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INTERVIEW. Alors que le budget de l’Etat pour 2027 est en train d’être examiné, plusieurs structures d’insertion et d’inclusion par l’activité économique tirent la sonnette d’alarme : sur les 54 milliards d’euros d’économie envisagés par le projet de loi de finances, plusieurs centaines de millions concernent le secteur de l’insertion économique. Les organisations estiment que cela conduirait à la suppression d’au moins 5 600 emplois. Antoine Laurent, délégué général de la Fédération des entreprises d’insertion par l’activité économique, décrypte les raisons pour lesquelles ces réductions seraient contreproductives.

Parmi les dizaines de milliards d’euros d’économies demandés par le projet de loi de finances (PLF), 275 millions d’euros concernent la « Mission Travail Emploi », qui recouvre l’ensemble des structures œuvrant à l’insertion économique des publics les plus éloignés de l’emploi, au budget de 6,76 milliards d’euros en 2026. Une douzaine de structures ont publié une tribune dans La Croix demandant le maintien de ces crédits.
Selon ce collectif, réduire les fonds alloués à l’insertion économique signifierait renoncer à la politique de plein emploi si longtemps vantée par le président Emmanuel Macron. Au moins 5 600 emplois risqueraient ainsi d’être supprimés en 2027, s’ajoutant aux 11 000 déjà disparus entre 2024 et 2026, selon le décompte du collectif.
Antoine Laurent : Ce calcul à grandes mailles concerne l’ensemble des collectifs mobilisés. Cela intègre les quatre familles d’insertion par l’activité économique (IAE) : les entreprises d’insertion, mais aussi les ateliers et chantiers d’insertion, les associations intermédiaires et les entreprises temporaires d’insertion. Il y a également les entreprises adaptées, qui accueillent les personnes en situation de handicap, les missions locales, et l’expérimentation territoire zéro chômeur de longue durée, menacée d’extinction à court terme, donc la perte d’emplois sera bien supérieure.
Nous avons surtout comptabilisé les postes des bénéficiaires, notamment en ce qui concerne l’IAE et les entreprises adaptées, puisque le financement public est un complément sur la rémunération des personnes en insertion et n’a pas vocation à payer les permanents de ces structures.
Cette mobilisation collective assez inédite porte un plaidoyer commun sur l’importance des politiques d’inclusion par l’emploi et la formation. On peut toujours questionner l’efficacité de tel dispositif. Mais ils atteignent l’objectif fixé collectivement : l’emploi comme vecteur d’insertion dans la société ; le travail, la formation, comme vecteur en capacité à s’autonomiser, à s’émanciper pour trouver un emploi.
La situation économique et sociale appelle, selon nous, à amplifier la politique d’insertion et d’inclusion par l’emploi, parce que d’une part, le chômage augmente à nouveau, et d’autre part, tout le monde souhaite relancer l’économie, entre autres par la réindustrialisation, et nous faisons face à un mA.ur démographique qui voit la population vieillir. Il crée un déséquilibre entre le nombre de personnes en âge de travailler et les besoins des travailleurs pour accompagner, nourrir, soigner, héberger les personnes seniors.
Avant de chercher une prolongation du temps de travail par un report de la retraite ou des conditions d’emploi low cost pour les jeunes, on pourrait déjà se demander comment ramener vers l’emploi toutes les personnes exclues, non par choix, mais contraintes par leur situation sociale ou de santé. On constate donc cette dissonance, dans les choix politiques du gouvernement, face à des politiques d’inclusion qui pourtant répondent aux sujets qui font l’actualité du moment.
A. L. : L’équipe gouvernementale du premier quinquennat croyait beaucoup à l’insertion par l’activité économique. Nous regrettons aujourd’hui de ne plus retrouver cette ambition politique. La baisse est tendancielle depuis 2024. Dans l’insertion par l’activité économique, c’est l’année où le budget a été le plus important.
Dans le PLF 2027, le gouvernement envisage de baisser de près de 6 % le budget de l’IAE, en complément des dernières baisses et d’effets qui ont mécaniquement diminué le nombre de postes en insertion financés. Notamment, la hausse du montant individuel des subventions des postes en insertion, qui a suivi l’évolution du SMIC, s’est faite à budget constant, diminuant le nombre de postes aidés. En 2025, environ 3 500 postes ont été supprimés dans l’insertion par rapport à 2024. En 2026, cet effet mécanique a déjà supprimé 3 000 postes. Sur le PLF 2027, on anticipe 4 000 postes supprimés.
A. L. : Sur le principe, quand la dette publique rentre dans une spirale infernale, il paraît logique d’aller chercher des efforts d’économie où c’est possible. Mais pour moi, baisser les budgets dans l’insertion, c’est aggraver le déficit public. C’est une vision très court-termiste pour démontrer qu’il y a plein d’économies faites sur les politiques publiques auprès de Bruxelles et de l’électorat.
Or, cela bloque des gens au chômage, et continue d’entretenir une paupérisation des chômeurs qui coûte cher à la Sécurité sociale, au système de santé et même au système d’éducation, parce que les enfants de personnes au RSA ont beaucoup moins de chances de réussir à l’école. Cela peut aussi générer des problèmes de sécurité. En fait, tous les maux que la société connaît causent du chômage, lequel est un facteur insécurisant global pour la société. Tout cela coûte extrêmement cher à la collectivité. Je pense que c’est une bonne raison de tout faire, « quoi qu’il en coûte », pour sortir les gens du chômage.
Nous avons mené une analyse comptable de nos entreprises d’insertion, et pour chaque euro injecté en subvention, au moins un euro en ressort en prélèvement obligatoire. Pour les agences d’intérim, un euro de subvention permet de dégager au moins deux euros de cotisation à la Sécurité sociale et d’impôts à l’État. Donc, c’est neutre budgétairement, et cela ne prend même pas en compte la « mobilisation des dépenses passives », c’est-à-dire tous les coûts évités liés à la sortie de ces personnes du chômage, ni les recettes nouvelles que l’État et la Sécurité sociale généreront sur le long terme, dès lors que ces gens sortiront durablement du chômage.
La comptabilisation des dépenses évitées est un exercice très complexe. Mais un rapport publié par le comité scientifique de territoire zéro chômeur de longue durée a démontré que, bien que les parcours coûtent assez cher – autour des 24 000 euros par personne et par an en entreprise à but d’emploi (EBE, les structures développées dans ces territoires zéro chômeur), les coûts évités permettent quasiment de compenser les frais du parcours. Le coût en entreprise d’insertion, c’est 14 000 euros. On est donc à peu près certain qu’elles soient rentables pour l’Etat.
A. L. : Dans l’insertion, elles représentent à peu près 1,3 milliard d’euros. Pour les entreprises adaptées, un peu moins de 500 millions. Là où cela se complique, c’est que les quatre familles d’insertion par l’activité économique n’ont pas les mêmes subventions, parce qu’elles ont un modèle complémentaire.
Les entreprises d’insertion, par exemple, ont un financement d’environ 14 000 € par personne et par an, ce qui représente en moyenne à peu près 10 % de leurs produits d’exploitation. Les 90 % restants sont couverts par leur chiffre d’affaires commercial.
C’est à peu près équivalent en agence d’intérim de l’insertion.
« Les quatre familles d’insertion par l’activité économique n’ont pas les mêmes subventions, parce qu’elles ont un modèle complémentaire«
En chantier d’insertion, c’est l’inverse. La subvention représente à peu près 80 % de ses produits d’exploitation, le chiffre d’affaires, 20 %. Ces modèles associatifs non marchands dépendent beaucoup plus de l’argent public. Ils sont d’ailleurs cofinancés par les conseils départementaux.
Ce système, moins exposé à la concurrence, évite la pression de la productivité, et est un peu plus accueillant pour des personnes plus éloignées de l’emploi, généralement à mi-temps, aux parcours de vie encore plus cassés, cumulant des freins à l’emploi : logement, santé, argent, papiers…
A. L. : Effectivement, la baisse impacte plus les chantiers d’insertion. Dans une entreprise d’insertion, lorsque l’État baisse ses budgets, moins de postes sont financés. La structure recrute simplement moins de personnes en insertion. Cela ne déséquilibre pas forcément son modèle économique, parce que l’entreprise va soit baisser ses effectifs, soit remplacer des gens en insertion par d’autres qui ne le sont pas. Il n’y aura pas de subvention pour ces postes, mais ces salariés moins éloignés de l’emploi seront plus productifs. Finalement, cela se compense.
La subvention compense la moindre productivité des gens en insertion, pas forcément bien formés, absents, avec souvent des problèmes psychologiques ou physiques. La priorité est d’abord de les remettre dans un rythme de travail : arriver à l’heure, faire ses tâches, s’intégrer dans un collectif avec une division des tâches…
Et elle finance ensuite les formations, qui bénéficient à l’État et à la société mais pas à nos entreprises, puisque ces gens ne restent que quelques mois et, ensuite, sont envoyés sur le marché de l’emploi. Cette enveloppe permet aussi de financer l’accompagnement socioprofessionnel en entreprise d’insertion : les encadrants techniques, d’une part, qui aident les salariés d’insertion à monter en compétence sur leur poste de travail, et d’autre part les conseillers en insertion professionnelle et travailleurs sociaux qui aident les salariés en insertion à lever leurs freins sociaux et à choisir les bonnes formations. Les salariés peuvent ensuite se positionner sur des offres d’emploi pour lesquelles ils en auraient été incapables un an ou deux auparavant.
Notre regret n’est pas tant une baisse des subventions : c’est plutôt que ces entreprises se sont organisées pour faire de l’insertion. L’appareil productif a été conçu pour accueillir des personnes en insertion. La baisse impacte leur fonctionnement. Surtout, cela décourage les entrepreneurs.
A. L. : Dans les territoires zéro chômeurs, les entreprises à but d’emplois répondent à un besoin évident. Aujourd’hui, elles emploient 4 000 personnes, un chiffre très embryonnaire. Certaines personnes en France n’ont pas la capacité de retrouver un emploi durable, de s’émanciper d’elles-mêmes par le travail marchand, et donc de sortir de la précarité. Les EBE ont, je pense, cette vocation de sortir ces gens de l’isolement et de les mettre dans des conditions de travail aménagées pour prendre en compte leurs difficultés.
Mais elles arrivent plutôt en dernier recours, dès lors que l’ensemble des solutions possibles pour tenter d’insérer les gens sur le marché du travail ont échoué. Nous sommes assez favorables à ce que ce dispositif se pérennise. Il faut simplement le voir pour ce qu’il est : un outil de lutte contre l’exclusion, et non un outil d’insertion. De quoi combler clairement un besoin non couvert par les autres structures.
A. L. : L’ambition est bonne, philosophiquement, de dire que les gens au RSA ne doivent pas être condamnés à y rester et que le service public de l’emploi doit se mettre à leur disposition pour trouver des solutions. Mais elle a manqué de réelle volonté politique. D’abord, le service public de l’emploi n’en a pas les moyens.
Ensuite, les 15 heures d’activité sont en décalage avec les réalités des bénéficiaires du RSA. Ce sont des gens qui ne peuvent pas travailler. Certes, certains, qui cumulent d’énormes difficultés, se découragent en voyant la hauteur de la marche pour arriver vers l’emploi. Ces gens doivent pouvoir espérer revivre dignement un jour et sortir du RSA, filet de sécurité qui ne permet que de survivre. Les 15 heures d’activité ont une logique coercitive qui ne répond à rien. Je pense que les bénéficiaires seraient ravis qu’on leur propose des solutions qui ont du sens, les aident et prennent en compte leurs contraintes. Non pas imposer 15 heures à une mère célibataire dans une banlieue avec quatre enfants en bas âge.
L’aspect plus positif est que les bénéficiaires du RSA ont été inscrits à France Travail, prescripteur de l’insertion par l’activité économique. Avoir un grand service public de l’emploi qui coordonne les différents dispositifs est une bonne idée. Mais aujourd’hui, France Travail envoie des gens qui n’ont jamais vraiment été accompagnés en entreprises d’insertion. Le diagnostic initial dure dix minutes, sans réflexion sur le parcours de la personne, sur ses problèmes sociaux. Souvent, les gens arrivent sans même savoir qu’ils entrent en entreprise d’insertion. Les agents de France Travail n’ont même pas eu le temps de leur expliquer.
« Quand ces gens sont baladés de service en service, qu’on leur offre des postes qui n’ont rien à voir avec leurs profils, petit à petit, leur confiance en eux s’érode et à la fin, tout ce que vous avez créé, ce sont des chômeurs de longue durée qui ne se croient plus aptes à travailler.«
Pour nos entreprises, faire le tri à l’entrée est une charge supplémentaire. Souvent, on doit dire à France Travail que les usagers devraient plutôt aller en chantier d’insertion ou vers un dispositif adapté à leur profil. C’est une perte de temps pour tout le monde et c’est particulièrement déroutant, parce qu’un des freins déterminants sur le chemin de l’emploi, c’est la confiance en soi. Quand ces gens sont baladés de service en service, qu’on leur offre des postes qui n’ont rien à voir avec leurs profils, petit à petit, leur confiance en eux s’érode et à la fin, tout ce que vous avez créé, ce sont des chômeurs de longue durée qui ne se croient plus aptes à travailler.
A. L. : L’an dernier, le gouvernement avait proposé dans le PLF initial une coupe dans l’IAE de plus de 200 millions d’euros. Elle a été très largement corrigée par le Parlement. L’Assemblée nationale a considéré, de manière très consensuelle, transpartisane –sauf l’extrême-droite, qui avait plus l’air de découvrir le sujet que de s’y opposer – que l’IAE est un investissement rentable, une politique à préserver, même dans un contexte de disette budgétaire. Au Sénat, un compromis avait été trouvé avec la droite sénatoriale. On espère, cette année, que les parlementaires fassent preuve de la même clairvoyance.
A. L. : Je pense que la question n’est pas ressortie. Malheureusement, les candidats sont très tributaires de l’actualité. Le message serait : lorsque des ambitions sont affichées en termes d’emplois, de relance économique et de promotion de la valeur travail, assurez-vous que les politiques publiques s’adaptent aux réalités de la société. Rendez-vous bien compte qu’il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver un travail. Posons-nous la question de ce qu’il faut faire pour accompagner vers l’emploi.
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