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Le 19 février, la 14e chambre correctionnelle de Bobigny a jugé trois personnes, dont une journaliste, pour diffamation. La plaignante, directrice de crèche, estime son honneur bafoué par un reportage diffusé sur BFM TV.

Des deux côtés de la barre, on en a gros sur la patate. Pour le président, l’important est que le procès ne s’éternise pas : « Je vais être très clair, allez à l’essentiel. S’il vous plaît. »
Côté partie civile, la directrice de crèche stipendiée a la voix tremblante quand elle évoque son honneur jeté aux chiens. « Je fais ce métier par passion, par vocation. En tant que femme et mère, j’ai été humiliée. On a jeté des pierres sur ma crèche ».
Le 8 septembre 2023, BFMTV diffuse un documentaire intitulé « Crèches, nos enfants en danger », un travail en immersion signé de la journaliste Michaëlle G., dans laquelle, dit l’acte de prévention, cette dernière aurait imputé à une micro-crèche de Neuilly-sur-Marne des faits s’apparentant à des maltraitances. Jets de classeurs, séquestration d’une auxiliaire puéricultrice, menaces sur enfant pour qu’il mange.
Sur les bancs des prévenus, trois femmes. Le président de BFM, également renvoyé, est absent.
D’abord, la journaliste est interrogée sur ses méthodes de travail. « J’ai fait ce reportage comme j’ai fait tous les autres, avec énormément de prudence. » Elle détaille : « Je ne connaissais pas le milieu de la petite enfance. J’ai rencontré les parents à de nombreuses reprises. Lu les témoignages collectés. J’en ai conclu que ce qu’ils disaient semblait vrai. Tous les éléments étaient constitués pour rendre ces parents pertinents. » Le juge lui demande comment est-ce que, dans un documentaire, elle fait pour être certain de ce qu’elle met dans son film. « Comment vous recoupez les informations ?
-J’ai interviewé tous les parents, des dizaines de professionnels. »
La journaliste a interrogé deux femmes, une salariée et une maman, qui témoignent à visage découvert dans le reportage, ce qui leur a valu d’être assignées. Mais si elles évoquent toutes deux des dysfonctionnements, il s’agit de deux périodes distinctes qui n’ont a priori pas de rapport direct, sinon que les faits dénoncés semblent relever de la maltraitance.
Adeline a travaillé deux mois dans cette crèche, vers la mi-2019 ; elle a été renvoyée avant la fin de sa période d’essai après avoir exercé son droit de retrait, dit-elle, du fait des violences qu’elle et ses collègues subissaient au quotidien de la part de la directrice. « On se faisait insulter toute la journée, même quand on n’était plus sur poste, l’ambiance était vraiment délétère », témoigne-t-elle à la barre.
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La troisième prévenue est une maman en colère. Claire était la cheffe de file d’un groupe WhatsApp de parents rendus inquiets par une fermeture inopinée en février 2022, justifiée selon la directrice par des problèmes de comportements des personnels (elle n’était pas sur site), pour trois jours ouvrés. Claire commence par une mise au point : « Je ne me serais jamais engagée dans toutes ces démarches si je n’avais pas eu des inquiétudes réelles par rapport à mon enfant. J’ai assumé mon propos et montré mon visage pour un groupe de parents qui dépasse ma personne », claironne-t-elle face au tribunal.
Elle assure que sa fille a été durablement troublée par son passage dans cette crèche : refus d’être allongée sur une table à langer, sommeil et alimentation perturbés. Elle a rapidement retiré sa petite fille, avant que tous les parents ne l’imitent.
Un rapide tour sur la page des avis Google de la crèche permettent d’appréhender la bataille. 56 avis fin février 2026, attribuant exclusivement 5 ou 1 étoile, témoignent du clivage provoqué par cette crèche. Sous chaque commentaire dénigrant ou presque, la directrice de défend avec agressivité. Claire et son mari, considérés comme la source de ses maux, sont identifiés et vilipendés.
Quatre ans après, il n’est pas évident de déterminer si la réputation d’une crèche, par pure malveillance, a été accablée par des parents revanchards et en quête de buzz, ou si, à l’issue d’une enquête journalistique solide, de graves dysfonctionnements ont été révélés par des parents légitimement horrifiés par ce qu’ils avaient découverts. Mais dans un procès pour diffamation, il s’agit plus de répondre à des questions précises que de satisfaire une quête de vérité.
« Je vais essayer d’être la plus courte possible », dit l’avocate de la directrice, avant de plaider 20 minutes. « C’est une histoire de lynchage et de vengeance. Une petite crèche de quartier a été sacrifiée pour faire le buzz sur BFM TV. C’est un préjudice d’image, un préjudice moral, quatre ans de calomnie qu’on traîne derrière soi. Aujourd’hui, la crèche de 12 places affiche à nouveau complet ».
En réalité, « l’histoire que vous a servie BFM TV est un pur roman, un reportage bien affriolant, bien racoleur ». Les trois jours de fermeture de février 2022 ? Une décision « extrêmement courageuse ». Les commentaires négatifs ne sont qu’un tissu de mensonges. Les plaintes pénales ont été classées sans suite. Adeline s’est répandue, avec vulgarité, dit l’avocate, sur le plateau de Cyril Hanouna, ce qui veut tout dire (buzz, « lynchage » médiatique, fake news). Elle demande la condamnation de toutes les prévenues pour diffamation, et que le reportage soit supprimé d’internet.
La procureure, prudemment, estime que l’enquête menée par la journaliste a été sérieuse, qu’aucune animosité ne préexistait aux éléments dénoncés, et conclut dans le sens de la relaxe, tout comme, évidemment, la défense. Sans en rajouter, l’avocate de la journaliste souligne que seulement 13 minutes sur 70 sont consacrées à cette crèche, qui n’est pas nommée, ce qui atténue l’impact sur la réputation. Elle demande d’accueillir l’excuse de bonne foi.
La décision a été mise en délibéré, et sera rendue le 16 avril.
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