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La Journée nationale de la santé des avocats, mardi 7 avril, a permis de dresser le constat d’une santé détériorée dans la profession et de donner des outils pratiques en matière de prévention. Le lancement d’une plateforme d’autodiagnostic a également été annoncé par le Conseil.

Le Conseil national des barreaux n’a pas de « baguette magique ». Mais il a une conviction « mieux vaut prévenir que guérir », selon la formule consacrée et reprise ce jour-là par Julie Couturier. Ainsi s’est ouverte la première édition de la journée nationale de la santé des avocats, mardi 7 avril. Ce matin-là, s’est tenu un webinaire national organisé par le CNB, la Conférence des bâtonniers et le Barreau de Paris, autour de la thématique « l’équilibre et le bien-être au travail ».
En l’état, l’équilibre semble difficile à trouver pour de nombreux avocats, et pour la profession, le bien-être reste trop souvent un mirage. « Peut-être avons-nous oublié le sens des priorités », a suggéré Christophe Bayle, président de la Conférence des bâtonniers, invitant ses pairs à s’inspirer des jeunes générations, davantage sensibilisées à l’importance d’un bon équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle. En évoquant le risque que cette situation fait peser sur l’attractivité du métier,« nous ne prenons pas suffisamment soin de nous », a-t-il admis.
Ce constat de longue date a été actualisé par une récente étude menée par l’institut ViaVoice, commandée par l’Observatoire du Conseil national des barreaux. Elle révèle que 62 % des avocats se disent satisfaits de leur qualité de vie et de leurs conditions de travail, soit un recul de 4 points en deux ans. Ce chiffre atteint 58 % chez les avocats en individuel. « Les femmes, les collaborateurs et les individuels sont en moins bonne santé », a souligné Thomas Genty de ViaVoice lors de la présentation des résultats de l’étude. Les avocats des « petits barreaux » ou ceux dont l’activité est en recul ont également une santé plus précaire.
Les troubles en lien avec le stress, la fatigue ou les troubles du sommeil sont courants dans la profession. 60 % évoquent un état dépressif, des pensées suicidaires ou un épisode de burn-out dans l’année, et 19 % de ceux qui ont été concernés par un de ces troubles disent « ne pas avoir osé » consulter un professionnel de santé mentale.« Être avocat, c’est accepter d’avoir besoin de souffler », a rappelé le bâtonnier de Paris Louis Degos. « Prendre soin de soi n’est pas un signe de faiblesse, mais une condition pour rester aligné avec la lucidité et la disponibilité que notre métier exige. »
Mais encore faut-il avoir la capacité de « détecter les signaux d’alerte » et d’« éviter la rupture » avec sa propre santé et avec le métier, a précisé Géraldine Moreau-Gobard, psychologue en charge de la cellule psychologique de l’École de formation professionnelle des barreaux. Charge émotionnelle brute, « culture du stoïcisme », isolement structurel, multiplication des dossiers « alimentaires », relations délétères au cabinet, pression des délais, peur de l’erreur… Le métier est, selon elle, particulièrement exposé.
Pour repérer ces signaux, elle propose un tableau décrivant les effets progressifs du stress dans différentes sphères. Dans la sphère émotionnelle et relationnelle par exemple, les premiers signes, souvent insidieux, peuvent être une légère irritabilité ou un sentiment de « creux » après un succès professionnel. À un stade intermédiaire, la vigilance s’impose : le cynisme s’installe, l’irritabilité s’accentue, notamment dans les relations avec les proches. Quand le cynisme devient « clinique » et que les sentiments de honte et d’incompétence deviennent envahissants alors il faut agir urgemment pour éviter la « rupture ».
Dans l’idéal, il faut être capable de surveiller ces signaux chez soi mais aussi chez les autres. Pour accompagner vers les soins une consœur ou un confrère en difficulté, il faut d’abord se questionner : « Si je me sens, je le fais, si je ne me sens pas, je relaie », a expliqué Ambre Melcer, psychologue. Observer les comportements est essentiel si des conflits inhabituels avec des confrères ou avec des magistrats se multiplient par exemple « Vous connaissez vos confrères : tout changement est à interroger ».
Il convient ensuite d’écouter sans juger ni minimiser. Sur les pensées suicidaires, Ambre Melcer s’est voulue rassurante : « Il faut poser la question. Vous ne ferez pas germer une idée si elle n’est pas là. Ce qui compte c’est de faire un pas vers l’autre. »
Pour tenter d’inciter la profession à « prendre soin d’elle », le Conseil a annoncé le lancement d’un dispositif visant à réduire les risques psychosociaux. Baptisé Qanopée et accessible avec la clef e-dentitas, cet outil d’autodiagnostic prend la forme d’un espace anonyme et sécurisé sur lequel les avocats peuvent évaluer leur état de santé en répondant à 30 questions.
La plateforme renvoie vers des conseils et ressources personnalisées, et offre la possibilité de prendre rendez-vous avec des professionnels de santé ou des praticiens de médecine douce. Reste à voir si l’Ordre ou les cabinets se saisiront de la possibilité de créditer les « comptes personnels de santé », ce qui permettrait aux avocats de ne pas avoir à avancer de frais.
Le sommeil, souvent sacrifié au profit du travail, est une problématique récurrente chez les avocats. Pierre-Alexis Geoffroy, psychiatre et médecin du sommeil, a rappelé les trois grands piliers d’un sommeil de qualité : la régularité, la qualité et la durée, soulignant « un taux de suicide plus élevé chez les personnes qui dorment moins de 5 heures », tout en rappelant que l’humain « n’est pas fait pour la privation de sommeil ».
Anaïs Garcia, sophrologue et formatrice spécialisée dans l’accompagnement des avocats, a aussi insisté sur la nécessité de récupérer correctement : « Si on ne récupère pas ce que l’on pense emprunter à demain, alors on vit à crédit et on s’endette en termes d’énergie »,a-t-elle souligné en évoquant les sportifs de haut niveau qui ne « s’entraînent jamais sans récupération ».
Face aux problèmes de santé, la gestion financière reste un obstacle majeur pour les avocats. En tant que secrétaire de la formation administrative du Barreau, Tiphaine Mary croise souvent des avocats très endettés auprès de la Caisse nationale des barreaux de France (CNBF), du CNB et de l’Ordre, « souvent parce qu’ils ont eu des problèmes de santé ou alors un burn-out », a-t-elle noté.
« Peu de confrères le savent, mais ils peuvent formuler des demandes d’aide à la CNBF. C’est un dispositif d’aide nationale qui permet d’obtenir des suspensions ou des remises de cotisations mais aussi des aides financières qui peuvent aller jusqu’à 10 000 € », a expliqué celle qui est aussi membre du conseil d’administration de la CNBF et membre du conseil de l’Ordre.« On peut obtenir des aides et des délais au niveau des organismes, et même des remises au niveau de l’URSSAF », a pointé Tiphaine Mary.
Plus de 700 avocats ont suivi cette matinée de discussion. Dans les commentaires – enthousiastes pendant la majeure partie de la matinée – quelques remarques tombent. Qu’il s’agisse de problèmes physiques ou d’autres affections, nombre d’entre eux sont rebutés par le délai de carence de 15 jours. Souvent, ils préfèrent donc… ne pas s’arrêter.
| Des solutions solidaires contre l’isolement Pour rompre la solitude face à ces problématiques couramment rencontrées par les avocats, des initiatives peuvent aussi voir le jour à l’échelle des barreaux. Un travail de sensibilisation « peut permettre de prendre conscience qu’il faut prendre soin de soi », a souligné François Paquet Cauet ancien bâtonnier de Saint-Etienne. Ce dernier a constaté qu’« assez peu de confrères osent passer la porte du bâtonnier » en cas de problèmes. C’est ce qui l’a poussé à lancer, de concert avec les barreaux de Lyon et d’Annecy, le dispositif « On en parle entre confrères ». Ce temps d’échange confidentiel réunit des avocats des trois barreaux pour partager leurs expériences, « les analyser collectivement et renforcer la solidarité entre confrères », mais aussi rompre l’isolement professionnel et agir sur sa posture professionnelle. |
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