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Aux côtés de Vanessa Perrée et d’Olivier Christen, lors d’une conférence à l’Institut de criminologie et de droit pénal de Paris, le journaliste italien a invité la France à durcir sa stratégie, notamment en s’attaquant aux circuits financiers.

Face à une criminalité organisée toujours plus structurée, transnationale et imbriquée dans l’économie, la justice française s’interroge : faut-il s’inspirer du modèle italien ?
C’est dans ce climat de vigilance accrue – alimenté récemment par les révélations du quotidien italien Corriere della Sera sur d’éventuels liens entre les propriétaires du bar Constellation, théâtre du drame du Nouvel An à Crans-Montana, et le grand banditisme corse – que s’est tenue, lundi 16 février 2026, à l’Institut de criminologie et de droit pénal de Paris, une conférence-débat consacrée à la confrontation des modèles italien et français de lutte contre la criminalité organisée.
Organisé en partenariat avec le Club des juristes, l’événement a réuni plusieurs intervenants de premier plan : Vanessa Perrée, procureure du parquet national anticriminalité organisée (PNACO), Olivier Christen, procureur de la République antiterroriste, et Roberto Saviano, écrivain et journaliste italien connu pour ses enquêtes sur les milieux mafieux, notamment dans son ouvrage Gomorra, consacré à la Camorra napolitaine.
Pour Didier Rebut, directeur de l’Institut de criminologie et de droit pénal de Paris et professeur à l’Université Paris-Panthéon-Assas, il ne s’agit pas d’imiter le modèle italien « par mimétisme ou fascination ». Mais d’en tirer des enseignements à la lumière d’une expérience plus ancienne : « L’Italie a été confrontée, bien avant nous, à une criminalité organisée dont l’importance et les moyens l’ont conduite à défier l’État sur son propre terrain. » a souligné le professeur.
Dans ce débat franco-italien, Roberto Saviano a livré une analyse sans détour des dispositifs français. Pour l’auteur de Gomorra, la France dispose déjà d’un levier décisif… à condition de l’assumer pleinement. Assisté d’une traductrice, le journaliste a ainsi estimé que le PNACO, un parquet « qui n’existe pas en Allemagne, en Suisse ou encore en Angleterre », pourrait constituer un tournant dans la lutte contre la criminalité organisée, à condition d’adapter les outils juridiques « aux pouvoirs réels » des organisations criminelles.
« Les organisations criminelles ne craignent pas la loi. Elles craignent, avant tout, quand la loi peut suivre à la trace leurs parcours, souvent fragmentés, et les affronter », a par ailleurs affirmé le journaliste.
Il reproche à la France d’avoir affronté ces réseaux « pièce par pièce » au cours des dix dernières années, au lieu de les appréhender dans leur globalité notamment en suivant les flux financiers dès leur origine. « Comme le disait le juge Falcone, il faut être plus organisé et mieux organisé que le crime », a-t-il ajouté, clin d’œil au célèbre magistrat italien assassiné en 1992 par la mafia sicilienne, pour son combat contre Cosa Nostra.
Pour Roberto Saviano, l’arsenal actuel n’est pas à la hauteur. D’après le journaliste, Tracfin, le service de renseignement sur le blanchiment, intervient trop tard : « Ce système arrive après la survenue des faits alors que cela devrait arriver en amont. » Or, l’enjeu est de frapper l’économie du crime avant qu’elle ne se diffuse dans l’économie légale.
Vanessa Perrée a assuré que la priorité du PNACO s’inscrit dans cette optique : démanteler les réseaux et couper les flux financiers à la source. « C’est insupportable de voir des trafics de stupéfiants dans les cités. Il faut s’attaquer à l’argent : sans lui, il n’est plus possible de faire venir de la drogue depuis la Colombie ou de financer des filières d’immigration clandestine ».
L’auteur de Gomorra a considéré que la priorité accordée à l’antiterrorisme en France avait laissé « une zone d’ombre » dont les organisations criminelles avaient su tirer profit, comme en témoigne selon lui la saisie record de deux tonnes de cocaïne dans le port du Havre, en décembre 2024.
« Pouvez-vous imaginer combien d’argent cela aurait représenté si [cette drogue] avait été vendue sur le territoire ? » a-t-il interrogé, avant de répondre : « 130 millions d’euros pour un seul envoi. » Une somme qui, a-t-il détaillé, aurait ensuite été transformée « en entreprises de BTP, en stations de carburant, en sociétés de déchets, en restaurants ou encore en Airbnb ».
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Des mécanismes de blanchiment bien huilés que le journaliste a dénoncés. Et d’expliquer : les liquidités issues d’activités criminelles sont transférées vers des plateformes offshore – juridictions à la fiscalité avantageuse et à l’opacité financière marquée – puis utilisées comme garanties pour contracter en France un emprunt bancaire destiné à acquérir un bien.
« L’argent est donc légal, puisqu’il provient d’une banque, et l’argent sale n’est qu’une garantie », a-t-il résumé. D’où la nécessité pour le PNACO, selon lui, d’avoir accès à l’ensemble des transactions liées à ces flux financiers.
« Tous les pays ont leur plateforme pour cacher l’argent », a affirmé l’Italien, mentionnant les liens entre la France et le Luxembourg, l’Espagne et l’Andorre, l’Italie et la Suisse, ou encore Londres, qu’il a décrite comme « la ville avec le plus de blanchiment ». À ses yeux, la question ne relève pas de la morale mais de la préservation de l’économie légale : « Avec ce type d’économie souterraine, c’est toute l’économie ‘normale’ qui se retrouve évincée. »
Pour Roberto Saviano, un autre élément central permet d’analyser la criminalité organisée : distinguer les «gangsters », qui « travaillent pour l’argent », et les « mafieux », animés par la conquête du pouvoir et soumis à un code strict : omerta, loyauté familiale, règles internes. « Plus rapidement on connaîtra les règles des organisations criminelles, plus vite on pourra lutter contre elles. La France doit, sans plus tarder, arriver à une définition définitive de l’organisation criminelle », a-t-il insisté.
« [En France], nous avons plutôt affaire à des gangsters, a souligné Vanessa Perrée en réponse. Je ne pense pas que nous soyons face à des hommes d’honneur. Ils ne font pas de différence entre la règle et la loi, quitte à recruter des jeunes à n’importe quel prix », a-t-elle précisé. Des mineurs issus de zones paupérisées, souvent déscolarisés, qui trouvent dans la criminalité une forme de reconnaissance.
La procureure du PNACO a néanmoins relevé une évolution préoccupante : l’augmentation des tentatives de corruption des institutions, destinées à servir le crime organisé et à réinvestir les profits, notamment à Dubaï. Vanessa Perrée a également décrit l’ « ubérisation » des trafics : disparition des points de deal au profit de livraisons, et apparition de marques criminelles comme la DZ Mafia.
L’ampleur de ces réseaux en pleine mutation se traduit sur le terrain : la procureure a pointé l’explosion de la consommation de cocaïne en France, avec des saisies passées de 23 tonnes en 2023 à 80 tonnes en 2025. Les circuits de blanchiment, a-t-elle détaillé, traversent les travaux publics – pour rémunérer des travailleurs en situation irrégulière -, l’achat de montres et de véhicules, ainsi que des investissements à l’étranger, notamment aux Émirats arabes unis.
Olivier Christen a, de son côté, rapproché le crime organisé du terrorisme. « On utilise la cause du terrorisme pour donner une règle d’honneur à des actions qui n’en avaient pas », a observé le procureur de la République antiterroriste. Et de citer le cas du terrorisme corse, né en rupture affichée avec « l’affairisme insulaire » mais instrumentalisé par des acteurs liés à ces réseaux.
Pour frapper fort contre les réseaux criminels, se pose aussi la question d’un « maxi-procès » à la française, en référence au procès de Palerme, entre 1986 et 1987, contre la mafia sicilienne, au cours duquel 475 accusés avaient été jugés dans un bunker spécialement construit pour l’occasion.
Une telle configuration n’a jamais existé en France pour la criminalité organisée, même si des dispositifs comparables ont été mis en place pour juger les attentats terroristes, notamment ceux du 13 novembre 2015, avec la création d’une salle d’audience dédiée au sein de la cour d’appel de Paris, a rappelé Olivier Christen.
Mais de l’avis de Roberto Saviano, un procès de cette ampleur « est nécessaire en France » afin de « montrer véritablement que toutes les mafias sont unies, même les factions qui sont opposées ».
L’expérience italienne inspire toutefois déjà les réformes françaises. Vanessa Perrée a mis en avant un certain nombre d’avancées inspirées de son voisin, qui pourraient bien faire boule de neige, à l’instar de la création récente de l’infraction de participation à une organisation criminelle ou de fourniture de services à celle-ci, introduite par la loi narcotrafic de 2025.
Le dispositif des repentis – largement utilisé en Italie pour démanteler les réseaux mafieux – a également été repensé afin de favoriser les collaborations avec la justice. « J’y crois beaucoup : des personnes voudront témoigner pour obtenir des réductions de peine », a-t-elle estimé.
Au-delà du cadre national, Roberto Saviano s’est dit convaincu que la véritable bataille se jouerait désormais à l’échelle européenne : un parquet européen dédié, une législation unifiée contre le blanchiment et une police anti-mafia coordonnée pourraient transformer la lutte contre le crime organisé sur tout le continent.
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