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Chiffres record, organisation pyramidale, ports infiltrés et montée d’une contre-culture du « narco » : lors du salon de l’Association des maires d’Île-de-France, plusieurs experts ont détaillé les mécanismes d’un trafic de cocaïne désormais mondialisé, structuré et particulièrement résilient.

3,1 milliards d’euros : c’est la valeur estimée du marché de la cocaïne en France en 2023, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Un chiffre qui donne la mesure du phénomène et que la journaliste et modératrice du jour, Isabelle Fayolle, a qualifié de « marée blanche » lors de la conférence « Agir contre les narcotrafics », organisée à l’occasion du trentième salon de l’Association des maires d’Île-de-France (AMIF) le 2 juin.
Dimitri Zoulas, directeur de l’Office antistupéfiants, a lui aussi dressé un constat alarmant. Selon lui, la France connaît depuis 2024 « une situation assez exceptionnelle en Europe ». Les saisies de cocaïne sont passées de 24 tonnes en 2023 à 54 tonnes en 2024, puis à 84 tonnes en 2025, soit une hausse de 260 % en seulement deux ans.
Cette progression s’accompagne d’une explosion de la consommation : le nombre d’usagers de cocaïne est passé de 600 000 à 1,1 million entre 2017 et 2023. Une dynamique qui se poursuit encore aujourd’hui, d’après Dimitri Zoulas, pour qui le nombre de consommateurs « est en train de doubler une seconde fois ». La cocaïne conquiert de nouveaux publics et s’ajoute à une consommation déjà importante de cannabis, sous forme d’herbe comme de résine.
Une évolution favorisée, entre autres, par la baisse du prix du gramme, désormais autour de 50 euros, qui rend le produit plus accessible et élargit mécaniquement le nombre de consommateurs potentiels.
Pour faire comprendre l’ampleur du phénomène, Dimitri Zoulas a rappelé que la quasi-totalité des drogues dures consommées en France est produite à l’étranger. Concernant la cocaïne, près de 95 % des feuilles de coca sont cultivées en Colombie, au Pérou et en Bolivie avant d’être transformées, au moyen d’un procédé chimique qu’il qualifie de « très polluant », en cocaïne destinée à l’exportation.
La production mondiale est aujourd’hui estimée à 4 000 tonnes. Une part importante est destinée au marché européen, considéré comme « le plus prometteur » en raison du pouvoir d’achat des consommateurs et de la rentabilité qu’il offre aux organisations criminelles.
Pour acheminer la marchandise, les trafiquants multiplient les itinéraires. « Les cargaisons traversent l’Atlantique directement ou transitent par les Antilles et l’Afrique de l’Ouest, utilisées comme zones de rebond. Elles voyagent à bord de navires commerciaux, de voiliers, de bateaux de pêche et parfois même de sous-marins. Une partie des flux passe également par voie aérienne », a expliqué le dirigeant de l’Ofast.
Enfin, une fois sur le continent européen, la drogue pénètre par les ports, les côtes ou les aéroports. Des infrastructures que le directeur de l’Office antistupéfiants considère désormais comme des « critiques » devant faire l’objet d’une vigilance renforcée. Le cannabis suit quant à lui des circuits différents. Une part croissante provient de pays ayant légalisé sa production, comme le Canada, les États-Unis ou la Thaïlande, où les surplus de production alimentent ensuite des trafics illicites à destination de l’Europe.
D’autant que, ce qui frappe aujourd’hui les enquêteurs, c’est le degré de structuration atteint par les réseaux criminels. Une véritable organisation pyramidale, avec des rôles clairement répartis à chaque niveau.
Au sommet se trouvent les importateurs. Souvent issus du trafic de cités avant d’avoir gravi les échelons, ils opèrent désormais depuis l’étranger, négocient directement avec les cartels latino-américains et utilisent les circuits du commerce maritime légal pour acheminer la marchandise vers l’Europe.
Une fois la cocaïne arrivée à destination, leur mission s’achève. Les profits sont considérables : « Ça vous a coûté 1 000, vous allez le vendre 15 000 », a résumé le directeur de l’Office antistupéfiants. À ce niveau, les rivalités sont rares. « Le commerce n’aime pas la barbarie », a-t-il observé.

À l’échelon intermédiaire interviennent les grossistes. Capables de commander plusieurs centaines de kilos par mois, ils assurent la redistribution vers de grandes plateformes urbaines comme Nantes, Liège ou Marseille. Moins puissants que les importateurs, ils disposent néanmoins d’une logistique nationale efficace, de liquidités importantes et de réseaux bien implantés.
C’est au bas de cette pyramide que se concentre la violence. Selon Dimitri Zoulas, près de 200 000 personnes gravitent autour de ce dernier maillon, celui des points de deal.
Les guerres territoriales se jouent là – parfois avec des armes de guerre – pour le contrôle des points pouvant rapporter jusqu’à 100 000 euros par semaine. « On les ramasse au sol, on ne voit pas les gens du haut du spectre. On voit des jeunes de 14 ans, de 20 ou 22 ans », a-t-il témoigné.
Le directeur de l’Ofast a déploré des jeunes souvent issus de quartiers défavorisés, éloignés de l’économie légale et happés par « un monde de barbarie ». Une réalité d’autant plus préoccupante, selon lui, qu’une partie de la culture populaire contribue à banaliser ces trajectoires. Musique, réseaux sociaux ou productions audiovisuelles participeraient parfois à construire « une image du narco presque sexy ».
Si le trafic prend naissance en Amérique du Sud, il pénètre en Europe principalement par les ports. Sur ce point, les intervenants ont dressé le même constat : face à des réseaux toujours plus structurés, la réponse doit être à la hauteur.
Directeur général délégué d’Haropa Port, établissement issu de la fusion des ports de la vallée de la Seine, dont le Havre est le terminal principal et qui découle directement vers Paris, Antoine Berbain a évoqué l’ampleur des flux qui transitent chaque année par le Port du Havre : 100 millions de tonnes de marchandises et 3,2 millions de conteneurs. Dans ces conditions, contrôler chaque cargaison est matériellement impossible. Or, la cocaïne entre « principalement dans des conteneurs », précisément la spécialité du port normand.
La réponse d’HAROPA repose sur un « continuum de sécurité publique-privée, piloté par l’État via le préfet et les JIRS », et dans lequel l’autorité portuaire joue un rôle de coordinateur. Par ailleurs, pour limiter les risques, Haropa Port a développé un important dispositif de sûreté. Certifié ISO 28 000 – une norme internationale qui garantit la sécurité et la gestion des risques de la chaîne logistique -, l’établissement a installé plus de 400 caméras sur une cinquantaine de points sensibles, déployé des systèmes de détection de drones, renforcé la traçabilité des conteneurs et multiplié les actions de prévention contre la corruption.
Il s’appuie également sur une particularité unique en Europe : une police portuaire propre, créée en 1947, qui compte aujourd’hui 150 agents armés et assermentés, chargés de surveiller en permanence les 10 000 hectares de la zone portuaire.
Car la corruption demeure l’une des principales vulnérabilités des infrastructures portuaires. Bourgmestre de Liège et président de l’European Forum for Urban Security, Willy Demeyer a décrit une pression constante exercée par les organisations criminelles sur les personnels stratégiques. « Les fonctionnaires, les douaniers, les dockers sont très exposés. On essaye de les acheter et, si ça ne va pas, on les menace », a-t-il alerté.
Située dans la sphère d’influence des ports d’Anvers et de Rotterdam, par lesquels transiterait l’essentiel de la cocaïne arrivant sur son territoire, Liège a adopté plusieurs mesures inspirées du modèle néerlandais : contrôle renforcé des conteneurs et fermeture administrative de commerces soupçonnés de servir au blanchiment d’argent, notamment certaines ongleries, barbershops, laveries automatiques ou sociétés de location de véhicules.
Enfin, face à des trafiquants toujours plus professionnels, la douane et la police judiciaire ont fait évoluer leurs méthodes de contrôle et de ciblage. Dimitri Zoulas a expliqué que les douaniers passent désormais au crible l’ensemble du cycle de vie d’un conteneur : itinéraire, escales, nature de la marchandise et identité de l’expéditeur. L’objectif est de repérer les incohérences qui peuvent signaler une cargaison suspecte.
« C’est cliché, mais si vous avez un conteneur de bananes qui part du Costa Rica, se balade sans raison au large de l’Afrique , et arrive ensuite à Anvers, même quelqu’un en formation à l’école des douanes aura envie de le contrôler », a-t-il illustré.
Mais le renseignement humain reste l’outil le plus redoutable : savoir à l’avance quel conteneur est « pollué » vaut toutes les analyses algorithmiques.
C’est d’ailleurs le démantèlement d’une messagerie cryptée, Encrochat, utilisée par des milliers de criminels à travers le monde qui a permis, en 2020, d’accéder en une seule opération à une quantité massive de renseignements. Une opération qui a révélé à la fois l’ampleur des organisations criminelles et la sophistication de leurs modes opératoires.
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