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Alors que les conflits se multiplient et que les crises semblent désormais permanentes, les entreprises ne peuvent plus faire l’économie d’une réflexion sur les postures à adopter en cas de guerre, assurent les intervenants d’une conférence organisée par HEC Alumni. Au-delà de la protection des salariés, ces bouleversements peuvent affecter jusqu’au fonctionnement même de l’entreprise et engager sa responsabilité.

Loin des deux guerres mondiales, le premier quart du XXIe siècle est pourtant une époque de conflits : plus de 130 actuellement soit six fois plus qu’en 2000, dont plus de 70 actifs. Les entreprises peuvent être des cibles ou des victimes collatérales. Dans tous les cas, elles se retrouvent à évoluer dans des environnements en crise voire en guerre. C’était l’objet d’une conférence organisée par HEC Alumni à Paris à l’occasion de la Journée internationale de la paix, lundi 21 septembre.
« Leur implication est aujourd’hui croissante et systémique. Préparation aux crises, continuité des activités, protection des salariés, chaînes d’approvisionnement, technologies, infrastructures essentielles, mais aussi présence directe ou indirecte dans les zones affectées par les conflits », liste Claude Girardi, vice-président de la Croix-Rouge Française. D’où l’intérêt de s’interroger : « Comment une entreprise agit-elle de manière responsable lorsqu’un conflit armé bouleverse son environnement ? Quelles règles doit-elle connaître ? Quels arbitrages anticiper ? Quel rôle jouer aux côtés des acteurs humanitaires ? Ces questions doivent faire l’objet des réflexions stratégiques. »
Car force est de constater que les entreprises ne sont pas prêtes. Notamment en Europe, où les conflits étaient jusqu’à récemment un lointain souvenir. « On est donc un peu démunis intellectuellement », cingle Olivier Chatain, professeur de stratégie et de politique d’entreprise à HEC. Ce dernier estime que certaines entreprises, de par leur nature, avaient déjà une habitude du conflit, et donc ont les infrastructures pour y faire face, mais que beaucoup sont encore dans le déni, et, le cas échéant, essaient de s’adapter sur le moment, « sans volonté de créer une doctrine ».
Face à un conflit, la priorité est évidemment de mettre ses équipes à l’abri. Olivier Chatain explique que souvent les entreprises « se posent la question de leur chaîne d’approvisionnement parce que les conflits créent des pénuries, des embargos ou des sanctions. Elles vont résoudre ce problème à court terme ». Il évoque aussi « un deuxième champ, à la limite du droit international humanitaire », à savoir les cyberattaques : en la matière, il estime que « la plupart des entreprises sont parfois en retard ou en déni ». Selon lui, il manque surtout une « vision d’ensemble », des moyens sur le long terme, un changement de culture dans la hiérarchie, pour « penser l’impensable ».
Certaines entreprises prennent des mesures. CMA-CGM s’est ainsi doté d’experts en géostratégie et géopolitique. Mais Fatoumata Diop Lo, fondatrice et dirigeante de la société immobilière AFSI, qui opère au Sénégal et en Côte d’Ivoire, l’affirme : « Une PME africaine n’a pas les moyens financiers ou en termes d’équipes spécialisées de faire face à ces conflits. Il faut donc trouver des moyens, car les conséquences peuvent être plus rapides. » Elle explique que dans ces deux pays, il n’y a pas de conflit armé mais une « zone grise » et notamment récemment au Sénégal « une période préélectorale très compliquée qui aurait pu basculer dans un pays beaucoup plus grave ».
Pour elle, la prévention passe notamment par une observation attentive de son environnement, afin de repérer les signes de tension rapidement. En tant que Franco-Sénégalaise, elle a également accès aux informations envoyées par l’Ambassade de France. « Cela m’a beaucoup aidée dans cette période de crise, parce que l’ambassade nous adressait fréquemment des alertes sur les possibles tensions dans certaines zones, jusqu’à nous indiquer des zones où on pouvait se retrancher. Ces alertes permettent à une cheffe d’entreprise comme moi d’anticiper, de préparer mes collaborateurs, mes fournisseurs ».
Elle explique aussi avoir cartographié ses « vulnérabilités », notamment les différents sites sur lesquels elle travaille, les déplacements possibles de ses équipes, pour savoir rapidement quand il faut « cesser les déplacements et mettre les salariés en télétravail, par exemple ». Elle reconnaît que les crises en Côte d’Ivoire peuvent retarder les projets d’investissement. Après la sécurité de ses équipes, elle priorise la sécurisation de ses approvisionnements, regarde « si l’entreprise est dépendante d’un seul fournisseur, si le fait qu’il n’arrive plus à produire va jouer sur la survie de l’entreprise », puis la transparence avec les clients.
Se pose une autre question : quelles responsabilités les entreprises doivent-elles assumer dans un contexte de conflit ? Le droit humanitaire international ne cible pas spécifiquement des entreprises mais certains éléments peuvent informer sur la conduite à tenir. « Le droit de la guerre autorise l’action militaire, mais à condition de protéger les civils, les blessés, les malades, les naufragés, les prisonniers de guerre en limitant la conduite des hostilités, en posant des obligations, principalement étatiques », rappelle Rana Karouf, professeure de droit international à Sciences-Po Paris et formatrice à la Croix-Rouge.
La jurisprudence joue également un rôle. Ainsi, avec l’affaire Lafarge, « pour la première fois la juridiction française au plus haut niveau a clarifié le terme de complicité de crime de guerre », explique Rana Karouf. Le cimentier français a en effet été condamné par la justice française pour avoir versé 13 millions d’euros à plusieurs organisations terroristes dont l’Etat Islamique en 2013 et 2014, afin de pouvoir rester sur la partie du territoire syrien qu’elle contrôlait alors.
Si la volonté du groupe n’était pas de financer le terrorisme, la professeure de droit souligne que la Cour de Cassation, comme la Cour d’appel avant elle, a clarifié le fait qu’il « suffit de connaître la finalité et la nature de l’action de ces groupes terroristes pour constater une participation au crime de guerre. Le devoir de vigilance s’étend et implique la conformité aux droits de l’homme et notamment au droit humanitaire ».
Les cas de Leroy Merlin et d’Auchan illustrent également cette problématique, dans un contexte différent. Les deux enseignes étaient restées en Russie au moment où celle-ci attaquait l’Ukraine, sans être parties prenantes. Les actifs en Russie avaient été séparés du reste du groupe… mais restaient consolidées dans le bilan comptable avec le reste des activités du groupe. « On fait une rustine à court terme, mais les responsabilités légales et morales ne sont pas encore complètement assumées », juge Olivier Chatain.
« La plupart des entreprises ne se rendent pas encore compte à quel point elles peuvent être instrumentalisées » mais devront tout de même répondre de leurs choix, souligne-t-il. « Il faut anticiper la nécessité de devoir faire des choix parfois très lourds ». Les entreprises font aussi face à des zones grises, qui ne sont pas des conflits ouverts mais où peuvent se développer des situations conflictuelles armées ou de la violence physique.
Au-delà de leurs obligations, les entreprises peuvent aussi s’impliquer dans la résolution des conflits et nouer des partenariats avec des associations et des ONG. « Elles ont un rôle majeur à jouer, assure Claude Girardi. Elles disposent de compétences techniques, de capacités logistiques, d’innovation et de capacités de financement qui peuvent être déterminantes dans la préparation comme lors de crises pour y répondre ».
Ainsi, la fondation CMA-CGM a un partenariat avec la Croix Rouge française, et met à disposition son expertise en transport et en logistique. « Des milliers de containers sont ainsi transportés chaque année dans des dizaines de pays en crise, assure Marion Dupuy, responsable de la fondation CMA – CGM. On n’agit jamais seul, parce qu’évidemment, une entreprise n’a ni la légitimité, ni l’expertise, ni la capacité d’agir sur le terrain directement avec les populations concernées. Mais on agit avec ces acteurs humanitaires qui, nous disent quelle opération ils veulent développer sur un terrain, et de quel soutien ils ont besoin ».
« Les entreprises devraient être au cœur de la solution autour de grands conflits et de grands défis », assure de son côté le directeur d’HEC Eloïc Peyrache, convaincu que « plus la colère sociale monte, plus la cohésion sociale s’effrite, moins il y a un terreau permettant le développement économique des entreprises. De la même manière, sans développement économique, la colère sociale monte ». Les intervenants sont toutefois d’accord pour dire que les entreprises ne peuvent porter la responsabilité de la fin d’un conflit ou des agissements des parties prenantes.
Dans le public, une personne fait ironiquement remarquer que l’un des accusés du procès Lafarge est passé par HEC. L’équipe pédagogique se défend : l’école traite la responsabilité sociétale de l’entreprise, entre autres face au conflit, depuis des années, mais a accéléré ces dernières années. « Préserver notre humanité commune lorsque la guerre éclate, c’est l’une des finalités essentielles du droit international humanitaire, affirme Claude Girardi. Même s’il ne met pas fin au conflit, le respect de ce droit contribue à préserver les conditions indispensables au retour de la paix ».
Les intervenants insistent sur l’importance d’y sensibiliser les parties prenantes, dont les entreprises. Ce que fait la Croix-Rouge, qui forme les dirigeants aux enjeux humanitaires, notamment à travers un partenariat avec HEC, pour « leur permettre de comprendre les exigences du DIH, d’identifier leurs responsabilités et mieux maîtriser les risques qui sont liés à leur activité dans les contextes de conflits armés ».
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