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Partie de la catastrophe pour s’étendre jusqu’à l’évènement le plus bénin, l’activité d’assureur pourrait bien revenir à ses fondamentaux.

Obligatoire ou facultative, l’assurance couvre une bonne partie de notre environnement quotidien. Son principe échappe à la logique commerciale normale. En effet, elle fait partie des rares produits que le particulier achète, alors qu’il espère ne pas en avoir besoin. Invité par Jean Castelain, président du Cercle, à s’exprimer sur son métier, Thierry Derez, président de Covea, s’amuse de cette particularité : « Le client, s’il pouvait mettre la police d’assurance sur la calandre de la voiture, à la porte de son habitation, et que cette police est une vertu conjuratoire, il le ferait. L’assurance, on l’achète, mais on ne veut pas qu’elle serve. Je parle des gens sains… Il y a forcément des pervers. »
Le président pointe une autre spécificité : comptablement, l’assurance fonctionne selon une chronologie inversée. C’est-à-dire qu’au moment de la vente, son coût véritable, si elle doit être déclenchée plus tard, demeure une énigme. « Quand vous fabriquez une automobile, vous fabriquez des chaises, vous savez au centime d’euro près le coût de revient de la fabrication et après vous calculez votre prix de vente, la marge, etc. en tenant compte de la concurrence. Dans l’assurance, nous ne connaissons pas le coût du produit. C’est la surprise. »
Cette inconnue n’est révélée qu’après un an, deux ans, voire bien plus tard. L’assurance construction par exemple occasionne des déclarations de sinistre parfois dix ans après la souscription du contrat établi au moment où l’immeuble a été édifié. Cette durée fausse la compréhension de l’assuré. Celui-ci a une propension à imaginer que ses 1000 € de police cotisés chaque année depuis dix ans ont été placés sur un compte d’épargne pour être utilisés dans l’hypothèse où quelque chose lui arriverait un jour. Or, en fait, les 1000 euros annuels cotisés pendant tout ce temps ont d’une part payé les frais de fonctionnement de l’assureur et d’autre part couvert les sinistres advenus aux autres assurés.
Les dommages atteignent des niveaux très différents en termes de gravité. Pour Thierry Derez : « Un sinistre important – une douzaine de millions – absorbe les cotisations de toute une ville de 25 000 habitants. Il faudrait par exemple que tous les habitants de Biarritz aient un contrat avec moi, et que pendant une année aucun d’entre eux ne subisse le moindre dégât, pour financer le sinistre important. Certains contrats d’assurance sont rendus obligatoires par l’autorité publique, pour répondre à ces aléas-là. »
S’agissant du travail d’assureur, il s’appuie essentiellement sur deux disciplines, les mathématiques et le droit. Elles forment les ressorts du métier, nous explique le dirigeant. Les actuaires bénéficient d’une confiance inébranlable. L’ACPR, la Banque de France, leur demandent de produire des projections statistiques. « Et il y a une sorte de crédulité, de foi dans l’efficacité, la pertinence de ces calculs. C’est excessif. Les crises passées nous ont fait prendre conscience qu’en général, ce qui se produit n’a pas été parfaitement imaginé à l’avance. Même si ça aide à réfléchir. »
Par ailleurs, l’assurance n’a jamais été universelle en droit. Un contrat ne se vend pas d’un pays à un autre. Aussi proches que soient les cultures juridiques française et belge, les contrats auto, santé, habitation ne passent pas la frontière sans une mue complète de leurs garanties, parce que les systèmes ne sont pas les mêmes.
Quant au modèle, la profession classe les risques en deux grandes typologies. La première, ce sont les risques d’intensité. Historiquement, les assureurs sont nés avec eux : le péril en mer, les incendies, etc. Pour le maritime, les premiers contrats, « les prêts à la grosse aventure » ont précédé les assurances maritimes d’aujourd’hui.
La deuxième typologie regroupe les sinistres de fréquence, pas très graves, mais nombreux. Ils apparaissent à partir du 19ᵉ siècle, quand certains professionnels commencent à couvrir des risques de plus en plus modestes. Ce qui aboutit à la situation contemporaine où le moindre objet est assurable, par exemple un mobile. Sa perte n’est pas une catastrophe, mais elle peut arriver souvent et à beaucoup de personnes.
« Du sinistre de fréquence, l’activité assurantielle s’est ensuite orientée vers le service. Il y a 50 ans, en cas de sinistre, l’assuré recevait un chèque ou un virement. La relation assureur-assuré relevait strictement du financier. Aujourd’hui, le client ne se contente plus d’un chèque pour sa voiture. Il lui faut une assistance dépannage, un véhicule de substitution… on est passé dans le service. » constate Thierry Derez.
Ce glissement du secteur financier vers celui du service a modifié le champ concurrentiel. Il faut préciser que le marché de l’assurance automobile a dépassé 28 Md€ en France en 2024. Par conséquent, tout ce qui concerne ce périmètre mérite l’attention des assureurs.
Les constructeurs automobiles souhaitent a priori réparer les voitures qu’ils fabriquent. Pour eux, en intégrant des prestations liées aux véhicules, les assureurs s’immiscent sur leur marché, et détournent le flux d’activité.

Un glissement en entrainant un autre, tous les constructeurs ont maintenant des projets pour vendre une assurance avec leur voiture. En 2024, 91 % des achats de voitures neuves ont été financés par une location avec option d’achat. Dans cette relation commerciale, il est assez facile, pour le département financement du constructeur, d’ajouter une assurance à la proposition de crédit qu’il présente à l’acquéreur. En Suède, Volvo utilise cette technique. En 7 ans, la marque aurait acquis une part significative du marché de l’assurance automobile.
Le président de Covea préconise un partenariat constructif, il faut « accompagner les constructeurs automobiles dans ce mouvement pour les comprendre. Apparemment, ce qu’ils veulent, c’est conserver le marché des réparations de leurs voitures. Le reste ne les intéresse pas, le corporel, le climatique, ou le cyber. En fait, ils privilégient le risque de fréquence et refusent le risque d’intensité. Donc, la logique, c’est de leur proposer la couverture des risques dont ils ne veulent pas, les risques d’intensité. »
Aujourd’hui, les réassureurs planétaires sont les seuls à disposer des moyens pour couvrir une demande de cette envergure. Ils peuvent s’occuper de toute la flotte d’un fabricant de voitures. Finalement, l’assurance née pour couvrir les grands risques (incendie, navigation, etc.), après avoir fait pendant deux siècles une incursion dans le risque de fréquence, va peut-être revenir à son métier d’origine.
La non-assurabilité est un terme en vogue. Depuis le dérèglement climatique, des événements deviendraient inassurables, en raison de l’augmentation des cataclysmes. La réaction attendue consiste à renforcer la prévention. « Or, la prévention ne peut pas être le fait des seuls assureurs. » Pour Thierry Derez, les dissuasions financières que les pouvoirs publics réclament d’intégrer dans les tarifs des polices, par exemple pour lutter contre les constructions dans des zones à risque, sont insuffisantes. « Car la cotisation moyenne multirisque habitation s’élève environ au millième de la valeur d’un bien. Donc l’augmenter de 10 % reste dérisoire par rapport à la couverture offerte. »
Le levier efficace pour stopper les constructions dans des zones à risque, réside dans une politique de permis de construire plus restrictive de la part des pouvoirs publics et dans des campagnes de sensibilisation objective. Des actions globales ont déjà donné des résultats dans d’autres domaines comme la sécurité routière. Médiatiquement, en 1974, tous les habitants de Mazamet, une petite ville du sud de la France, s’allongent dans les rues. Ils représentent alors exactement le nombre de tués sur les routes chaque année. Politiquement, à l’époque, des mesures de lutte contre les accidents, préventives et coercitives, ont été prises. Industriellement, les constructeurs automobiles ont développé la sécurité de leurs modèles. Grâce à cet ensemble, la pente ascendante de la courbe nationale du nombre de morts en voiture s’est inversée.
La société rêve d’un monde sans risque. Avec l’évolution des technologies, on peut imaginer qu’une compagnie détectera un problème à l’avance. Elle appellera son sociétaire : « Allô, ici votre assureur, nos capteurs nous indiquent qu’une fuite se produira chez vous prochainement. Voulez-vous prendre un rendez-vous avec un de nos techniciens de maintenance pour éviter cette fuite ? »
Cependant, la matière première des assureurs reste le sinistre. Pas de sinistre, pas d’assurance, synthétise le président de Covea. Autrement dit, aujourd’hui, les assureurs qui font de la prévention pour que les accidents soient moins graves et plus rares détruisent ce pour quoi la civilisation les a créés. « Faire de la prévention, c’est faire en sorte que mon métier vienne à disparaître. Il faut accepter ces choses. »
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