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La 23e chambre correctionnelle de Paris juge cinq hommes en comparution immédiate, le mardi 10 février. Un vol avec violences, une bagarre entre ivrognes et des mandats de dépôt qui pleuvent.

La jeune femme marche dans la rue, portable à la main, et ne voit pas Samir qui surgit en cavalant derrière elle, lui arrache le téléphone auquel elle s’accroche tant que Samir la traîne au sol sur plusieurs mètres avant de décrocher l’objet de sa coque de protection. La jeune femme est étendue sur le trottoir et lâche un cri déchirant, un cri d’alerte et de douleur, et tandis que des passants la secourent, des policiers en faction cueillent illico le voleur qui s’était mal cachés dans un recoin.
Un jeune glabre de 19 ans devant le tribunal s’excuse et regrette, traduit son interprète en langue arabe. Il vient d’Algérie via l’Espagne, et ne comptait pas rester en France longtemps. Il traîne sa misère dans la rue du côté de Château rouge, où sa victime s’est retrouvée sur le dos, jambes écorchées, la coque seule de ton téléphone restant dans sa main.
Et ce n’est pas n’importe qui : une créatrice de contenu pour vêtements de sport. Cela crée un manque à gagner, une perte de chance que son avocate voudra compenser. « Elle a mal aux jambes et ne peut plus se mettre en short face caméra », déplore-t-elle. Pour ça, elle demande 500 euros, et 1000 euros pour son préjudice moral.
« On parle non pas d’une atteinte aux biens mais d’une atteinte à la personne », devise le procureur (le vol avec violence est une infraction classée dans la catégorie des atteintes aux biens, ndlr). « Monsieur dit que c’était pour manger, mais il a traîné la victime au sol, lui a arraché la peau de son genou … et sur une femme, en plus ! » Il fait la grosse voix. « Je trouve cela encore plus odieux. Certes, il est inconnu de la justice … en France, tout du moins », insinue-t-il.
Il demande 9 mois ferme avec mandat de dépôt (« On ne doit pas l’avertir, on doit le sanctionner »), et une interdiction définitive du territoire français. « Ici, quand on adresse les jeunes femmes et qu’on les traîne au sol, on n’a plus sa place sur le territoire ! »
C’est au tour d’Amadou, pas encore bien remis de sa cuite de l’avant-veille qu’il a été forcé de cuver dans une cellule du commissariat du XIXe arrondissement. « Les policiers sont appelés pour une agression en cours, ils trouvent un homme sur la victime, vous, interpellé dans un état d’ivresse important. Et j’aimerais que l’on diffuse la vidéo de ce qui s’est passé dans la rue. Si on y arrive. »
La salle d’audience est plongée dans la pénombre, un écran tombe lentement, dans un bruit de volet roulant, derrière le tribunal. La vidéo a déjà débuté : elle est filmée par la caméra postée à l’angle de l’avenue de Flandres et de la rue Riquet.
Après 8 minutes de visionnage dans un silence total, il ne s’est rien passé. Le procureur pense que la scène se déroule en haut à gauche de l’écran. En effet, au second visionnage, il est possible de distinguer une agitation derrière les arbres nus du terre-plein central de l’avenue. Mais c’est hélas insuffisant pour contribuer à la manifestation de la vérité.
La présidente est contrainte de résumer l’affaire : deux types qui boivent trop, l’un qui s’empare du téléphone de l’autre (le prévenu), qui s’énerve et le pousse, l’autre le frappe, et Amadou lui assène un grand coup de bouteille de vodka sur la tête, avant de lui sauter dessus.
« C’est lui qui a commencé ! », argumente-t-il.
« Peut-être qu’il vous a mis un coup en premier, mais là, Monsieur, vous auriez pu le tuer. Qu’est-ce que vous en pensez ?
-Je lui demande pardon et je m’en excuse.
-Mais vous vous rendez compte comme c’est grave, Monsieur ?
-J’ai réagi parce qu’il m’a frappé.
-Oui, mais vous avez un peu sur réagi, Monsieur. »
Il se trouve qu’il est fait interdiction à Amadou, par ordonnance pénale, de se rendre à Paris. Arrivé en France en 2018, statut de réfugié depuis 2021, il est en récidive légale, ne s’est pas présenté à la dernière audience où il était convoqué, vit dans un squat à Maison-Alfort et boit deux litres de vodka chaque week-end.
« Pour s’assurer de l’exécution de la peine », le procureur demande 30 mois de prison avec mandat de dépôt, et une interdiction du territoire pendant 3 ans.
« Il est en situation régulière ! » proteste l’avocat. Il est estomaqué par l’importance de la peine demandée, 30 mois pour une bagarre entre ivrognes. Il demande à la présidente de ramener la peine à de plus justes proportions.
Après quelques minutes de délibéré, le tribunal condamne Samir à 12 mois, dont 6 mois avec sursis ; Amadou à 18 mois de prison ; les deux peines sont assorties d’un mandat de dépôt. Il est fait à Samir interdiction définitive du territoire français, et à Amadou une interdiction de 3 ans. Ils doivent indemniser les victimes à hauteur des sommes demandées.
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