Article précédent

A la 23e chambre, les dossiers se ressemblent, mais pas tout le temps, et ces deux prévenus ont pu constater le principe d’individualisation des peines. Inflexibles avec le premier prévenu, empathiques avec l’autre, le tribunal et le procureur, en chœur, ont pris des positions marquées dans les deux derniers dossiers de la journée.

Adamou et ses copains s’envoient par Snapchat des photos et vidéos de pains de cocaïne, et pour la présidente, c’est un élément à charge. « C’est juste comme ça », balaye le prévenu, mais pour la présidente, « ça pourrait coller avec votre activité ». Non, dit-il, ça n’a rien à voir. Ça a tout à voir, rétorque la présidente. « Ça colore le dossier. » Adamou D., 23 ans, a été contrôlé par des agents RATP dans les couloirs du métro parisien.
Dans un sac en plastique, dissimulés sous des courses (chips, pains au lait), 770,8 grammes de cocaïne. La présidente demande : « Qu’est-ce qu’il va se passer, maintenant ?
-J’ai réfléchi, je pense que je vais aller en prison.
-Ça, c’est sûr », répond la présidente – un peu vite. « Vous ne transportiez pas une barrette de cannabis. Ça fait quand même plus de 40 000 euros de marchandise (prix de revente au détail, ndlr).
-Oui, l’OPJ me l’a dit. Je ne savais pas que j’avais autant de stupéfiant. »
Certes, semble se rassurer la juge, ce n’est pas du crack qui, selon elle, serait « de la cocaïne de mauvaise qualité », alors qu’en réalité, c’est de la cocaïne transformée, de la cocaïne basée obtenue par adjonction de bicarbonate ou d’ammoniaque. Ce n’est pas du crack, mais 770 grammes, cela fait quand même beaucoup, et c’est alors que le procureur se lève pour donner une leçon au prévenu.
Il lui demande : « Savez-vous ce qu’est une overdose ? » Adamou répond que oui. Et une autopsie ? Également. « Il y a des gamins de 16 ans qui meurent par overdose, on les allonge sur une table et on leur ouvre la tête avec une scie sauteuse, on lui ouvre le ventre et on lui retire ses organes. Ça pue ! Eh bien, vous avez participé à ça ! »
Ravi de l’effet qu’il pense avoir produit en voyant Adamou baisser la tête, le procureur se rassoit. La présidente passe alors à sa personnalité, celle d’un jeune homme titulaire d’un bac pro, soutenu par sa famille (frère et père dans la salle), qui a quitté la région parisienne pour Toulouse afin de fuir ses « mauvaises fréquentations ». Le temps de quelques semaines à Paris pour passer le permis, nécessaire à l’obtention d’un contrat de travail, et Adamou serait retombé dans le trafic. Contre son gré, soutient-il.
« Est-ce que vous pensez être un modèle pour vos frères ?
-Non », répond Adamou à la présidente. « C’est clair que non », et il baisse à nouveau la tête.
« C’est du gâchis ! » embraye le procureur. « Là, on est sur un truc de malade ! Je ne sais pas ce qui vous a attiré là-dedans, si c’est pour la streetcred, mais votre histoire de ‘on m’a forcé’, je n’y crois pas », déroule le parquetier en verve. Après avoir rappelé qu’Amadou encourrait 20 ans de détention (récidive légale), il requiert 5 ans contre le jeune homme.
Et alors que la défense demande, pour résumer, une peine mixte avec un aménagement ab initio sous surveillance électronique, le prévenu suivant se lève déjà.
Il est le seul à comparaître libre : un grand maigre cintré dans un K-way®, la voix complètement grillée et les mains qui se tordent avant de se poser à la barre. Rachid a 51 ans, dont 22 ans passés en prison, a-t-il tenu à rappeler aux policiers. Il y a quelques semaines, il a été interpellé sur la voie publique en état d’ivresse alcoolique, cannabique, et sous l’emprise de la cocaïne, et ça s’est très mal passé.
Il hurle qu’il n’a pas pris son traitement contre la schizophrénie, se débat, tombe au sol, hurle « j’ai rien fait bande de fils de pute, la chatte à vos mères, espèces de sales noirs », et finit en garde à vue, avant d’être déféré, placé sous contrôle judiciaire pour cause de renvoi de l’affaire (pour un motif que la présidente, avare de détails, ne mentionne pas), et de se représenter ce mardi 10 février devant une 23e chambre crépusculaire (il est 18h, c’est le dernier dossier, la présidente semble épuisée, ce sera une audience courte et ça convient à tout le monde), tout à fait honteux de ses propos, surtout ceux à caractère raciste.
« Je tenais à m’excuser pour ça, et pour avoir troublé l’ordre public.
-Pourquoi vous dites des choses comme ‘sale noir’ ?
-C’est grave, et fort malheureux.
-Votre suivi, qu’est-ce que ça donne ?
-Je vois un addictologue, un psychologue, un psychiatre.
-Est-ce que ça vous fait du bien ?
-Beaucoup de bien. »
La juge rappelle que le casier de Rachid « fait un peu peur » : deux condamnations criminelles, en 2010 (viol, 6 ans) et en 2016 (viol en récidive, 12 ans). « C’est important pour la société que vous suiviez ces soins. On n’a pas trop envie que vous soyez laissé sans soin. Et donc la consommation ça en est où ?
-J’ai réduit radicalement.
-Ça serait bien d’arrêter complètement. Parce que ce n’est pas trop compatible avec votre maladie. Pas trop avec la loi, déjà. »
Elle fait désormais état d’un parcours de vie très difficile : placé à l’Aide sociale à l’enfance à deux ans, chez sa mère de 13 à 17 ans, période pendant laquelle il a subi des violences sexuelles de la part de son parent. « Quand vous en avez parlé à votre mère, sa réaction a été de vous mettre une claque ». Rachid opine.
Aujourd’hui : suivi au centre médico-psychologique de Rosa Parks (XIXe arrondissement) pour ses addictions, sous traitement anti-psychotique, Rachid perçoit l’allocation adulte handicapé.
« Il y a des choses que vous souhaitez dire sur vous ? » demande la présidente soudainement emphatique.
–Pas spécialement. Ah, si : je demande pardon aux victimes. A vous aussi, ainsi qu’à Monsieur le procureur et à toutes les personnes qui travaillent dans ces locaux. »
Soudain traversé par une émotion, le procureur, qui se défend de tout angélisme, assume sa position : « Il est en train de se soigner, il a un parcours chaotique, et il n’est pas parti avec les mêmes chances que tout le monde dans la vie. La place de Monsieur n’est pas en détention. » Il demande 8 mois de prison avec un sursis probatoire renforcé.
En défense, l’avocat souligne que « Monsieur a commencé à s’énerver quand on lui a palpé les parties intimes », ce qui n’est pas neutre, et demande de réduire la peine demandée. Après un délibéré éclair, environ 5 minutes, Rachid écope de 6 mois de prison avec un sursis probatoire simple. Quant à Amadou, à propos duquel peu de doutes subsistait, il est condamné à trois ans de prison, dont 18 mois avec sursis probatoire. Il est incarcéré.
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *