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15 heures par semaine, 6 salariés en CDI pénitentiaire placés sous main de justice découvrent les ficelles du métier de technicien son. Pour l’association à l’origine du projet, La Lucarne d’Ariane, l’objectif est double : aider à la réinsertion professionnelle ainsi qu’à la reconstruction individuelle grâce à l’art vivant et à la culture.

Au sein du centre pénitentiaire de Fresnes, il existe un endroit qui « dénote complétement du reste de la détention ». Son objectif est ambitieux : faire de la culture un tremplin vers la réinsertion, mais aussi un « espace de réparation des personnes ».
En 2024, le studio d’enregistrement Orphée prend ses quartiers au sein de la première division de la maison d’arrêt pour homme à Fresnes (Val-de-Marne). Derrière sa création, une association, la Lucarne d’Ariane, lancée en 2018 par Lou-Isadora Anaya, ancienne fonctionnaire qui a fait le pari d’aider à la réinsertion des personnes placées sous main de justice par le biais de l’art vivant.
« C’est une idée que j’avais en tête depuis longtemps, née d’un constat : il n’existait pas d’offre proposant la culture comme un espace de travail pour les personnes écrouées », explique la directrice et fondatrice de l’association. Pourtant, « le culturel est beaucoup utilisé en détention comme outil de désistance ou de justice transformative, mais après la prison il ne se passait plus rien » ajoute-t-elle.
En 2020, l’association se monte en atelier chantier d’insertion (ACI) afin d’offrir un accompagnement et une activité dans le domaine culturel à des personnes sortant de prison. Une démarche qui s’étendra finalement à la détention avec le studio Orphée, qui voit le jour quelques mois après une demande du ministère de la Justice, fin 2023, de créer un ACI pénitentiaire.
« On est venu nous chercher car on propose un secteur d’activité un peu différent de ce qui existe aujourd’hui dans l’univers carcéral. Jusque-là, on avait refusé de sauter le pas à cause des conditions de travail des personnes détenues qu’on jugeait irrespectueuses du droit du travail, et il était important pour nous que les droits basiques soient appliqués », développe Lou-Isadora Anaya.
Une tendance qu’elle estime renversée avec l’entrée en vigueur de la loi de 2022, laquelle est venue modifier le Code pénitentiaire et réformer le travail en détention. Depuis, les personnes détenues qui travaillent peuvent par exemple cotiser pour le chômage et la retraite.
Derrière les murs du studio de 67m², on enregistre des podcasts et des livres audios. « Ça nous semblait être des supports de travail et d’apprentissage particulièrement adaptés, qui permettent d’un côté de casser les codes selon lesquels un studio d’enregistrement en détention signifie forcément ‘faire du rap’, tout en ayant une activité productive régulière », commente la directrice de l’association. Avant d’ajouter en souriant : « C’était également plus simple à mettre en place qu’une salle de spectacle ! »
Sous la supervision d’un ingénieur du son, les salariés détenus sont formés au métier de technicien son. Chaque semaine, 15 heures de travail rémunérées au SMIC sont ainsi consacrées aux bases de la technique : enregistrement, mixage, mastering d’audiobooks, créations sonores… le tour d’horizon est complet.
Les compétences acquises sont ensuite immédiatement mises en pratique. Depuis son ouverture, le studio a multiplié les réalisations. Entre 2024 et 2025, près d’une trentaine de livres audios ont ainsi vu le jour. Le projet a même convaincu une personnalité de premier plan : en mai dernier, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté en personne, Dominique Simonnot, a choisi le studio Orphée pour enregistrer un podcast. L’occasion, pour les salariés détenus, de se confronter aux « conditions réelles d’enregistrement ».
Au-delà de leur activité quotidienne, les salariés participent également à des projets de création artistique. « Dans le cadre d’un partenariat avec une autre structure, on a réalisé la création sonore d’un spectacle », explique Lou-Isadora Anaya. Un moyen pour les détenus de mettre leurs compétences au service de projets culturels concrets, tout en poursuivant leur apprentissage.
Au-delà de l’activité de production, le dispositif repose également sur un accompagnement social et professionnel de cinq heures hebdomadaires, destiné à préparer la sortie de détention. « On organise des simulations d’entretien avec les personnes détenues, on révise leurs CV avec elles, et on réalise aussi tout un travail d’orientation vers des partenaires pertinents en matière de logement, de soin, ou encore d’addiction » détaille Lou-Isadora Anaya.
Car l’objectif du studio Orphée n’est pas uniquement de former de futurs professionnels du son. L’activité culturelle constitue avant tout un socle pour reprendre confiance, acquérir des compétences et construire un projet professionnel à la sortie de détention.
Travailler au sein du studio ne signifie ainsi pas nécessairement que les salariés s’orienteront vers les métiers du son ou du spectacle à leur sortie. Si dans le chantier d’insertion ouvert aux personnes sorties de détention, entre 50 et 60 % des salariés finissent par trouver un emploi dans le milieu du spectacle. En détention, cette proportion tombe plutôt autour de 20 %.
« Il est très difficile pour elles de trouver des employeurs qui acceptent de recruter des personnes en détention. On les oriente donc beaucoup vers des chantiers d’insertion ou des Structures d’insertion par l’activité économique (SIAE), mais il existe peu de choses dans le secteur du spectacle vivant ou de la culture » témoigne la directrice de l’association.
Il arrive néanmoins que certains salariés en détention finissent par intégrer par la suite le chantier extérieur de La Lucarne d’Ariane pour emprunter cette voie. Quelques-uns possèdent déjà des compétences étroitement liées au milieu du spectacle, et l’association se charge alors de les accompagner dans cette direction.
« L’un de nos salariés, actuellement détenu, est titulaire d’une formation professionnelle d’électricien, ce qui est très recherché dans le secteur vivant. Peu de personnes maîtrisent et connaissent les spécificités du matériel : on l’accompagne donc pour qu’il devienne électricien du spectacle » se réjouit Lou-Isadora Anaya.
Depuis cette année, ces journées d’accompagnement intègrent également des ateliers de création libre et encadrée, animés par des formateurs et des artistes des métiers du son. A leurs côtés, les détenus salariés se forment à la prise en main d’autres outils, comme des logiciels de musique pour de la création et du bruitage.
Depuis l’ouverture du studio Orphée, une vingtaine de détenus environ ont pu bénéficier du dispositif. Les salariés sont recrutés directement au sein de la prison et aucun prérequis n’est nécessaire : « Le dispositif s’adresse à des personnes qui ont un besoin d’accompagnement et éloignées de l’emploi », souligne Lou-Isadora Anaya.
Le dispositif reste toutefois soumis à une contrainte liée à la durée de détention restante : le reliquat de peine ne doit pas dépasser 36 mois. « Il peut arriver qu’une personne recrutée ne remplisse plus les conditions du dispositif en raison de l’évolution de sa situation pénale. Elle risque alors d’être transférée en centre de détention, où nous n’intervenons pas, et l’accompagnement prend fin », détaille la fondatrice de l’association.
À leur sortie de détention, les salariés quittent le dispositif et leur poste est proposé à une autre personne détenue. Certains peuvent toutefois rester jusqu’à un an, en fonction de la durée de leur peine. Grâce à ce renouvellement, une douzaine de personnes travaillent chaque année au sein du studio. Les places restent néanmoins très limitées : six postes seulement, sous la forme de CDI pénitentiaires, sont ouverts pour plus de 2 000 personnes détenues. « Proportionnellement ce n’est pas énorme, mais cela fait une différence pour une poignée de personnes détenues », insiste Lou-Isadora Anaya.
D’autant que ce dispositif n’existe que dans un seul établissement pénitentiaire, regrette-t-elle. Rattachée au dispositif des SIAE, l’association ne maîtrise pas l’ouverture de nouveaux postes, dont la création est gelée depuis 2025.
Un paradoxe pour la fondatrice, alors même que les résultats du dispositif sont jugés positifs, avec de bons taux de retour à l’emploi à la sortie de détention (90 % pour le studio et 80 % pour la structure entière) et des retours enthousiastes des personnes accompagnées. « Avec le studio, on a vraiment fait en sorte de créer un espace de droit et de respect pour elles. C’est un endroit où elles se sentent légitimées, considérées comme de vrais professionnels », souligne Lou-Isadora Anaya.
Si aucun changement n’est prévu à court terme pour le studio Orphée, Lou-Isadora Anaya reste prudente à l’approche des échéances politiques de 2027, qui pourraient remettre en question le financement des SIAE. Elle quittera par ailleurs ses fonctions à la fin du mois, remplacée à la tête de l’association par une co-direction recrutée en externe. « C’est beaucoup de combats pour faire vivre une structure, ce qui entraîne un épuisement certain », confie-t-elle.
Le studio Orphée, lui, poursuivra son activité derrière les murs de Fresnes, au rythme des créations et des parcours de ses salariés détenus.
| Une formation aux « métiers de l’ombre » Dans le cadre de son atelier chantier d’insertion extérieur, La Lucarne d’Ariane accompagne et forme de la même façon des personnes en sortie de détention dans les métiers « de l’ombre du spectacle » parmi lesquels techniciens, chargés d’accueil, chargés de production… « Elles sont recrutées soit en détention, soit auprès des services pénitentiaires d’insertion et de probation dans l’ensemble des centre pénitentiaires d’Île de France » souligne Lou-Isadora Anaya. Avec 7 postes ouverts pourvu deux fois chaque année, l’association accompagne les salariés vers un retour à l’emploi durable, lesquels sont également suivis par une conseillère en insertion professionnelle pour concrétiser leur projet professionnel. « L’une des personnes que l’on a accompagnée est devenue intermittente du spectacle ! » pointe notamment la directrice de l’association. En 2024 également, l’établissement de Fresnes a accueil un autre atelier chantier d’insertion de l’association Confluence, avec la création d’une pépinière maraîchère installée dans l’ancien quartier de semi-liberté. 10 salariés détenus en fin de peine se forment ainsi au métier de maraicher avec là aussi l’objectif de les réinsérer plus facilement socialement et professionnellement. |
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