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Bernard Arnault, patron du groupe LVMH et déjà propriétaire de médias comme Les Échos ou L’Agefi, vient d’acquérir l’hebdomadaire Challenges. Cette mainmise sur la presse économique inquiète journalistes de la rédaction, syndicats et associations.

L’acquisition de trop dans la presse économique ? Certains le redoutent. Envisagée depuis plusieurs années, la cession de l’hebdomadaire Challenges – ainsi que des magazines La Recherche et Sciences et Avenir – à Bernard Arnault a pris forme en décembre 2025.
Le patron de LVMH était jusqu’alors actionnaire minoritaire des Éditions Croque Futur, le groupe derrière ces titres. Une situation qui laissait entendre aux salariés qu’il serait le successeur de l’industriel et homme de presse Claude Perdriel au moment où celui-ci déciderait de passer la main. À 99 ans, le co-fondateur du Nouvel Observateur vient d’acter son retrait.
Cette vente ne serait qu’une transaction de plus dans l’univers des médias si elle ne marquait pas une concentration inédite de la presse économique. En effet, le premier hebdomadaire français sur ces thématiques vient étoffer l’important portefeuille de Bernard Arnault en la matière. L’homme d’affaires détient le groupe Les Échos-Le Parisien, qui édite les quotidiens éponymes, ainsi que Radio Classique, le journal L’Opinion, le site L’Agefi, média de référence sur l’actualité financière, et Investir, publication de conseil boursier désormais intégrée aux Échos.
Avec le rachat de Challenges, il ne reste donc guère de titres économiques qui échappent au milliardaire roubaisien. « Cette mainmise sur les principaux médias économiques du pays risque de nuire au pluralisme externe de la presse, à savoir la diversité de l’offre sur une thématique », déplore Reporters sans frontières (RSF). Pour l’ONG, la qualité, la diversité et l’indépendance de l’information sur ces enjeux se trouvent menacées.
RSF s’est associé, en réaction, avec le Syndicat national des journalistes (SNJ) pour porter la situation en justice. Ensemble, ils ont déposé une requête d’urgence devant le Tribunal administratif (TA) de Paris. Argument mobilisé : le règlement européen sur la liberté des médias adopté en 2024. Ce texte communautaire entend limiter les influences politiques et économiques sur les médias ainsi qu’équilibrer les relations avec les grandes plateformes numériques.
Pour les porteurs de la requête, son article 22 portant sur la concentration des médias peut être avancé. En particulier en ne retenant que le marché de la presse économique pour évaluer la concentration. « Délimiter un ‘marché pertinent’ comme celui-ci permet de mieux évaluer les conséquences de ces opérations et les effets sur l’offre d’information », estime Antoine Chuzeville, secrétaire général du SNJ. Avec deux autres organisations syndicales – le SNME-CFDT et le SNJ-CGT -, le SNJ a aussi soulevé un autre recours juridique, cette fois devant l’Autorité de la concurrence (ADLC) pour un risque d’abus de position dominante.
Pour l’instant, ces procédures n’ont pas abouti. Le TA a renvoyé les plaignants vers le Conseil d’État, saisi en référé. Mais ce dernier n’a pas non plus souhaité examiner le fond. Une nouvelle requête devrait être formulée par les syndicats. Du côté de l’ADLC, aucune réponse n’a encore été émise.
Au-delà de la situation économique du marché, ce qui motive les inquiétudes sur le pluralisme, c’est aussi le rapport qu’entend entretenir Bernard Arnault avec le magazine Challenges. L’hebdomadaire fondé par Claude Perdriel, figure des idées de la social-démocratie, développe en effet dans ses pages une ligne éditoriale décrite comme favorable à « l’économie sociale de marché ».
Or d’après la Société des journalistes (SDJ) de Challenges, l’organe représentatif de la rédaction, les premiers échanges avec le repreneur soulignent une volonté d’évolution. Le mot « sociale » disparaîtrait au profit de l’adjectif « libérale ». Un changement lourd de sens, qui témoignerait d’une inflexion subie de la ligne éditoriale.
Autre point de tension avec les représentants du nouveau propriétaire, le refus de signer la charte d’indépendance en vigueur au sein de la rédaction de l’hebdomadaire. Ce texte avait justement été imaginé et signé en 2013 pour se prémunir des velléités d’un éventuel acquéreur.
La crispation de la rédaction se retrouve enfin dans le choix de la future direction. Celle-ci doit normalement être soumise au vote des journalistes, mais les représentants de LVMH ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas s’y conformer. De quoi faire craindre à la rédaction un nouveau moyen de modifier la ligne éditoriale.
Et plusieurs semaines après le rachat, la situation ne semble pas s’être apaisée. Lundi 9 février, les journalistes réunis en assemblée générale ont ainsi voté une motion de défiance vis-à-vis de la nouvelle direction nommée par LVMH. Dans un communiqué, la SDJ dénonce la fermeté du propriétaire qui n’entend pas renoncer au changement de la ligne éditoriale ni au mode de désignation des directeurs.
Concrètement, c’est un champ du spectre de la pensée économique qui pourrait se trouver oublié des kiosques si les doutes des journalistes de Challenges venaient à se confirmer. L’hebdomadaire a, en ce sens, reçu le soutien d’universitaires de premier plan à travers une tribune publiée dans le journal Le Monde en novembre dernier. « L’économie sociale de marché n’est pas un gros mot, écrivent entre autres Patrick Artus, Olivier Blanchard et Alexandra Roulet. Il nous paraît indispensable de conserver ce positionnement éditorial unique ».
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