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INTERVIEW. Depuis le 28 février, le monde est scotché sur l’Iran avec les frappes aériennes états-uniennes et israéliennes d’un côté, et les réponses iraniennes de l’autre, notamment le blocage du détroit d’Ormuz. Un passage stratégique dans le transport de pétrole et de gaz, comme le rappelle l’économiste Raphaël Boroumand, qui accrédite un scénario de spirale inflationniste ou du moins de stagflation, si le conflit s’étire dans le temps. Ce qui augmenterait, de fait, le prix du pétrole, avec de multiples répercussions sur l’activité économique mondiale. « Nous n’en sommes pas là », tempère toutefois l’économiste.

JSS : En quoi le blocage du détroit d’Ormuz par le régime iranien, en réaction aux frappes américaines et israéliennes depuis le 28 février, a-t-il un effet sur l’économie mondiale ?
Raphaël Boroumand : Le détroit d’Ormuz est le détroit le plus stratégique au monde : environ 20 % du pétrole et 20 % du gaz naturel liquéfié y transitent. Plus globalement, la moitié des réserves prouvées de pétrole et environ 40 % des réserves de gaz proviennent du Moyen-Orient. Tout blocage du détroit ou toute tension géopolitique entraîne des répercussions sur le prix du pétrole et du gaz et par conséquent sur le prix des carburants. Le gazole a dépassé la barre symbolique de 2 euros par litre début mars 2026. Lorsque le cours du baril diminuera, il faudra vérifier que les baisses du prix du pétrole seront aussi rapidement répercutées à la pompe que les hausses.
JSS : Quelles conséquences une aggravation de la situation au Moyen-Orient pourrait-elle avoir sur l’énergie en général, et sur le pétrole en particulier ?
R.B. : Si le détroit reste bloqué plusieurs semaines, nous ferons face à un choc pétrolier majeur, avec un baril susceptible d’atteindre 130 dollars. Cela pourrait entraîner un ralentissement de la croissance, une poussée inflationniste et une hausse durable des prix des carburants. Tout dépend de la durée du blocage du détroit d’Ormuz et de celle du conflit.
JSS : Si les États du Golfe liés aux États-Unis et ayant subi des frappes iraniennes considèrent que l’intervention américaine nuit à leurs intérêts et se désolidarisent de Washington, quels effets potentiels cela aurait-il sur l’économie américaine ?
R.B. : Si ce scénario devait se produire, la réduction des approvisionnements pétroliers depuis cette région aurait un impact considérable sur le prix du carburant aux États-Unis. Compte tenu des élections de mi-mandat de novembre 2026, le carburant est un sujet éminemment sensible pour les électeurs américains. L’inflation peut fragiliser politiquement l’administration en place.
JSS : Peut-on craindre une spirale inflationniste ? Serait-elle plus importante que celle qui eut lieu après le Covid ou au début de la guerre russo-ukrainienne ?
R.B. : Le pétrole et le gaz ont fortement augmenté depuis dix jours mais nous sommes encore très loin des niveaux atteints en 2022 (surtout sur le prix de gaz et de l’électricité), lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Cependant la situation pourrait enclencher un cycle de stagflation, c’est-à-dire une inflation combinée à un ralentissement de l’activité économique mais sans retournement de la croissance.
Le dilemme pour les banques centrales (la Banque centrale européenne comme la Réserve fédérale américaine) sera de choisir entre augmenter les taux d’intérêt au risque de freiner la croissance, ou les baisser pour soutenir l’activité au risque d’alimenter l’inflation. Un arbitrage particulièrement difficile.
JSS : Estimez-vous que nous soyons dans un scénario analogue à la stagflation des années 1970, consécutive aux chocs pétroliers de 1973 et 1979 ? Quelles mesures d’urgence pourraient être déployées ?
R.B. : Nous n’en sommes pas là : rappelons que cela ne fait que dix jours. Il est trop tôt pour déployer des mesures économiques d’urgence : mobiliser les stocks stratégiques de pétrole qui représentent en France l’équivalent de 108 jours de consommation ou mettre en place des aides ciblées aux ménages les plus vulnérables. Ces aides devront être déconnectées de la consommation d’énergies fossiles pour ne pas envoyer un mauvais signal à la transition énergétique.
JSS : Quels effets économiques et énergétiques la situation iranienne fait-elle peser sur l’économie française et européenne ?
R.B. : La France importe environ la moitié de son gazole, dont près de 28 % en provenance du Moyen-Orient. Toute hausse du prix du carburant affecte à la fois le pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité des entreprises. Le prix de l’énergie est le thermomètre de l’économie. Via la hausse du coût de l’énergie, c’est l’ensemble des coûts de production qui peut s’emballer. Pour une économie dont la croissance est déjà fragile, le risque de stagflation évoqué précédemment est réel.
Notons toutefois que l’impact d’un choc pétrolier sur l’économie européenne est plus faible aujourd’hui que dans les années 70. L’intensité pétrolière de l’économie a baissé. Les économies européennes consomment beaucoup moins de pétrole par point de PIB qu’en 1973 du fait notamment de la désindustrialisation, des gains d’efficacité énergétique et du développement des services.
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