Successions : comment la tech veut simplifier le travail des notaires et soulager les héritiers

INTERVIEW. Dans un secteur encore très traditionnel, la jeune start-up Clésame entend bien bousculer les usages. Fondée par cinq notaires diplômées, sa plateforme centralise l’ensemble des documents patrimoniaux afin de limiter les oublis et les pertes d’informations au moment des successions. Objectif : simplifier les successions, alors que les notaires ont peu d’accès aux informations et que les héritiers portent encore l’essentiel de la charge administrative.


lundi 13 avril à 10:069 min

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Alexia Arno a quitté sa casquette de notaire pour fonder, aux côtés de quatre autres notaires, la start-up à l’origine de leur plateforme patrimoniale, avec un objectif : simplifier la gestion administrative des familles qui traversent un deuil. Photo JSS

Un outil pour centraliser l’ensemble des pièces nécessaires à une succession : c’est le pari de la jeune plateforme Clésame.

L’idée naît cinq ans plus tôt, alors qu’Alexia Arno, présidente de la chambre de jeunes notaires de Paris et notaire diplômée, prend la mesure des difficultés, pour la profession comme pour les héritiers, à rassembler ces documents.

Une étude de terrain et quelques années plus tard, alors qu’elle vient pourtant d’être tirée au sort pour ouvrir son étude, Alexia Arno quitte sa casquette de notaire pour fonder, aux côtés de quatre autres notaires, la start-up à l’origine de leur plateforme patrimoniale, avec un objectif : simplifier la gestion administrative des familles qui traversent un deuil.

Officiellement lancée en septembre 2025, Clésame s’est offert un coup de projecteur remarqué lors du dernier Congrès des notaires, à Montpellier. Rencontre avec sa présidente et CEO.

Journal Spécial des Sociétés : Quelles sont les difficultés concrètes à l’origine du constat qui a fondé Clésame ?

Alexia Arno : Nous trouvions sidérant que ce soit aux héritiers de reconstituer le patrimoine du défunt, d’avoir toute cette charge administrative, et que le notaire ne soit pas du tout armé face à cette situation.

Il ne peut pas interroger de fichier national, il peut seulement consulter les fichiers FICOVIE et FICOBA où se trouvent les assurances vie et les comptes en banque, mais ces fichiers sont très mal remplis. Tout le travail revient donc aux héritiers dans un moment qui est souvent l’un des plus difficiles de leur vie, ce qui peut créer des tensions, des conflits familiaux.

« Le marché des successions est particulièrement opaque »

Alexia Arno, présidente de Clésame

Le notaire le constate depuis la nuit des temps, mais rien n’avait été fait jusque-là pour y remédier. Il faut dire que le marché des successions reste particulièrement opaque : il relève d’une compétence réservée aux notaires. De ce fait, les start-up et entrepreneurs peinent à y entrer, à en comprendre les mécanismes et à proposer des solutions adaptées.

Par ailleurs, soumis à un devoir de réserve, le notaire communique peu sur ces difficultés, ce qui contribue à limiter la visibilité de ces enjeux.

JSS : Pourquoi y avait-il urgence à remédier à cette situation ?

A. A : Puisque que l’on numérise de plus en plus les documents, il sera de plus en plus compliqué de retrouver les actifs qui, par ailleurs, se diversifient davantage. On constate aussi un nombre croissant de familles recomposées, et les enfants connaissent de moins en moins l’état du patrimoine.

Nous avons également été frappées par les chiffres de la Caisse des dépôts et des consignations, selon lesquels 9 milliards d’actifs d’assurances vie et avoirs banquiers ont été transférés à l’institution faute d’avoir été réclamés, notamment par les héritiers. C’est absolument énorme !

Et c’est sans compter les banques en lignes, les contrats de prévoyance non transmis, les investissements des clients réalisés dans des start-up, des sociétés de capitaux. Les enfants n’ont pas connaissance de tout cela, et quand bien même ils le savent, ils ne possèdent pas les justificatifs requis.

L’immobilier est également régulièrement omis, et le notaire ne peut pas deviner le patrimoine immobilier du défunt.

On observe aussi que les reconnaissances de dettes, les donations, les cryptomonnaies, les cagnottes en ligne, les comptes de paris sportifs ne sont pas réintégrés à la succession, de même que tous les actifs à l’étranger. On s’alarme donc encore plus, car c’est de l’argent en moins pour les héritiers, pour le notaire et pour l’État.

Avec une plateforme permettant le dépôt, du vivant de la personne, de tous les documents et informations utiles à un notaire, celui qui sera mandaté au moment de son décès pourra alors accéder à toute la data en un clic et liquider la succession de manière quasiment autonome, sans avoir à faire appel aux héritiers – si ce n’est pour confirmer les informations.

JSS : Comment fonctionne concrètement la plateforme du point de vue utilisateur ?

A. A : Il suffit de se créer un compte directement depuis la plateforme. Il existe deux types d’abonnement, un premier à un tarif annuel très accessible, et un second plus élevé mais à vie pour les personnes qui détiennent un certain patrimoine – des actifs à l’étranger notamment.

L’utilisateur doit également désigner des tiers de confiance, qui reçoivent alors un mail pour les prévenir. Le notaire sera informé par les tiers de confiance de l’existence du Clésame. Au décès, il pourra interroger la base Clésame en justifiant d’un acte de décès et des pouvoirs des héritiers. Après une vérification humaine et notariale, le notaire peut accéder à toute la documentation patrimoniale du défunt en un clic. On duplique toute la déontologie notariale numérique dans Clésame.

Les tiers de confiance ont également accès aux volontés funéraires du défunt. C’est une vraie nouveauté car jusqu’ici, il n’existait pas de registre que les héritiers puissent consulter ; nous l’avons donc créé. Le défunt peut alors préciser ce qu’il adviendra d’un objet, ou d’un animal par exemple.

La plateforme dispose également d’un volet émotionnel qui n’est pas du tout notarial mais très important pour nos utilisateurs. C’est un besoin qui avait été remonté lors du test de notre version beta. Le défunt peut y mettre des photos, une recette de cuisine qu’il aimerait transmettre…

JSS : Comment les notaires ont-ils accueilli cet outil ?

A. A : En matière de successions, les notaires nous disent économiser 70 % de temps de travail. Ils n’ont plus besoin d’aller dénicher des documents à droite et à gauche puisque tout est centralisé.

Mais les assurances et les banques y voient elles aussi un avantage, à l’heure où l’on entre dans ce qu’on appelle la « grande transmission ». Dans les 15 prochaines années, 9 000 milliards d’euros seront transmis aux nouvelles générations, selon la fondation Jean Jaurès. Il faut savoir qu’aujourd’hui, 60 % du patrimoine des Français est détenu par les plus de 60 ans, c’est énorme !

Le chiffre d’affaires des banques se fait donc sur cette tranche d’âge qui va être amenée à décéder. Il y a un réel enjeu pour elles car le taux de réemploi, c’est-à-dire lorsque les héritiers qui héritent des sommes d’argent le réinvestissent dans la même banque, est extrêmement faible, de l’ordre de 12 %.

Par ailleurs, une réforme bancaire de novembre 2025 est venue plafonner les fonds que reçoivent les banques au moment des successions, ce qui leur a fait perdre à toutes environ 70 % de leur PNB sur les successions. Et dans le même temps, on leur dit que le service succession va être enseveli de demandes dans les 15 prochaines années.

Clésame vient répondre à toutes ces problématiques-là, car si les clients de la banque ont un compte et qu’on vient rattacher l’ensemble de leurs comptes en banque, assurances vie, placements faits avec la banque, le notaire peut accéder à ces informations au moment du décès, débloquer les fonds, et ainsi augmenter immédiatement le taux de réemploi et désengorger les SAV.

JSS : De quelle façon Clésame garantit-elle la sécurité et la confidentialité des données patrimoniales et personnelles ?

A. A : Nous nous appuyons sur des acteurs phares dans le domaine de la sécurité et pérennes dans le temps. On travaille avec l’identité numérique de La Poste, la seule certifiée par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) du gouvernement.

Tout est stocké en France avec des acteurs français. On travaille avec OVH cloud certifié SecNumCloud 3.2, qui est une certification optimale en termes de sécurité. Pour tout ce qui est documents sensibles de type assurances vie ou testaments, nous les stockons chez Arkhineo, filière du groupe La Poste et en partie détenue par la Caisse des dépôts et consignations. Il s’agit d’un vrai outil d’archivage ancré dans une blockchain.

Cette classification de sensibilité a par ailleurs été faite avec notre comité éthique, composé d’anciens présidents de chambre et du Conseil supérieur du notariat.

JSS : Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui n’a pas encore anticipé sa succession ? Y a-t-il des erreurs fréquentes à éviter ?

A. A : La première erreur que beaucoup de personnes font, c’est de se dire que le notaire possède tout et va pouvoir tout gérer. En réalité, il n’est pas en possession des factures de travaux, de contrats de bail, de l’état des lieux d’entrée ou de sortie, etc.

S’il n’a pas les permis de construire d’un bien, cela vient aussi le dévaluer et fera ainsi perdre de l’argent aux héritiers. Notre plateforme permet de rattacher tous ces documents et guide également là-dessus avec des bulles infos qui vont aider à la complétude. L’inventaire du patrimoine est d’ailleurs l’une des premières choses à réaliser !

Il y a tout un tas de conseils d’anticipation. Il est nécessaire d’aller voir un notaire pour préparer un maximum de choses et ne surtout pas craindre de ne pas être légitime à pousser la porte d’une étude.

Cela peut être fait très tôt, car plus on le fait en amont, plus on est sensibilisé et plus on sait identifier quels sont les moments de vie où il va falloir changer certaines choses : au moment d’un pacs, d’un achat de bien, ou alors si l’on possède un compte épargne entreprise, si l’on a des volontés particulières comme conserver un objet voire un animal. Tout cela s’anticipe aussi.

JSS : Clésame gère également la mort numérique. Quels sont les enjeux relatifs à cet aspect ?

A. A : C’est un sujet auquel très peu de personnes se sont intéressées. Nous avons établi un rapport avec des notaires, des professeurs de droit et des citoyens pour en parler, et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il y a une problématique internationale en la matière.

En effet, tous les comptes ouverts en ligne vont exister ad vitam aeternam. Aucun pays ne peut légiférer dessus puisque tous les sites sont hébergés à l’étranger, et comme les plateformes n’ont aucun intérêt à faire mourir leurs utilisateurs, elles ne font pas les démarches de résiliation, ce qui entraîne des usurpations d’identité post-mortem notamment.

« Puisque le notaire donne la mort juridique, il peut aussi donner la mort numérique »

Alexia Arno

Il y a des actifs en ligne qui ne sont jamais réintégrés puisque les plateformes ne sont pas résiliées, des réminiscences de souvenirs pour les amis et la famille, avec des rappels d’anniversaires et des photos qui peuvent s’avérer extrêmement difficiles. Devoir résilier un compte, c’est comme donner la mort une seconde fois.

Et puis il y a la question de l’environnement qui nous tient à cœur, car si on ne résilie jamais les comptes en ligne des défunts, cela signifie que l’on va consommer encore plus sur les data centers après sa mort que de son vivant ! Nous avons alors pensé que puisque le notaire donne la mort juridique, il peut aussi donner la mort numérique.

JSS : Vous êtes fondatrice du premier incubateur du notariat. Comment ce type d’initiative contribue-t-il à moderniser la profession ?

A. A : Clésame a été incubée durant deux ans au LAB Notaire. Nous avons aussi fait naître et vivre un livre pour enfant qui s’intitule Quand je serai grand je serai notaire, pour susciter des vocations dès le plus jeune âge, montrer que c’est un métier accessible, ouvert à tous, et qui touche à plein de domaines du droit. C’est un métier mal connu et il faut, selon nous, miser sur la jeunesse.

JSS : Quel autre aspect mériterait des innovations en matière de successions ?

A. A : Certaines études ne sont pas favorables au testament numérique. Pourtant, aujourd’hui, un testament rédigé à la va-vite sur un morceau de papier, daté et signé, sera valable, contrairement à un testament rédigé consciencieusement sur ordinateur et signé numériquement. Or, aujourd’hui, le notaire certifie plein de choses à distance de manière authentique : selon moi, ça n’a plus de sens que le testament numérique ne soit pas légal.

On espère, après avoir signé avec des grands comptes pouvoir accueillir ce testament numérique. Ce serait incroyable, mais cela va prendre du temps.

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