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CRITIQUE. Le film, sorti dans les salles hexagonales le 28 janvier 2025, fournit un éclairage captivant sur le face-à-face entre Hermann Goering, et Douglas Kelley, psychiatre militaire américain, ainsi que sur les crimes jugés. Goering et Kelley sont en réalité deux personnages totalement antinomiques : un criminel nazi machiavélien et manipulateur ; et un psychiatre, épris de justice, qui souhaite lutter contre « le mal absolu ».

On l’a souvent qualifié, à juste titre, de plus grand procès de l’histoire. Il est à l’évidence le procès fondateur de la justice pénale internationale, son « acte de naissance (1) ». Pour la première fois, des dirigeants des États étaient jugés devant une juridiction pénale internationale non seulement pour des crimes de guerre mais aussi pour des incriminations totalement nouvelles à l’instar du « crime contre l’humanité » et du « crime contre la paix » (nommé à présent « crime d’agression »).
Cette procédure judiciaire où les alliés se livrent à une véritable guerre des images est assurément hors normes. Nul doute que sa portée, les personnages et sa dramaturgie se prêtent à une adaptation cinématographique. Le procès a effectivement été porté à l’écran par un réalisateur américain, James Vanderbilt, qui s’est inspiré de l’ouvrage d’un historien américain Le nazi et le psychiatre (2).
Le film, intitulé sobrement Nuremberg, sorti dans les salles hexagonales le 28 janvier 2025, fournit un éclairage captivant sur le face-à-face entre Hermann Goering, et Douglas Kelley, psychiatre militaire américain, ainsi que sur les crimes jugés. Goering et Kelley sont en réalité deux personnages totalement antinomiques : un criminel nazi machiavélien et manipulateur ; et un psychiatre, épris de justice, qui souhaite lutter contre « le mal absolu ».
Le principal accusé, la figure marquante de ce procès, est incontestablement Hermann Goering, le numéro 2 du Troisième Reich (juste après Hitler), qui fut Reichsmarschall (le plus haut grade de l’armée allemande), président du Reichstag, ministre de l’Aviation, fondateur de la Gestapo, chef de la SS. Goering crée les premiers camps de concentration nazis.
Il dirige avec Hitler l’élimination des chefs de la SA lors de « la nuit des longs couteaux ». Il contribue de manière décisive à l’accession d’Hitler au pouvoir en obtenant le soutien des milieux d’affaires. Il est à l’évidence un personnage clé du régime nazi qui joue un rôle central dans ce qu’on a nommé la « solution finale ».
Rien d’étonnant dès lors au fait qu’il occupe le centre de ce film. Le personnage, machiavélien, est magnifiquement incarné par Russell Crowe. L’adaptation restitue le face-à-face entre Goering et Douglas Kelley, le psychiatre chargé de se prononcer dans le cadre de ce procès sur la santé mentale des accusés. La mise en scène efficace est servie par un casting exceptionnel.
L’un des mérites de la réalisation est de montrer, en se gardant de toute illusion rétrospective, que la tenue équitable de ce procès n’était pas acquise d’avance. Effectivement, divers dirigeants occidentaux y apparaissent comme partisans d’une exécution sans procès des principaux responsables du régime nazi.
À ce sujet, le metteur en scène souligne le rôle considérable de Robert Jackson, procureur général américain. Véritable « architecte » du procès de Nuremberg, il a voulu que les alliés respectent scrupuleusement le droit afin que les plus hauts dignitaires nazis soient jugés dans le cadre d’un procès impartial qui ne soit pas la justice des vainqueurs.
Russell Crowe donne vie à un Goering cynique, manipulateur et charismatique qui témoigne d’un ascendant incontestable sur tous les autres accusés. Hermann Goering, extrêmement intelligent et retors, sait susciter la sympathie de son psychiatre, Douglas Kelley. Il parvient même à le charger d’acheminer des courriers jusqu’à son épouse.
De son côté, le psychiatre arrive à sevrer le Reichsmarschall de son usage massif de produits psychotropes. Cependant, le médecin sera brutalement évincé du procès pour avoir livré, sous l’effet de l’alcool, des indiscrétions concernant Goering à une journaliste (ce point ne correspond pas exactement à la vérité historique puisque le psychiatre a quitté volontairement ce procès).
Douglas Kelley continue néanmoins à assister au procès. Lors de la diffusion en audience, à l’initiative de l’accusation, du reportage sur les camps d’extermination – temps fort du procès et du film qui en rappelle de larges extraits –, il prend pleinement la mesure de l’horreur du régime nazi et de l’atrocité des crimes commis par les accusés, et au premier chef de Goering.
Douglas Kelley se rend compte que cet accusé incarne le « mal absolu ». Ce psychiatre symbolise dans le film la figure antinomique du criminel de guerre nazi, celle de l’homme animé par une forte exigence morale qui lutte sans concession contre ce « mal absolu ».
Durant l’audience, Goering et Jackson se livrent aussi une joute impitoyable qui manque de tourner à l’avantage du haut dignitaire nazi. Douglas Kelley est longtemps partagé entre son souci de respecter le secret médical et ses scrupules moraux. Finalement, il se résout à fournir des éléments déterminants de la personnalité de Goering à Jackson (point qui n’est pas exactement conforme à la vérité historique).
Le talon d’Achille du numéro 2 du IIIème Reich est, comme l’a découvert le psychiatre, sa fidélité absolue à Hitler. Or, le représentant britannique de l’accusation, David Maxwell-Fyfe, assistant Robert Jackson dans le cadre d’un brillant contre-interrogatoire, pose diverses questions qui permettent de confondre Goering.
Il lui demande notamment, après la diffusion du reportage sur les camps de la mort, si, connaissant à présent les horreurs perpétrées par Hitler et son régime, il soutient encore le Führer. Sans hésitation, le Reichsmarschall répond par l’affirmative, assumant ainsi sa participation pleine et entière aux crimes contre l’humanité commis par le régime nazi.
Dans la dernière partie du film, on assiste au verdict et à l’exécution par pendaison de divers accusés, à l’exception du numéro 2 du Troisième Reich qui, quant à lui, se suicide en avalant une capsule de cyanure.
Le face-à-face entre Hermann Goering et Douglas Kelley dans ce film poignant est magistralement interprété par des acteurs talentueux. Il nous montre la confrontation entre un criminel nazi incarnant le mal absolu, qui a tenu une place centrale dans la perpétration de la « solution finale », et un psychiatre profondément humain, en quête de justice qui, au-delà de sa vocation de médecin, symbolise justement la volonté de lutter contre ce mal absolu et l’impunité des maîtres du régime nazi.
Alors que nous commémorons cette année les 80 ans du procès de Nuremberg, cette reconstitution captivante nous rappelle l’exigence de nous conformer à un indispensable « devoir de mémoire ». L’actualité douloureuse et tragique montre que « l’esprit de Nuremberg » doit demeurer à l’ordre du jour et nous inspirer sans trêve.
Yves Benhamou
Magistrat et écrivain
2) Jack El-Hai, le nazi et le psychiatre, éd. Les Arènes, 2013, 371 pages.
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