Article précédent

Le 2 février, à la Maison du barreau de Paris, la 9e édition du festival du film judiciaire s’ouvrait avec Section spéciale de Costa-Gavras, en présence de ce dernier. Devant un auditorium comble, le film de 1975 a résonné comme une mise en garde contemporaine sur les fragilités de l’État de droit, dans un contexte de préoccupations croissantes autour de l’indépendance de la justice.

Celles et ceux qui étaient là il y a plus de 25 ans se souviennent que le barreau de Paris avait déjà reçu Costa-Gavras. C’était en octobre 2000, à l’occasion du 4ème festival du film judiciaire dont il était président. Ce 2 février 2026, le barreau de Paris a de nouveau eu l’honneur d’accueillir le réalisateur de renom. Costa-Gavras est « un des cinéastes qui montre le mieux la justice, ses failles, ses doutes, la place du juge, la place des avocats », a résumé Basile Ader, ancien vice-bâtonnier et organisateur du festival.
L’auditorium Louis Edmond Pettiti a fait salle comble lors de la projection du premier film de la sélection, Section spéciale, sorti en 1975. Accueilli par le nouveau bâtonnier Louis Degos, la nouvelle vice-bâtonnière Carine Denoit-Benteux, ainsi que par Basile Ader, ancien vice-bâtonnier, conservateur du musée du barreau et organisateur du festival, Konstantínos Gavrás, dit Costa-Gavras, s’est dit « très ému d’être ici pour présenter tous ces films » et de voir se tenir un festival entièrement dédié à son œuvre.
« Au nom du barreau de Paris, nous sommes fiers de vous accueillir ici ce soir, pour nous rappeler, grâce à vos films, que la démocratie tient à un fil », a souligné Louis Degos.
Les prises de fonction de Louis Degos et Carine Denoit-Benteux au début de l’année ont été l’occasion pour le binôme de pointer« un effritement [inquiétant] de l’Etat de droit en Europe », ainsi que les risques qui pèsent sur les avocats dans ce contexte.Le 14 janvier dernier, les avocats de Paris, réunis en Assemblée générale, ont réaffirmé « la défense de l’Etat de droit et l’indépendance des cabinets ».
Enfin, quelques jours plus tard, à l’occasion de la journée internationale des avocats en danger, le Conseil national des barreaux tenait une conférence pour alerter sur les« menaces à l’exercice libre et indépendant de la profession d’avocat aux Etats-Unis ainsi que sur les atteintes portées par l’administration américaine à l’Etat de droit. »
Section spéciale, nommé aux Golden Globes en 1976 dans la catégorie du Meilleur film étranger, avait aussi valu à son réalisateur le prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1975, ex æquo. « Je vois dans votre film, malheureusement, une parabole pour le temps présent, débute Louis Degos, s’adressant à Costa-Gavras. Aux Etats-Unis, en Europe, en France, Section spéciale nous parle aujourd’hui de notre responsabilité à tous ».
Le film nous plonge en 1941, dans la France occupée, lorsque le ministère de l’Intérieur du régime de Vichy crée une juridiction d’exception à la suite de l’attentat du métro Barbès, au cours duquel un jeune militant communiste, dit « Colonel Fabien », abat un soldat allemand. Dans l’espoir d’éviter des représailles allemandes, le ministre de l’Intérieur collaborationniste Pierre Pucheu propose au gouvernement de condamner à mort et d’exécuter six hommes, communistes ou juifs, grâce à une loi d’exception.
Pendant une heure et cinquante minutes, le film suit le déroulé de ce funeste plan, depuis la rédaction de la loi jusqu’à la constitution de la juridiction spéciale et la tenue de ces « procès ». La mise en œuvre de ce dispositif suppose surtout de trouver des magistrats disposés à sacrifier l’indépendance de la justice et l’État de droit. Dans le film, inspiré du livre L’affaire de la section spéciale (1973) de Hervé Villeré, le glissement s’opère vite.
« Ce qui marque dans votre film, c’est la facilité avec laquelle chacun revient sur ses principes, sur ses serments, sur ses convictions », souligne Louis Degos. Dès les premières scènes, le garde des Sceaux Joseph Barthélemy s’insurge contre la demande du ministre de l’Intérieur de créer cette « section spéciale », à laquelle il dit s’opposer fermement. Convaincu que la magistrature refusera de s’y plier, il affirme :« Vous ne trouverez pas un seul magistrat pour appliquer cette loi. »
Peu à peu, Joseph Barthélémy bascule. De réfractaire, il finit par signer la loi d’exception avant même qu’elle ne soit totalement mise en place, puis supervise sa rédaction, recrute le magistrat chargé de présider la nouvelle juridiction et rappelle aux magistrats ce qu’ils doivent juger et dans quels délais. D’autres personnages, notamment des magistrats, suivent le même parcours, choisissant de se plier au gouvernement de Vichy, pour des avantages personnels ou des ambitions de carrière.
Difficile de dire comment aurait réagi un autre public face à Section spéciale. Mais dans l’auditorium de la maison du barreau, quand les nombreux avocats présents entendent la réplique « C’est une loi d’exception. Elle peut avoir exceptionnellement un caractère rétroactif », ils rient. Ces incises, fournies et régulières, soulignent à la fois l’absurdité et la gravité des violations des principes fondamentaux de l’État de droit et de l’indépendance de la justice opérées par le ministre de la Justice et certains magistrats.
Dans le film, le garde des Sceaux donne des consignes très directes et explicites aux magistrats du siège, avec l’obligation de poursuivre un certain nombre d’affaires et d’infliger des peines précises. Ces instructions, tout comme la tenue des procès à huis clos, l’impossibilité de recours ou de pourvoi en cassation, et le caractère immédiatement exécutoire des décisions, illustrent à quelle vitesse et avec quelle intensité des acquis essentiels de l’État de droit peuvent être remis en cause… y compris par des professionnels de la justice.
Face à ce qu’un avocat du film qualifie de « parodie de justice », le film montre des avocats parfois démunis face à des procès joués d’avance dans lesquels certains de leurs clients sont condamnés à mort pour des petits délits ou pour des raisons politiques.
L’un d’eux tente de demander la grâce à Pétain, sans succès. Dans la réalité, plusieurs avocats parisiens se sont illustrés en plaidant devant les Sections spéciales entre 1941 et 1944.
Germaine Sénéchal défendit ainsi plus de 150 prisonniers juifs ou communistes devant la Cour spéciale et le Tribunal d’État. Bernard du Granrut et Jacques Isorni, commis d’office, prirent également la défense de communistes et de résistants devant ces tribunaux d’exception. Le film relate les cas des trois premiers condamnés à mort, les résistants communistes Émile Bastard, André Brechet et Abraham Trzebrucki, guillotinés à la prison de la Santé. Au total, la Section spéciale de Paris prononça 33 condamnations à mort.
À l’origine, Costa-Gavras travaillait sur un autre film avec la Seconde Guerre mondiale en toile de fond. Avec le scénariste italien Franco Solinas, il a écrit Monsieur Klein, avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle principal. Mais, à la suite de désaccords avec les producteurs, Costa-Gavras s’est retiré du projet. Il a alors découvert L’affaire de la section spéciale d’Hervé Villeré, « un très bon livre », explique Costa-Gavras, et a passé deux mois à étudier la faisabilité du projet avant de se lancer.
Avec Section spéciale, le réalisateur confie avoir « découvert un autre monde », avec une justice différente de ce qu’il connaissait. « Mais quand on fait un film, on ne raconte pas l’histoire ni on ne fait un discours politique, on fait du spectacle. Ce qui me plaisait, c’était qu’il y avait des personnages spectaculaires, des gens profondément honnêtes malgré leur convictions politiques, pour qui la justice était primordiale », poursuit-il.

Parmi eux, le président de chambre Jean Cournet, interprété par Michel Galabru, refuse catégoriquement de présider la section spéciale, indigné qu’on ait pu envisager qu’il accepte un tel rôle. En revanche, le magistrat et militant d’Action française René Linais, joué par Jean Bouise, accepte de siéger au tribunal et refuse systématiquement de voter la peine de mort, se rendant complice d’un système injuste tout en feignant une forme de conscience morale.
Costa-Gavras, né en février 1933 en Grèce, arrive à Paris à l’âge de 19 ans. Fils d’un père antiroyaliste, il grandit dans le contexte de l’après-guerre civile grecque, où l’armée gouvernementale royaliste affrontait les communistes de l’armée démocratique. Comme de nombreux opposants, il est contraint à l’exil. « Je suis arrivé tremblant à la Sorbonne, je pensais qu’on allait me demander mes papiers.Mais la première chose que j’ai entendue, c’est qu’on m’a appelé Monsieur, peut-être pour la première fois de ma vie. Et la France est devenue mon pays », résume-t-il.
Après des études de lettres, Costa-Gavras intègre une école de cinéma et commence à assister des réalisateurs. En travaillant sur L’Aveu, son quatrième film sorti en 1970, qui raconte l’histoire d’un homme politique communiste tchécoslovaque accusé d’espionnage pour le compte des États-Unis, il s’immerge dans les rouages de la justice. « Je venais d’un pays où la justice n’était pas comme elle devait être. Dans l’Aveu, on fait une sorte d’examen d’un système et du fonctionnement de sa justice, et de la façon ce système accepte sa justice. Je pense que c’est là la vraie autopsie qui définit la démocratie », explique Costa Gavras.
Après une projection de Music Box le 3 février, ce sera au tour du film l’Aveu d’être projeté, ce mercredi 4 février. Le festival se clôturera le 5 février avec la projection du film Z. Les quatre films diffusés pendant le festival questionnent le pouvoir et la justice, thématiques récurrentes de l’œuvre du réalisateur.
Pour Louis Degos, Section spéciale montre que « la justice, les gens de justice, sont le reflet de la démocratie, d’un système ». Costa Gavras acquiesce. « Parce qu’il n’y a pas de démocratie sans justice. Les juges sont le socle de la démocratie.Si la justice cesse, ne serait-ce que brièvement, la démocratie commence à souffrir. » Le bâtonnier de conclure dans un sourire : « A bon entendeur ».
LIRE AUSSI
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *