Article précédent

REPORTAGE. À Clichy, plusieurs classes de lycéens ont assisté à la projection de La nuit du 12 dans le cadre du Festival du film judiciaire. La projection a laissé place à un échange marqué par de nombreuses interrogations sur le fonctionnement de la justice, et par un silence surprenant autour des violences faites aux femmes.

« Ça finit vraiment comme ça ? » Dans la salle de cinéma Rutebeuf à Clichy, ce 27 mars, la surprise se lit sur les visages des quelque 110 élèves venus assister à la projection du film La nuit du 12.
Dans le cadre du Festival du film judiciaire organisé par le Conseil départemental d’accès au droit (CDAD) des Hauts-de-Seine, comme la veille, quatre classes de lycées du département viennent de découvrir ce thriller policier qui avait triomphé aux César 2023. Un film choisi par Le CDAD – après une petite hésitation avec le multirécompensé Anatomie d’une chute -, également validé par le recteur académique.
Des exclamations et des « mais quoi ?! » se sont notamment fait entendre durant les 1h55 de visionnage, loin d’avoir laissé ses spectateurs du jour de marbre.
Réalisé par Dominik Moll et sorti en 2022, le film, inspiré de faits réels, propose une immersion dans la police judiciaire à travers une enquête, celle du meurtre de Clara, 21 ans, brûlée vive par un individu alors qu’elle rentrait chez elle après une soirée entre amies.
Si la première partie se concentre sur les premières semaines de l’enquête qui n’aboutissent à aucun résultat, la seconde se déroule trois ans plus tard, avec une enquête toujours au point mort, un chef démuni et hanté par le dossier, mais une nouvelle juge d’instruction à la barre.
Malgré les espoirs, le film s’achève avec une enquêté irrésolue, un « cold case », selon l’intitulé consacré. « Flic, je pourrais jamais faire ce métier », lâche un lycéen.
Pour cette 15e édition du festival, 19 projections ont été programmées à destination des lycéens et des collégiens – à la différence près que pour ces derniers, intégrés au dispositif depuis l’année dernière, les diffusions ont lieu au sein de leur collège.
Objectif de ces projections : susciter des réflexions sur le rendu de la justice, les enquêtes et le monde judiciaire dans son ensemble tout en sensibilisant les élèves aux sujets les plus graves.
« Comment les professionnels vivent ces affaires non résolues ? ». Après la diffusion, un jeu de questions-réponses est organisé avec une avocate en droit pénal / droit des mineurs, et une magistrate, juge des contentieux et de la protection. D’abord timides, quelques lycéens se jettent à l’eau.
La magistrate le reconnaît : les affaires non résolues sont une « source de frustration ». Mais les magistrats « en sous-effectif » font face à un nombre « important de dossiers à gérer en même temps ». Sans compter des contraintes budgétaires qui ne permettent pas toujours de mener à bien les instructions. « Même si les juges d’instruction sont remplacés par d’autres juges, eux aussi seront soumis à un budget qui n’est pas extensible ».
La frustration peut toutefois se transformer en « moteur » lorsqu’un dossier est réouvert, comme le fait le pôle cold cases du tribunal judiciaire de Nanterre.
« Quand est-ce que la justice décide de classer une affaire sans suite ? » interroge une lycéenne. « C’est souvent à cause d’un manque d’éléments de preuve. Une fois que le juge d’instruction a investigué toutes les hypothèses, il peut décider de rendre une ordonnance de non-lieu », explique la magistrate.
Et l’avocate d’ajouter : « On voit dans le film qu’au bout de trois ans d’enquête, aucun classement sans suite ou non-lieu n’a été prononcé, mais l’affaire aurait pu être close. »
Un autre élève demande pour sa part s’il est possible de condamner sans preuve. « Non, nous sommes tenus en tant que juges de motiver une culpabilité, c’est le premier élément du procès pénal, détaille la magistrate. Il y a en France la présomption d’innocence, contrairement aux Etats-Unis Amérique qui applique le principe de présomption de culpabilité. C’est à l’accusé de motiver son innocence. »
Sans réel lien apparent avec le film, les bavures policières questionnent elles aussi beaucoup les élèves ce matin-là. « Que risque un policier s’il commet une bavure ? » demande l’un d’entre eux. « Comme tout citoyen, il risque des sanctions pénales, il peut être contraint de quitter son emploi, aller en prison… », lui répond-on.
« Pourquoi le policier qui a tué Nahel n’a pas été en prison alors ? », rebondit un autre lycéen, faisant référence à l’adolescent de 17 ans tué à bout portant par un policier après un refus d’obtempérer, en 2023, à Nanterre. Une question qui fait débat entre les deux intervenantes.
Si l’avocate explique qu’il a bel et bien fait de la détention provisoire mais estime qu’il en est peut-être sorti trop rapidement et qu’il y a une certaine « tolérance » s’agissant des violences policières, la magistrate dit « ne pas partager cet avis ».
« Il faut savoir que pendant l’instruction, la personne est présumée innocente. (…) Sur ce dossier-là, la personne n’est pas encore jugée. Le juge peut décider de placer la personne en détention provisoire le temps de l’enquête, mais il faut aussi voir l’état des prisons », pointe la magistrate.
L’occasion d’évoquer la surpopulation carcérale et les conditions de détention. « Il y a trois voire quatre personnes dans une cellule de 9m² carré ! », insiste la juge. Elle ajoute que les personnes en détention représentent une large partie des personnes détenues dans les prisons, et que d’autres mesures de sûretés peuvent alors être décidées.
Selon les derniers chiffres de l’Observatoire international des prisons, au 1er mars, les prisons françaises comptent 87 126 personnes détenues, alors que leur capacité globale s’élève à 63 289 places.
Après ces digressions, l’avocate recentre le débat : « Il faut quand même souligner que c’est un film sur les violences faites aux femmes. » Car ce jour-là, aucune question n’est posée sur le sujet, au grand dam de la rectrice académique de Versailles, qui s’en émouvra auprès du JSS à l’issue du débat. « Même les filles ne se sont pas emparées du sujets. »
Plus problématique, durant la projection : à l’évocation du nombre de conquêtes de la victime, un « oh la put* ! » et des rires dans la salle ; séquence révélatrice du regard encore porté sur les victimes, à rebours du propos du film.
Un élève demande toutefois si les intervenantes ont déjà eu à traiter des affaires de féminicides. La magistrate, qui répond par la négative, affirme néanmoins que les violences conjugales et intrafamiliales sont un « contentieux de masse, c’est pourquoi les tribunaux, comme celui de Nanterre, ont créé des chambres avec des magistrats spécialisés ».
« Lorsque je gérais des permanences, il n’y avait pas une semaine sans au moins un dossier VIF qui passait au tribunal », relate également l’avocate. A Nanterre, le nombre de dossiers VIF a par exemple augmenté de 9 % entre 2024 et 2025. 158 féminicides ont eu lieu en 2025.
LIRE AUSSI
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *