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Alphonse Bertillon, le père de la police judiciaire à l’héritage contrasté
De la dactyloscopie à la graphologie, le Bertillonnage a influencé tant les savoirs que les pratiques de nombreuses forces de l’ordre à travers le monde. Les travaux fondateurs de Bertillon sont aussi devenus, avec le temps, des instruments de surveillance et de classification des individus.

Pionnier de l’expertise policière, Alphonse Bertillon marque la fin du XIXème siècle par ses méthodes scientifiques et techniques révolutionnaires. A la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges, une exposition itinérante met en lumière son travail, les avancées qu’il a suscitées, et pointe aussi les limites et les dérives de l’héritage de son système d’identification criminelle.
Aux origines des méthodes qui bouleverseront les techniques de la police judiciaire, il y a un homme obsédé par l’impératif de reconnaissance des délinquants récidivistes. Issu d’une famille de scientifiques, de statisticiens et de démographes, Alphonse Bertillon obtient un poste de commis d’écriture à la préfecture de police de Paris en 1879. « Il n’avait pas fait beaucoup d’études, contrairement à d’autres membres de sa famille, et avait sans doute pas mal de choses à prouver », explique Pierre Piazza, maître de conférences en Science politique à l’Université de Cergy-Pontoise et commissaire scientifique de l’exposition.
Sur place, Bertillon s’aperçoit rapidement que le signalement utilisé à l’époque (visage ovale, bouche petite…) atteint rapidement ses limites. C’est dans ce contexte qu’il développe un dispositif d’identification des personnes qu’il n’aura de cesse de perfectionner.

Parmi les méthodes inédites qu’il met au point, celle de « l’anthropométrie judiciaire ». Désormais, tout individu arrêté par la police est précisément « mensuré ». Mesures osseuses, couleur de l’iris, longueur du tronc, taille des pieds… Pour l’expert, ce protocole, qui mêle morphologie mais aussi chromatiques, permet, « en vingt secondes, d’affirmer l’identité d’un individu et de remplacer tout un état civil ». L’invention suppose alors l’utilisation de nouveaux instruments – à l’instar du compas de mensuration employé pour la mesure de la largeur et de la longueur des têtes – et la formalisation d’un vocabulaire spécifique servant à l’élaboration des « fiches parisiennes ».
De la photographie au recueil d’empreintes digitales, la rationalité comme méthode
Ces classifications, rigoureusement agencées dans d’immenses armoires, constituent progressivement une vaste « mémoire d’État ». Elles sont rapidement complétées grâce à la professionnalisation de la photo. « Cette autre forme de signalement descriptif est également connu sous le nom de portrait parlé, ajoute Pierre Piazza. Il révise en profondeur les méthodes utilisées auparavant et propose un protocole qui rationnalise ». Dès 1888, la photographie devient officiellement « judiciaire ». Désormais, le portrait sera pris de face et de profil, dans des conditions de pose et d’éclairage identiques.
Les scènes de crime connaissent à leur tour un tournant radical. La police prend en effet le parti de la collecte, de l’analyse et de la collection de traces infimes et diversifiées pour confondre les criminels. En 1902, la résolution de l’affaire Scheffer appuyée par un recueil d’empreintes digitales consacre définitivement Alphonse Bertillon. Le style de son « cérémonial » n’est peut-être pas sans rappeler la maniaquerie du personnage, décrite aux archives nationales. « C’est quelqu’un qui travaille énormément, qui peut être dur et fermé. Il a mauvais caractère, est très exigeant et obnubilé par la rationalité ».
Mais la ténacité de l’expert paie : rapidement, le succès de ses entreprises dépasse les frontières. « Le bertillonnage est repris aux Etats-Unis, au Japon, en Allemagne, en Russie, un peu partout dans le monde. Bertillon s’en gargarise d’ailleurs : le génie français se répand dans le monde entier grâce à lui. »
Le « Laboratoire d’identification graphique », ou quand Bertillon scelle le sort de Dreyfus
L’expertise et la personnalité du criminologue sont pourtant mises à mal au moment de l’affaire Dreyfus. A la fin des années 1880, il commence à s’intéresser à la question des faux en écriture et expose ses réflexions en profitant de l’instauration d’un « Laboratoire d’identification graphique » par le préfet de police Louis Lépine. A nouveau, la méthode, le découpage et la classification imprègnent une discipline qu’il juge trop approximative. C’est dans ce contexte qu’il procède à l’expertise du fameux bordereau de l’affaire Dreyfus. Convaincu de la culpabilité de l’officier, Bertillon développe la thèse de l’auto-forgerie[1]. Condamné au bagne pour intelligence avec une puissance étrangère, Dreyfus est déporté sur l’Île du Diable en Guyane. « A partir de là, les Dreyfusards et une partie de la presse l’accusent d’antisémitisme et de soutenir un mensonge d’État. On ironise sur ses compétences d’expert en écritures et on l’apparente à un savant fou. Il n’avouera jamais son erreur, fidèle à son amour propre de chercheur », raconte Pierre Piazza.
Ce n’est pourtant pas la première fois que le style Bertillon est critiqué. Dès le début de sa carrière, les détracteurs de l’anthropométrie judiciaire affirment qu’elle soumet les individus à une foule d’attouchements vexatoires. « Notamment chez les femmes, complète le commissaire scientifique de l’exposition. « La police va trop loin dans la voie de l’indiscrétion. On conteste le fait qu’elle puisse s’autoriser à coloniser un peu la sphère intime des personnes ». Ses méthodes sont de plus appliquées au sein d’autres institutions. Dès 1884, l’expert expérimente en effet son procédé à la morgue de Paris pour faciliter la reconnaissance de corps inconnus.
Classer les individus
Les dérives du Bertillonnage prennent aussi la forme de la surveillance massive de la population. « Un gros problème se pose », précise Pierre Piazza. Toutes les personnes arrêtées par la police ne sont pas forcément jugées coupables, plus tard. Elles restent des prévenues. Malgré tout, la police s’autorise à la photographier, les mesurer… et surtout, à conserver leurs propres données et à les transmettre entre services ». Alphonse Bertillon s’illustre à ce titre comme un moteur du fichage photographique, lequel cible entre autres les anarchistes et les prostituées. « Difficile de dire si ses convictions influençaient son travail. En revanche, il était clairement au service d’un ordre étatique républicain », abonde le chercheur.
Au-delà de du suivi de ces « populations susceptibles d’être dangereuses », le Bertillonnage sert également à contrôler d’autres catégories de personnes. Dans les colonies, il est notamment mobilisé pour surveiller étroitement les populations « indigènes ». En août 1905, la revue La Vie illustrée publie « La traite des jaunes », qui décrit le protocole mis en place au cœur de la ville de Saïgon pour « bertillonner » les immigrants chinois comme des criminels. Sur le sol national, en 1912, on impose aux « nomades » le port obligatoire d’un carnet anthropométrique d’identité.
Si l’héritage du bertillonnage imprègne encore largement les méthodes de la police scientifique contemporaine, les interrogations qu’il soulevait déjà sur l’atteinte à la vie privée restent entières. Plus d’un siècle après Alphonse Bertillon, la difficile recherche d’un équilibre entre les impératifs de sécurité et la protection des libertés fondamentales continuent toujours d’alimenter les débats démocratiques.
L’exposition se tiendra à la BFM de Limoges jusqu’au 29 août pour rejoindre dès le 16 octobre prochain les Archives départementales des Landes.
[1] La falsification de son écriture par Dreyfus lui-même
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1 Commentaire
Arsene d.
25/06/2026Superbe article hyper intéressant!
Alexis D.
25/06/2026@Arsene D. Merci pour votre commentaire !
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