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Les vœux du ministre de la Justice au premier barreau de France ont été accueillis par la fronde d’une poignée d’avocats, mercredi 14 janvier. Le garde des Sceaux, accusé de piétiner l’État de droit, n’a pas sa place à cette cérémonie, ont signifié ces robes noires. Une contestation symbolique, mais qui révèle les tensions croissantes entre le ministre et une partie de la profession.

Des sifflets ont interrompu les vœux du garde des Sceaux au barreau de Paris, mercredi 14 janvier à la Maison de la Mutualité, où s’était tenue plus tôt une assemblée générale extraordinaire de l’Ordre consacrée à la défense de l’Etat de droit.
Une dizaine d’avocats en robe étaient venus manifester leur opposition à la venue du ministre : « Darman Injustice » pouvait-on lire sur une banderole brandie depuis le fond de la salle. Une suite logique à la parution vendredi dernier d’une tribune intitulée Monsieur Darmanin, votre présence à l’AG du barreau de Paris serait une insulte à notre robe signée par 200 avocats.
« Nous souhaitons dire qu’une partie importante du barreau de Paris ne veut pas présenter le moindre vœu à Gérald Darmanin hormis celui qu’il s’en aille », explique au JSS Romain Ruiz, membre du collectif à l’origine de cette action.
« Nous avons un garde des Sceaux qui met nos clients dans des mouroirs, dans des cellules d’isolement qui ne portent pas leur nom, qui viole tous les principes des droits de la défense à chaque fois qu’il ouvre la bouche. Il était hors de question pour nous de lui dérouler le tapis rouge ». Par ces mots, l’avocat dénonce notamment le régime carcéral institué dans les prisons de haute sécurité destinée aux narcotrafiquants qu’a voulues Gérald Darmanin.
« Le garde des Sceaux n’est rien d’autre qu’un ministre de l’Intérieur qui s’est perdu en chemin », poursuit Romain Ruiz dénonçant un « continuum » d’atteintes à l’Etat de droit depuis l’arrivée du Tourquennois à la place Vendôme : de la présence de Gérald Darmanin à l’Assemblée nationale en mai 2021 aux côtés d’organisations policières qui scandaient que « le problème de la police, c’est la justice », à la visite en prison de Nicolas Sarkozy, condamné en premier instance pour association de malfaiteurs.
Les textes à venir, et notamment le projet de loi SURE visant à « rationaliser » la réponse pénale, objet de consultations qui se poursuivent ce 15 janvier, révoltent aussi Romain Boulet, co-président de l’association des avocats pénalistes (ADAP).
« J’aimerais croire que les consultations vont servir à quelque chose. La réalité c’est qu’elles ne sont qu’un moyen de communication pour ce gouvernement qui n’en tire jamais les conséquences et entreprend une destruction systématique des libertés publiques. Le garde des Sceaux n’entend la justice que comme une justice comptable, docile et silencieuse. »
« Je regrette que vous n’ayez pas la politesse d’écouter le contradictoire », a tancé pour sa part Gérald Darmanin après la première salve de sifflets. Dans l’entourage du ministre, on souligne que les contestataires ne représentent qu’une « minorité d’avocats » et un « panel limité » du premier barreau de France qui compte 37 000 professionnel.les.
On note également que le ministre s’est montré « ouvert au dialogue et à la discussion en allant à la rencontre des invités après son discours ». « Les contestataires ont, eux, quitté les lieux sans attendre », souligne l’entourage du garde des Sceaux, qui relève par ailleurs la très faible adhésion de la salle.
Seuls quelques applaudissements isolés sont effectivement venus appuyer l’action-éclair du collectif. Dans le parterre, tout au plus des sourires crispés et quelques murmures réprobateurs. « Nous sommes de toute façon une profession qui agit de façon minoritaire. A Paris, 10 000 avocats environ votent aux élections ordinales sur 37 000 inscrits. », se défend Romain Ruiz.
Les nouveaux bâtonnier et vice-bâtonnière, Louis Degos et Carine Denoit-Benteux, avaient pourtant souhaité rassembler plus largement en convoquant – en amont de la cérémonie des vœux – une assemblée générale extraordinaire pour lancer leur mandat.
A cette occasion, six vœux ont été adoptés pour réaffirmer l’indépendance et l’engagement de la profession pour la défense de l’Etat de droit, et remis au Garde des Sceaux, « afin que cette mobilisation soit entendue au plus haut niveau », a insisté la nouvelle gouvernance du barreau de Paris.
« Des pétitions de principe. Il est temps de passer enfin à l’action », assène pourtant le co-président de l’association des avocats pénalistes, Romain Boulet.
Dans leurs adresses respectives à la profession, les nouveaux bâtonniers de l’ordre en ont appelé à l’unité des avocats et plus généralement des gens de justice : « Halte au feu sur les magistrats et sur les avocats ! Assez de lois bêtement liberticides ! », s’est exclamé Louis Degot, qui a demandé qu’« une parole forte s’exprime au plus haut niveau de l’Etat » pour reconnaître et défendre des avocats et des juges, « gardiens de la justice et de la démocratie ».

« Nous sommes en première ligne avec les magistrats », a lancé le nouveau bâtonnier, avant de faire sienne la formule dumasienne choisie par Laure Beccuau, procureure de Paris, lors des vœux pour son parquet : « Un pour tous, tous pour un ! C’est précisément le vœu que je forme pour toutes celles et ceux qui veulent être avec nous, avocats de la République, mousquetaires de la liberté ! ».
Carine Denoit-Benteux a assuré pour sa part que l’ambition assignée de son mandat serait de « réaffirmer la centralité démocratique du droit, malmenée aujourd’hui dans des proportions inédites sur les scènes nationales et internationales ». « Vous pouvez compter sur notre voix, qui saura tonner s’il le faut, et nous formons le vœu que cela ne soit pas nécessaire ».
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