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Gabriele Gien et Arthur Morel ont été sacrés lauréats de la deuxième édition du prix Badinter qui fait entendre les voix singulières de la jeunesse engagée des barreaux. Cette année, et pour la première fois, le public a pu participer aux votes pour décerner son prix spécial.

Du cœur et du jus de cerveau. Aucun des finalistes n’en a manqué, mais il a bien fallu choisir. Ce 8 octobre, les avocats Arthur Morel et Gabriele Gien ont été sacrés lauréats du prix Badinter 2026 parmi six autres excellents candidats. Lors des phases de sélection, ils étaient une quarantaine sur la ligne de départ.
Ce concours, créé par le Conseil national des barreaux (CNB) il y a tout juste un an pour rendre hommage à l’avocat Robert Badinter et à ses combats, récompense l’engagement et l’éloquence de jeunes praticiens (moins de six ans de barre selon le règlement intérieur du prix).
Les candidats ont eu cinq minutes pour défendre une proposition de loi originale en lien avec les libertés fondamentales et les grands enjeux de société contemporains, avant de répondre aux questions d’un jury prestigieux.
Le tout sous les ors de la grande salle de la Maison de l’Océan à Paris, devant une centaine de personnes venues écouter… Et, pour la première fois, délibérer. Car c’est la nouveauté du concours cette année : un prix Badinter spécial décerné par le public, en parallèle de celui décidé par le jury.
Gabriele Gien, avocate en droit de l’environnement, a eu la faveur de l’auditoire avec sa proposition de loi pour un droit à l’environnement opposable. Sur le modèle du droit au logement opposable, le texte qu’elle a défendu propose de donner à toute personne exposée à une pollution chronique la possibilité d’exiger de l’Etat la mise en œuvre d’un plan de dépollution via la saisie d’une commission administrative.
D’entrée de jeu, l’avocate avait posé ce constat : « En France, chaque année, 40 000 personnes meurent d’avoir respiré un air trop pollué (…) L’eau que nous consommons tous les jours, que nous tirons de notre robinet, est polluée. Aux PFAS, aux pesticides, aux résidus médicamenteux, la liste est longue et j’en passe. […] Le droit de vivre dans un environnement respectueux de la santé est un droit reconnu par la Constitution, […] une liberté fondamentale consacrée par le Conseil d’Etat. Et pourtant, ce droit de principe n’est pas un droit de recours ».
Sa sérénité, sa force de conviction et sa maîtrise ont séduit le public. Son sujet aussi. « La notion de droit opposable est une notion récente, intéressante car elle peut rendre le droit à l’environnement plus effectif », souligne auprès du JSS Nicolas Vanden Bossche, avocat au barreau de Lille, qui a voté pour la jeune femme. Membre du groupe de travail Droit de l’environnement au CNB, il partage un sujet d’étude avec la lauréate. Cette affinité a guidé son choix mais le professionnel tient à souligner « le génie et la motivation de l’ensemble des candidate.s » : « C’est un vrai plaisir de voir une jeunesse qui a des idées et du cœur pour les défendre. »

Gabriele Gien a aussi eu le vote de Sarah De Magalhaes, avocate en contentieux commercial au barreau de Paris. Comme d’autres, cette dernière salue la prestance de la finaliste. « Elle a choisi un sujet d’actualité qu’elle a défendu avec beaucoup d’éloquence et de clarté. Je l’ai trouvée très à l’aise sur scène et lors des questions du jury. Quant à son dispositif, il semble facile à appliquer : en tout cas, elle l’a rendu très intelligible ».
« Je suis presque plus heureuse d’avoir reçu le prix du public [que celui du jury] », savoure de son côté la lauréate, qui travaille actuellement sur la pollution au chlordécone dans les Antilles françaises. Avec son cabinet d’avocats, elle a créé une plateforme pour faciliter les démarches des travailleurs guadeloupéens des bananeraies exposées à ce pesticide cancérogène.
« Car ce qui m’importe le plus, c’est le message que je souhaite faire passer. C’est de toucher les gens. Ce prix va m’inspirer dans ma pratique et m’encourager à continuer à réfléchir à la manière de faire évoluer le droit. C’est une expérience galvanisante et déjà un très beau souvenir ».
« Je ressens une très grande fierté d’avoir reçu le prix du jury, réagit pour sa part Arthur Morel, composé de personnalités qui suscitent chez moi beaucoup d’admiration ». Le lauréat du « prix des pros » s’est démarqué en répondant avec assurance et malice aux questions d’Isabelle Rome, de Richard Malka ou encore de Rémy Heitz. « Je savais que beaucoup reposerait sur ma capacité à croire en ma proposition ».
Fan de science-fiction et de jeux vidéo, l’avocat nîmois a imaginé une proposition de loi constitutionnelle qui vise à concilier le développement des technologies numériques avec la protection de la personne humaine et des libertés fondamentales. Et proposé d’« élever au rang constitutionnel l’héritage visionnaire de l’article 1er de la loi Informatique et Libertés de 1978 ».

« Le véritable enjeu n’est pas seulement la donnée, c’est l’intimité, l’attention, la conscience, la liberté intérieure. Notre intimité est devenue une ressource. Notre attention est devenue un marché. Nos passions, nos hésitations, nos vulnérabilités sont devenues exploitables. […] Voulons-nous que la technologie augmente l’homme, ou acceptons-nous qu’elle finisse par le réduire ? », avait-t-il lancé à la salle lors de sa plaidoirie.
« Notre société est mise à rude épreuve. Je n’ai pas de compétence en intelligence artificielle, mais je suis demandé ce que je pouvais apporter en tant qu’avocat », nous explique le lauréat. A l’issue de ce concours, il dit souhaiter continuer à faire vivre « à son échelle » la cause de la protection de la personne humaine face au développement des technologies.
Utilisation des preuves algorithmiques, répression transnationale, protection des journalistes, droit opposable aux études supérieures pour les personnes détenues, prisons ouvertes et autonomes, information judiciaire obligatoire lors d’un décès imputable aux forces… Ces propositions ont aussi été défendues avec passion par les six autres finalistes.
« J’espère au moins avoir eu une tribune », avait lancé en fin d’épreuve, Alice Poitevin, avocate en droit pénal des mineurs en Bretagne, autrice d’une proposition de loi proposant de renverser complètement le régime de détention en France.
« Le prix du jury a été très disputé », a relevé Julie Couturier, en remettant la distinction. « Nous avons été marqués par votre créativité et votre sens du combat », a salué la présidente du CNB, membre du jury.
Côté public, Marie, consultante en communication auprès de cabinets d’avocats, ne boude pas non plus le plaisir de sa toute première participation en tant que spectatrice : « Les finalistes ont évoqué des sujets très techniques et pourtant c’était accessible. Leurs propositions soulèvent des questions politiques qui ont fait réagir et sur lesquelles chacun peut se positionner même s’il n’est pas expert. Ils nous ont ému.e.s aussi. On n’a pas l’habitude d’assister à des plaidoiries portées par des jeunes, l’avenir de la profession. »
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