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INTERVIEW. Les écarts de retraite entre les femmes et les hommes persistent en France et restent particulièrement marqués chez les indépendantes et les dirigeantes. Entre dispositifs correctifs, nouvelles mesures et stratégies d’épargne, Sonia Emlinger, experte en gestion de patrimoine et directrice générale de Lilycare, plateforme de courtage en assurance dédiée à la protection sociale des indépendants, passe en revue les solutions existantes pour mieux sécuriser la fin de carrière.

Journal Spécial des Sociétés : Selon le ministère de l’Economie, en France, les femmes perçoivent en moyenne une retraite inférieure de 38 % à celle des hommes (26 % en incluant les pensions de réversion), notamment en raison d’écarts salariaux et de carrières plus souvent hachées. Quels sont aujourd’hui les principaux mécanismes qui produisent cet écart ?
Sonia Elmlinger : Plusieurs facteurs se cumulent. Il y a d’abord l’écart salarial, qui reste aujourd’hui compris entre 15 et 20 % entre les femmes et les hommes, même s’il tend à se réduire.
Ensuite, les femmes connaissent plus souvent des carrières interrompues ou plus courtes. Ces interruptions peuvent être liées à la maternité, aux responsabilités familiales ou encore à des choix de mobilité, par exemple lorsqu’elles suivent leur conjoint lors d’une expatriation. Le recours plus fréquent au temps partiel joue également un rôle. Lorsque l’on travaille moins d’heures, les revenus sont mécaniquement plus faibles, ce qui a des conséquences directes sur les droits à la retraite.
Enfin, les femmes restent moins présentes dans certains secteurs très rémunérateurs, comme l’ingénierie. L’ensemble de ces éléments, mis bout à bout, aboutit à des pensions de retraite généralement plus faibles.
JSS : Selon le sondage Lilycare x Swiss Life France x OpinionWay (2024), 78 % des femmes dirigeantes et 71 % des indépendantes se disent fragilisées face à la perte de revenus à la retraite. Pourquoi cette inquiétude est-elle particulièrement forte chez ces profils ?
S.E. : Les indépendants sont, par nature, moins protégés que les salariés, ce qui explique déjà une partie de l’inquiétude. Pour les femmes, cette crainte est renforcée par le fait qu’elles savent que leur retraite sera, en moyenne, plus faible. Elles se sentent donc davantage vulnérables face à la perspective de la retraite.
On observe aussi un paradoxe : même lorsqu’elles ont conscience de cette fragilité, elles ne passent pas toujours à l’action. Beaucoup de femmes ont tendance à s’occuper des autres avant de s’occuper d’elles-mêmes. Elles pensent à la protection de leur entourage, mais prennent moins souvent le temps d’anticiper leur propre protection financière, que ce soit en matière de prévoyance ou d’épargne retraite.
Par ailleurs, de plus en plus de femmes choisissent l’indépendance ou l’exercice libéral. Elles sont très nombreuses dans des métiers liés au soin et à l’accompagnement des autres, qui ne sont pas toujours les plus rémunérateurs. Dans certains cas, comme pour les infirmières, ces professions sont aussi particulièrement exigeantes physiquement et psychologiquement. Les arrêts de travail y sont fréquents, ce qui fragilise encore davantage les trajectoires professionnelles et les revenus.
JSS : Plusieurs mesures doivent entrer en vigueur en 2026 pour mieux prendre en compte les carrières féminines, notamment un calcul de la pension sur 23 meilleures années pour les mères de deux enfants. Concrètement, qu’est-ce que ces évolutions changent réellement pour les femmes ?
S.E. : Ces mesures, introduites dans la loi de financement de la sécurité sociale, constituent d’abord une avancée symbolique : elles traduisent une prise de conscience des écarts de retraite entre les femmes et les hommes.
Concrètement, la retraite de base est aujourd’hui calculée sur la moyenne des 25 meilleures années. Avec ces nouvelles dispositions, elle sera calculée sur les 24 meilleures années pour les femmes ayant eu un enfant et sur les 23 meilleures années pour celles ayant eu deux enfants. L’objectif est d’améliorer le niveau de pension en neutralisant certaines années moins favorables.
Cela peut être particulièrement utile pour les femmes dont les revenus ont été irréguliers au cours de leur carrière, ce qui est fréquent en raison des interruptions ou des périodes à temps partiel. En revanche, pour celles dont les revenus sont restés modestes tout au long de leur carrière, l’impact restera limité. Il existe toutefois déjà plusieurs dispositifs destinés à compenser les effets de la maternité.
Par exemple, huit trimestres supplémentaires peuvent être attribués par enfant : quatre au titre de la maternité et quatre pour l’éducation. Les parents ayant eu trois enfants bénéficient également d’une majoration de 10 % de leur pension de retraite.
La dernière loi de financement prévoit aussi que certaines indemnités journalières, perçues notamment en cas de maternité ou de maladie, pourront être prises en compte à hauteur de 125 % – contre 100 % auparavant – pour le calcul de la retraite. Ces mesures restent modestes, mais elles vont dans le sens d’une meilleure prise en compte des parcours professionnels des femmes et contribuent, progressivement, à réduire les écarts de pension.
JSS : Le rachat de trimestres est souvent présenté comme une solution pour les carrières hachées. Mais compte tenu de son coût et des dispositifs existants pour les mères – comme les huit trimestres accordés par enfant – dans quels cas ce mécanisme peut-il réellement être intéressant ?
S.E. : Le rachat de trimestres s’analyse vraiment au cas par cas. Il peut concerner différentes situations : le rachat d’années d’études supérieures, de périodes durant lesquelles on n’a pas cotisé, par exemple lors d’un séjour à l’étranger, ou encore de périodes sans activité professionnelle.
Mais ce dispositif n’est pas toujours pertinent. Si, à un certain moment de la carrière, les 25 meilleures années sont déjà constituées, racheter des trimestres n’apportera pas forcément de bénéfice significatif. Il faut surtout comparer le coût du rachat avec le gain réel sur la pension.
Par exemple, si le rachat de trimestres coûte 10 000 euros et qu’il ne permet d’augmenter la retraite que d’une trentaine d’euros par mois, il faudra parfois vingt ans ou plus pour amortir cet investissement. Dans ce cas, certaines personnes préfèrent accepter la décote liée aux trimestres manquants plutôt que d’engager une dépense importante. Il peut alors être plus intéressant d’orienter cette somme vers un produit d’épargne.
JSS : Deux des quatre trimestres accordés au titre de l’éducation d’un enfant peuvent aujourd’hui être partagés entre les parents, à condition d’en faire la demande dans les six mois suivant le quatrième anniversaire de l’enfant. Que pensez-vous de ce dispositif ?
S.E. : Je trouve que le principe est plutôt positif, car aujourd’hui les pères s’impliquent beaucoup dans l’éducation des enfants, souvent autant que les mères. Il est donc logique que cette implication puisse être reconnue dans les droits à la retraite.
En revanche, je comprends moins la règle du délai fixé au quatrième anniversaire de l’enfant. Le partage des trimestres pourrait, à mon sens, être décidé plus tard, par exemple au moment de la liquidation de la retraite, comme c’est déjà le cas pour d’autres dispositifs. Aujourd’hui, les mères bénéficient par exemple de huit trimestres supplémentaires par enfant – quatre au titre de la maternité et quatre pour l’éducation – qui sont intégrés au moment du calcul de la retraite.
Par ailleurs, le dispositif prévoit que pour les enfants nés après 2010, deux des quatre trimestres accordés pour l’éducation peuvent être attribués soit à la mère, soit au père, à condition que les parents en fassent la demande dans un délai précis. Mais pourquoi limiter cette possibilité aux enfants nés après 2010 ?
Le mécanisme me paraît aussi assez complexe dans sa mise en œuvre. Avant les quatre ans de l’enfant, les parents sont souvent très pris par la vie familiale et peuvent facilement passer à côté de cette démarche. J’ai le sentiment que la réforme n’est pas allée jusqu’au bout : il serait plus simple de permettre ce partage et de laisser le choix aux parents au moment de la retraite.
Enfin, beaucoup de personnes ignorent qu’elles peuvent effectuer ce choix, il y a encore très peu de communication autour de ce dispositif.
JSS : Certaines expertes estiment d’ailleurs que le rachat de trimestres bénéficie surtout aux hauts revenus. Est-ce une solution réellement accessible pour la majorité des femmes dirigeantes ?
S.E. : Je partage assez largement ce constat. Lorsque l’on envisage un rachat de trimestres, il faut toujours calculer le retour sur investissement. Si l’on reprend un exemple simple : un rachat qui coûte 10 000 euros peut parfois nécessiter près de vingt ans pour être réellement amorti à travers l’augmentation de la pension.
En revanche, lorsque l’on dispose de revenus élevés et d’une fiscalité importante, la situation change. Les sommes engagées pour racheter des trimestres peuvent être déduites des revenus imposables. Cela permet donc de réduire le montant de l’impôt à payer, ce qui améliore mécaniquement l’intérêt de l’opération.
Pour les personnes ayant des revenus plus modestes, et c’est aussi le cas de beaucoup de femmes, cet avantage fiscal est beaucoup moins significatif, voire inexistant. Dans ce cas, le rachat de trimestres peut apparaître beaucoup moins rentable. C’est pourquoi il faut vraiment analyser la situation au cas par cas.
JSS : Lorsqu’on est dirigeante ou travailleuse indépendante, à partir de quel moment faut-il commencer à préparer sa retraite ?
S.E. : Pour une indépendante, l’idéal est de commencer dès le début de son activité. Même des montants modestes peuvent faire la différence sur le long terme. Mettre de côté 50 euros par mois sur un plan d’épargne retraite, une assurance-vie ou tout autre placement de long terme peut déjà constituer une base.
Il peut aussi s’agir d’autres formes d’investissement, comme l’immobilier, où l’effet de levier du crédit peut permettre de se constituer un patrimoine progressivement. L’important est surtout de commencer tôt. Épargner régulièrement, même de petites sommes, est souvent plus facile que de tenter de rattraper le temps perdu à 40 ou 45 ans. Au Canada, cette logique est très répandue : les personnes commencent à épargner pour leur retraite dès leurs premiers revenus. C’est une approche qui gagnerait à être davantage développée en France.
Enfin, il ne faut pas négliger la prévoyance. Pour les professions indépendantes – qu’il s’agisse d’avocats, de notaires ou d’autres professions libérales – la couverture de base reste parfois limitée. En cas d’arrêt de travail, la perte de revenus peut être importante, ce qui affecte non seulement la situation financière immédiate mais aussi les droits à la retraite futurs. D’où l’intérêt d’anticiper le plus tôt possible.
JSS : Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que vous observez chez les dirigeantes et les indépendantes quand elles préparent leur retraite ?
S.E. : La principale erreur est de s’y intéresser trop tard. Beaucoup de personnes commencent à se poser la question de la retraite à un moment où il est déjà plus difficile d’agir efficacement. Pourtant, certaines décisions peuvent être prises beaucoup plus tôt dans la carrière.
Par exemple, pour les personnes ayant fait des études longues, ce qui est souvent le cas dans les professions libérales, il est possible de racheter des trimestres avant 40 ans à un coût généralement plus faible, notamment depuis la réforme de la retraite de 2023.
Mais au-delà de ces dispositifs, le plus important est surtout de prendre conscience très tôt de la nécessité d’anticiper. Lorsqu’on exerce en libéral ou en tant qu’indépendant, la retraite sera généralement moins élevée que dans le salariat. Il est donc essentiel d’intégrer cette réalité dès le début de sa carrière. L’idéal est d’adopter une logique d’épargne régulière. Mettre de côté chaque mois une petite part de ses revenus.
JSS : Dans ce contexte, les femmes doivent-elles épargner davantage que les hommes pour compenser les inégalités de carrière ?
S.E. : Malheureusement, c’est souvent le cas aujourd’hui. Tant que les inégalités de carrière persistent – avec des interruptions d’activité ou des revenus plus faibles – les femmes ont intérêt à anticiper davantage leur retraite et à commencer à épargner le plus tôt possible.
Il faut aussi tenir compte d’un autre facteur : l’espérance de vie. Les femmes vivent en moyenne environ cinq ans de plus que les hommes. En cas de décès du conjoint, elles peuvent donc se retrouver seules plus longtemps avec une retraite parfois insuffisante.
La pension de réversion peut apporter un soutien, mais elle reste limitée. Elle n’est versée qu’à partir de 55 ans et correspond à 54 % de la retraite de base du conjoint décédé, sous conditions de ressources, ainsi qu’à environ 60 % de la retraite complémentaire. Cela ne suffit pas toujours à maintenir un niveau de vie confortable.
C’est pourquoi il est important de se constituer une épargne personnelle. L’objectif est d’éviter une situation de dépendance financière, que ce soit vis-à-vis du conjoint ou, plus tard, des enfants. Anticiper permet justement de réduire ce risque.
JSS : Enfin, si vous deviez modifier une règle du système actuel pour réduire l’écart de pension entre les femmes et les hommes, laquelle vous semblerait prioritaire ?
S.E. : La priorité reste de réduire les écarts de salaire. À poste et niveau d’études équivalents, il n’est pas normal qu’il subsiste encore entre 15 et 20 % d’écart de rémunération entre les femmes et les hommes. La mise en place de la transparence salariale – qui vise à obliger les entreprises à rendre plus visibles les niveaux de rémunération et les écarts éventuels – me paraît être une mesure positive. Cela dit, ses effets mettront probablement du temps à se faire sentir.
Un autre levier essentiel concerne les interruptions de carrière. Développer les modes de garde permettrait de limiter ces pauses professionnelles qui concernent encore majoritairement les femmes. Dans beaucoup de cas, ce sont elles qui arrêtent de travailler parce que leur salaire est moins élevé et que le coût d’une garde d’enfant peut être presque équivalent à leurs revenus.
Il serait également utile de mieux valoriser le congé parental. Aujourd’hui, son indemnisation reste relativement faible – autour de 450 à 500 euros – ce qui peut dissuader de poursuivre son activité ou fragiliser la situation financière des familles. Une meilleure prise en compte de ces périodes permettrait aussi d’améliorer les droits à la retraite.
Enfin, la question du coût des modes de garde reste centrale. Dans certaines grandes villes comme Paris, une garde d’enfant peut atteindre près de 2 000 euros par mois. Rendre ces solutions plus accessibles permettrait de faciliter le maintien dans l’emploi et, à terme, de réduire les écarts de pension entre les femmes et les hommes.
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