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Réunis à Sens mardi 28 août à l’occasion de l’Université d’été du Laboratoire de la République, l’économiste Bertrand Martinot, l’élue Camille Renard et l’ex PDG d’Aéroports de Paris Augustin de Romanet ont dressé un constat sans détour : le système français des retraites ne peut être maintenu en l’état. Âge de départ, système par points, capitalisation : plusieurs pistes de réforme ont été débattues, avec autant de conviction que de prudence.

Retraite par capitalisation, système par points, âge légal de départ ou encore indexation… derrière ces différents leviers se joue une même question : comment faire évoluer un système de retraite confronté à de fortes contraintes démographiques et financières, alors que la question s’invite en pleine campagne présidentielle ?
Le débat était au cœur de l’Université d’été du Laboratoire de la République – cercle de réflexion (et association) fondé par Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Éducation nationale -organisée mardi 28 août 2026 à Sens. Au-delà des divergences sur les solutions à apporter, un constat s’est rapidement imposé parmi les intervenants : le système actuel ne pourra être maintenu durablement sans évolution, au risque d’en faire peser le coût sur les prochaines générations.
En attendant, les retraites sont devenues un sujet dont la France « a du mal à se défaire », a souligné Jérôme Fournel, ancien directeur de cabinet du Premier ministre Michel Barnier et modérateur de la conférence, tel « le sparadrap du capitaine Haddock », alors même que « les jeunes n’y croient plus ».
Le constat de départ est venu de Bertrand Martinot, économiste et expert associé à l’Institut Montaigne, et il se voulait délibérément « provocateur » : tout système de retraite peut être soutenable, à condition d’y consacrer suffisamment de ressources. Mais avec des finances publiques contraintes et une population vieillissante qui vit plus longtemps, le maintien du modèle actuel suppose de renoncer à investir ailleurs : dans la défense, l’intelligence artificielle, la transition écologique, l’éducation ou la jeunesse.
« Compte tenu de ce que je viens de dire, le système n’est pas soutenable, sauf à désespérer les générations futures », a-t-il martelé, redoutant que les actifs de demain soient contraints de cotiser « de plus en plus longtemps pour une retraite qui va être de plus en plus faible » et que « le contrat entre les générations risque d’être rompu ».
Sur le plan financier, l’économiste a tenté de quantifier le poids du système dans les finances publiques. Sur un déficit public d’environ 160 milliards d’euros, les retraites en représenteraient près d’un quart : « 40 milliards s’il faut donner un chiffre ». Un montant à manier avec précaution a-t-il détaillé, car le fonctionnement par répartition rend le calcul délicat.
« Aujourd’hui, les cotisations retraite ne couvrent qu’environ deux tiers des dépenses », le reste étant financé par des subventions, des transferts d’impôts et des exonérations. « De sorte que vous pouvez compter le déficit de retraite de manière très diverse ».
La comparaison européenne apportée par Camille Renard, adjointe au maire de Saint-Maur-des-Fossés chargée de la jeunesse, a prolongé ce constat : la France consacre 14,8 % de son PIB aux dépenses publiques de retraite, contre 11,8 % en Allemagne, selon la Banque de France, à partir de données Eurostat. L’élue a mis en regard cette réalité avec la situation des actifs, qui doivent aujourd’hui faire face à la hausse du coût du logement et aux difficultés d’accès aux crèches, tout en étant appelés à « réarmer démographiquement le pays » pour contribuer à l’équilibre du système.
« Notre PIB par habitant est tombé en dessous de la moyenne européenne, a-t-elle déploré. Ce système est complètement obsolète, il a été fait au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il règle les problèmes d’une autre époque. »
Un autre facteur fragilise la soutenabilité du système : l’incertitude des décisions politiques. Augustin de Romanet, ancien PDG d’Aéroports de Paris (ADP) et de la Caisse des dépôts, a estimé que cette instabilité était « aussi troublante pour le chemin de libération que la nature des réformes elles-mêmes ».
L’ancien dirigeant d’ADP a cité en guise d’exemple la suspension de la réforme des retraites, dont l’entrée en vigueur est prévue au 1er septembre 2026 et qui reporte certaines mesures de relèvement de l’âge légal. Son coût est estimé entre 1,4 et 3 milliards d’euros pour 2027, et sa valeur actualisée pourrait atteindre 20 milliards. Mais au-delà du chiffre, cette suspension « crée le trouble dans l’esprit des personnes qui pensent que le système est fondamentalement instable ».
Par ailleurs, plus de 40 % des électeurs seraient aujourd’hui retraités ou proches de l’âge de départ selon Bertrand Martinot, ce qui rend toute réforme structurellement difficile à faire adopter : « Parler des retraités, de réduire les dépenses publiques, c’est se heurter au cœur de l’électorat pour certains partis dont l’essentiel des votants sont retraités. »
Pourtant, d’après l’économiste, les retraités ont eux-mêmes intérêt à ce que le système évolue : un jeune retraité de 63 ans peut espérer vivre encore plusieurs décennies sans avoir la certitude de « récupérer ce qu’il a cotisé », tandis qu’une personne de 80 ans n’aurait aucun intérêt à voir le modèle changer.
D’où la nécessité d’accepter des ajustements, indexations, dès aujourd’hui, a-t-il jugé, « quitte d’ailleurs à écorner un petit peu les retraites pendant quelques années pour éviter un coup de massue qui nous arriverait absolument de manière certaine si on avait une grave crise financière ».
Sur la question des retraites des fonctionnaires, les positions, plus nuancées, se sont finalement avérées convergentes là encore. Augustin de Romanet est revenu sur l’échec de la réforme de 2019, qui prévoyait un système universel par points. Celle-ci s’est heurtée, a-t-il souligné, à une mauvaise prise en compte du « pacte spécial de la fonction publique » : les agents publics acceptent historiquement des rémunérations plus faibles en début de carrière en échange d’un taux de remplacement élevé – pouvant atteindre 75 % du dernier salaire – à la retraite, selon les situations.
Or, dans un système par points où chaque euro cotisé tout au long de la carrière compte, des salaires initiaux faibles génèrent mécaniquement des droits plus bas. Pour ne pas provoquer une chute massive du niveau de vie des agents à la retraite, l’État aurait dû préalablement revaloriser leurs rémunérations et intégrer leurs primes dans l’assiette des cotisations, une réforme censée être neutre, mais potentiellement très coûteuse.
Plutôt que de bouleverser cet équilibre, celui qui est également le cofondateur de l’Institut pour l’Innovation Économique et Sociale a défendu une clause dite du « grand-père » : maintenir les règles en vigueur pour les agents déjà en fonction, et affilier progressivement les nouveaux entrants au régime Agirc-Arrco, déjà géré par les partenaires sociaux et soumis à une obligation d’équilibre.
De son côté, Camille Renard a abordé la question sous l’angle des différences de protection entre fonctionnaires et salariés du privé. L’adjointe au maire a rappelé que le statut de la fonction publique avait été construit dans un contexte où les rémunérations des agents publics étaient sensiblement inférieures à celles du secteur privé, mais cet écart s’est progressivement réduit, a-t-elle affirmé.
« Aujourd’hui, les salaires du privé augmentent très lentement », tandis que les fonctionnaires « ne seront jamais au chômage », a-t-elle insisté. Dès lors, le « pacte social » construit après-guerre devrait, à ses yeux, être repensé afin de garantir à tous, salariés du public, du privé ou indépendants, une protection « si ce n’est identique, du moins équivalente ».
Alors, que faire ? Concernant le système par points, les intervenants de la conférence ont partagé le même scepticisme.
D’emblée, Augustin de Romanet l’a reconnu : ce mécanisme « n’est pas la panacée ». Il ne ferait que déplacer le débat de l’âge de départ vers celui de la valeur du point étant l’une des raisons de l’échec de 2019, les Français ayant craint qu’une valeur contrôlée par l’État puisse être réduite à leur détriment. Une réforme qui nécessiterait par ailleurs « une importante pédagogie » pour être comprise des citoyens. Bertrand Martinot a partagé ce diagnostic tout en rappelant que la France ne part pas d’une « feuille blanche ».
Si, dans un système idéal, la retraite par répartition pourrait reposer sur un point universel, éventuellement complété par un système de capitalisation, la coexistence de nombreux régimes et de leurs spécificités rend la transition particulièrement complexe. À cela s’ajoutent les réserves accumulées par certains régimes, difficiles à remettre en cause, ainsi que la nécessité de compenser les gagnants et les perdants d’une réforme.
L’économiste cite notamment le cas des enseignants, qui auraient été particulièrement pénalisés par le projet de 2019 et dont les rémunérations auraient dû être revalorisées en conséquence, transformant une réforme censée être neutre pour les finances publiques en une opération potentiellement très coûteuse.
Le débat sur l’âge légal de départ s’est également invité dans les échanges. Bertrand Martinot a défendu un système combinant âge et durée de cotisation : un régime fondé uniquement sur la durée n’aurait pas garanti la soutenabilité financière, tandis qu’un âge de départ trop élevé aurait limité la liberté de choix. « Il faut mieux mixer les deux », a-t-il résumé.
L’économiste a ainsi proposé de conserver un âge légal relativement bas, autour de 63 ans, tout en appliquant une décote aux départs anticipés jusqu’à un âge pivot, afin de laisser chacun choisir son moment de départ sans compromettre l’équilibre du système. Et Augustin de Romanet d’appeler à « désacraliser » l’âge légal, qu’il considère comme un outil parmi d’autres. « Les gens arbitrent déjà leur date de départ en fonction du montant de pension qu’ils peuvent espérer » a-t-il expliqué.
Les trois intervenants se sont en revanche rejoints sur la nécessité de mieux prendre en compte la pénibilité : les métiers réellement exposés à des conditions difficiles devraient justifier un départ anticipé, sur la base de critères médicaux et d’une approche par filière.
L’adjointe au maire a également rappelé l’effet concret de la réforme Borne, « une hausse de trois points du taux d’activité des seniors », et défendu le maintien d’un âge légal suffisamment élevé pour mieux prendre en compte les carrières hachées, notamment celles des femmes, dont les pensions restent en moyenne inférieures de près de 40 % à celles des hommes, un écart confirmé par les chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees).
Longtemps cantonnée au rang de « mot tabou, réservé à quelques libéraux », la retraite par capitalisation a désormais été présentée comme une piste crédible pour compléter le système par répartition.
Pour Bertrand Martinot, elle ne peut toutefois pas servir à combler les déficits actuels : « S’il y a une chose que ne peut pas faire la capitalisation, c’est de sauver la répartition. » Son intérêt serait ailleurs, dans la constitution progressive d’un capital destiné à améliorer le niveau des pensions des futures générations.
L’économiste a ainsi distingué les dispositifs individuels ou d’entreprise, qui bénéficient surtout aux salariés des grandes structures, d’un système collectif plus ambitieux, qui devrait être construit progressivement sur plusieurs décennies. Des réserves aujourd’hui peu rémunératrices, notamment celles de l’Agirc-Arrco, pourraient notamment servir de capital d’amorçage.
Une condition s’impose cependant : « Il ne faut pas que le ministre des Finances puisse téléphoner au directeur général du fonds machin » pour orienter les investissements. Le capital ainsi constitué devrait donc rester strictement protégé des interventions politiques pour demeurer « l’épargne des Français » et non une ressource à la disposition du pouvoir.
Camille Renard a suggéré une piste concrète pour financer cette évolution sans alourdir les cotisations des actifs : normaliser le taux de CSG des retraités et supprimer l’abattement de 10 % afin d’abonder un fonds collectif destiné aux générations suivantes. « On pourrait tout à fait imaginer un système où on n’augmente pas les cotisations des actifs et des travailleurs actuels », a-t-elle avancé.
Et Augustin de Romanet de pointer l’ampleur des capitaux en jeu : selon une estimation de Mario Draghi, 300 milliards d’euros d’épargne européenne partiraient chaque année principalement vers les États-Unis. La France dispose, elle aussi, d’une importante épargne, mais la retraite supplémentaire par capitalisation y reste peu développée : elle ne représente que 2,5 % des pensions, contre 7 % en Allemagne et 17,6 % en moyenne dans les pays de l’OCDE.
Pour l’ancien dirigeant, mieux orienter cette épargne vers l’investissement productif permettrait ainsi de rapprocher financement des retraites et financement de l’économie : « L’avenir de notre pays passe par des investissements industriels dans les territoires. »
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