Article précédent

Lors de ce rendez-vous organisé par la CPME, plusieurs figures de la tech et de l’intelligence artificielle ont pointé l’urgence à harmoniser les règles à l’échelle du marché unique et à lutter contre l’immobilisme. Ce, afin que l’Europe reste dans la course mondiale à l’IA et au cloud.

« Le bon niveau des marchés, c’est le niveau européen et il manque beaucoup de choses. » Jeudi 25 juin, l’énarque et entrepreneur Laurent Solly, ancien directeur adjoint de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy et cofondateur d’AMI Labs (Advanced Machine Intelligence Labs), a donné le coup d’envoi de la plénière « IA : la France peut-elle encore devenir une puissance mondiale ? », organisée dans le cadre de la Grande Assemblée des Entrepreneurs de la CPME au Parc des Princes.
Si les échanges ont commencé par un état des lieux du développement de l’intelligence artificielle, ils ont rapidement pris la forme d’une comparaison entre l’Europe, les États-Unis et la Chine – sous les yeux non pas de supporters du PSG, mais d’entrepreneurs venus en nombre malgré la canicule. Une sorte de « Clasico » de la tech, où les débats, devenus récurrents, ont une nouvelle fois mis en évidence l’écart souvent pointé entre les différentes puissances.
En effet, pour le cofondateur du laboratoire de recherche français en intelligence artificielle porté par Yann LeCun, ancien directeur scientifique de l’IA chez Meta, la France ne dispose pas encore de tous les atouts nécessaires pour rivaliser avec les deux géants mondiaux. Les États-Unis et la Chine sont « de très grands pays d’innovation », a-t-il souligné, dotés de talents nombreux et bien formés, de cadre réglementaire plus souple et d’une forte capacité à investir massivement pour accélérer le développement de l’IA.
S’appuyant sur les analyses de Philippe Aghion, économiste et prix Nobel d’économie intervenu quelques minutes plus tôt lors d’une conférence consacrée à la croissance, à l’innovation et à la souveraineté, Laurent Solly a estimé que l’Europe souffrait avant tout d’un déficit de financement. Selon lui, il manquerait à la fois « un système de financement à la hauteur de l’enjeu du capital-risque » et des mécanismes permettant d’accompagner la croissance des entreprises technologiques pour faire émerger des champions européens.
Le dirigeant a également dressé la liste des obstacles qui freinent, selon lui, l’essor de l’intelligence artificielle sur le continent. Premier constat : l’absence d’un véritable marché unique. Et de déplorer : « Il y a 450 millions de consommateurs potentiels, mais en réalité, il y a 27 marchés ».
Autre frein majeur : l’instabilité réglementaire. L’énarque s’est notamment référé au rapport remis en 2024 par Mario Draghi, dans lequel l’ancien président de la Banque centrale européenne alertait sur le décrochage économique de l’Union européenne face aux États-Unis et à la Chine et appelait à davantage d’investissements, de simplification et d’intégration du marché européen.
« Il y a trop de régulation, elle est trop émiettée et elle change trop souvent », a résumé le cofondateur d’AMI Labs, qui a réclamé des règles harmonisées et durables à l’échelle européenne. Ces critiques viennent de l’intérieur de l’Union, a-t-il insisté, « ce n’est pas Mark Zuckerberg ou Sam Altman qui le dit ». Il faut laisser le temps aux dispositifs existants de se stabiliser avant d’en ajouter de nouveaux, a-t-il martelé, afin d’éviter un empilement normatif jugé contre-productif.
Laurent Solly a ainsi défendu la simplification et l’harmonisation des règles à l’échelle du marché unique européen, indispensables d’après lui pour renforcer la lisibilité et la compétitivité face aux grandes puissances technologiques . Le dirigeant a également plaidé pour des décisions davantage portées au niveau gouvernemental et une meilleure écoute des acteurs économiques.
Entrepreneur lui aussi et président de la commission Intelligence Artificielle à la CPME, Yahya Fallah estime que le cœur du problème réside dans une volonté de contrôle particulièrement forte en France et en Europe. « La réglementation est significativement plus importante et plus instable qu’ailleurs », a-t-il pointé. L’expert a également insisté sur la nécessité de « faire confiance aux femmes et aux hommes qui entreprennent dans nos territoires ».
Au-delà de ces enjeux, Laurent Solly a affirmé que le retard européen tenait aussi à une différence de mentalité. Ayant assisté à une audition préparatoire à l’Assemblée nationale, il a regretté que les questions adressées en amont aient été presque exclusivement centrées sur les risques.
Une approche qu’il oppose à celle observée aux États-Unis ou en Asie, où les nouvelles technologies sont perçues sous un autre angle. « Face au risque, ils voient l’opportunité ; face à la peur, ils choisissent la vitesse », a-t-il résumé. L’Europe serait selon lui trop prudente et n’accepterait pas l’échec.
La vitesse est justement un élément que le cofondateur d’AMI Labs estime décisif dans la course à l’intelligence artificielle : « Vitesse d’innovation, de diffusion, d’adoption et de transformation des usages. » Laurent Solly a rappelé que les outils d’IA générative utilisés aujourd’hui par des centaines de millions de personnes n’existaient pas il y a moins de quatre ans, preuve de l’accélération sans précédent du secteur.
Si l’Europe dispose des atouts nécessaires pour prétendre à un rôle de premier plan dans l’IA mondiale, elle doit donc dépasser sa culture de la précaution. « Il y a un retard qui ne sera jamais rattrapé : l’immobilisme », a-t-il averti.
Sur un autre sujet hautement stratégique, celui du cloud et de l’hébergement des données sensibles à distance, Damien Lucas, directeur général de Scaleway, s’est montré clair : « Non, la France ne peut pas construire un cloud souverain », a-t-il affirmé. Pour le dirigeant, la seule échelle pertinente est désormais celle de l’Europe.
Cette dimension continentale serait en effet indispensable pour rivaliser avec les « hyperscalers » américains, ces géants du cloud comme Amazon Web Services (AWS), Google Cloud Platform (GCP) ou Microsoft Azure, qui dominent largement le marché mondial grâce à leurs capacités d’investissement et à leurs infrastructures déployées à très grande échelle.
Au-delà de la compétition économique, Damien Lucas a souligné l’enjeu stratégique de la souveraineté technologique. Une puissance étrangère peut, du jour au lendemain, décider de restreindre l’accès à des technologies jugées sensibles pour des raisons de sécurité nationale – une réalité illustrée récemment par les déclarations de Donald Trump, qui avait qualifié Fable 5 et Mythos 5, les modèles les plus puissants du géant américain de l’IA, de menaces pour la sécurité des États-Unis.
« C’est important parce que c’est une question de maîtrise de nos technologies. On l’a vu, il y a dix jours, du jour au lendemain, certains pays, certaines puissances peuvent décider de couper l’accès à certaines technologies », a-t-il expliqué. Conclusion sans détour : « Si on veut se prémunir de ça, il n’y a qu’une seule manière, c’est de retrouver la maîtrise de nos technologies et de nos infrastructures. »
Le dirigeant de Scaleway a également mis en avant les retombées économiques concrètes du cloud européen. L’entreprise travaille avec des exploitants de centres de données et des fournisseurs d’énergie français et européens, favorisant ainsi, selon lui, la création de valeur sur le continent.
D’après lui, « un euro dépensé chez Scaleway génère 68 centimes de retombées dans l’économie européenne, contre moins de 20 centimes pour les principaux acteurs américains comme AWS ». Un écart d’autant plus significatif que le marché européen du cloud est aujourd’hui estimé à plusieurs milliards de dollars. « Imaginez ce dont on se prive parce qu’on n’a pas aujourd’hui suffisamment de cloud providers européens », a-t-il conclu.
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *