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Dans un contexte où l’économie est de plus en plus dictée par les tensions géopolitiques, le journaliste et l’économiste ont confronté leurs analyses lors d’une conférence à la Paris School of Business. Entre rares convergences sur le monde et profondes divergences sur la politique économique française, les deux experts ont prolongé les échanges de leur émission « Le débat économique » sur France Inter.

« Je ne veux pas trop embarrasser [Thomas Porcher] ». Cette petite pique « amicale » de Dominique Seux, adressée à Thomas Porcher, professeur associé d’économie qui joue « à domicile », donne le tempo du débat organisé dans l’amphithéâtre de la Paris School of Business ce mardi 17 mars, devant un public d’étudiants attentifs.
La conférence pour « décrypter et comprendre les enjeux économiques » est destinée à prolonger les échanges que le journaliste et l’économiste mènent sur la radio France inter, compilés dans leur recueil Les débats de l’éco (Plon), publié en février.
Rarement alignés, les deux intervenants s’accordent sur un point : la géopolitique. Pour Dominique Seux, la situation actuelle est « un moment que les entreprises n’ont pas connu depuis longtemps », les obligeant à s’adapter face à une géopolitique qui « détermine la vie » des sociétés, après 30 ans de mondialisation « où les frontières avaient presque disparu ».
Si Thomas Porcher partage ce constat, il émet une nuance, car selon lui, « la mondialisation crée des dépendances ». Selon lui, la guerre russo-ukrainienne, le conflit au Moyen-Orient et la pandémie de Covid ont des effets économiques mondiaux et relancent le débat sur la réindustrialisation, notamment en France.
Et dans le cas de la guerre en Iran, Dominique Seux souligne un « paradoxe » autour de Donald Trump. Il estime que le président américain n’a pas préparé son coup et semble surpris par le blocage du détroit d’Ormuz par le régime iranien. Ce qui conduit à « un choc, mais pas à une crise », précise-t-il, sur le pétrole, le gaz et d’autres matières premières.
Le journaliste ajoute cependant qu’au-delà de 4 à 6 semaines de conflit, les conséquences pourraient être « ennuyeuses » pour l’économie. En revanche, il considère que la situation actuelle offre une « chance » de mettre enfin en place une politique volontariste sur les enjeux climatiques, notamment en accélérant l’électrification des transports et de l’industrie.
Si la géopolitique les rapproche, l’économie intérieure, et notamment les finances publiques, divise profondément les deux conférenciers.
Pour le directeur délégué de la rédaction des Échos, le déficit public français, le plus élevé des pays de la zone euro, est basé sur les dépenses courantes. Selon lui, il « ne sert à rien » et accentue les inquiétudes sur la dette publique française, dont les taux dépassent désormais ceux du Portugal, de l’Italie, de l’Espagne et de la Grèce.
« Les taux d’intérêt et la charge de la dette sont au même niveau que dans les années 1990 » objecte l’économiste, membre du collectif les Économistes Atterrés. Thomas Porcher pointe par ailleurs que les États-Unis ont un taux d’intérêt sur leurs bons du trésor plus important et un déficit public encore plus élevé que celui de la France, sans que l’on vienne critiquer ou du moins questionner le locataire de la Maison-Blanche là-dessus.
La discussion se corse encore quand il est question de fiscalité et d’inégalités. Dominique Seux conteste l’idée selon laquelle les plus riches ne paieraient pas d’impôts en France. Il rappelle que l’écart de revenus entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres est de 1 à 18 avant impôts et redistribution, et tombe à 1 à 3 après ces mécanismes.
En réaction, Thomas Porcher reconnaît l’efficacité de l’impôt et de la redistribution, mais rappelle que les très riches peuvent échapper à l’impôt sur le revenu grâce à des stratégies d’optimisation. Selon une note du ministère de l’Économie et des Finances, plus de 13 000 millionnaires n’avaient pas payé d’impôt sur le revenu en France en 2024
Cette question amène Dominique Seux à s’opposer à la taxe Zucman, qui propose d’instaurer un impôt minimal sur les grandes fortunes afin de limiter l’optimisation fiscale.
Selon lui, les autres pays doivent d’abord l’appliquer « à leur sauce » avant que la France ne suive. Sinon, cela renforcerait la désindustrialisation, comme après l’introduction de l’impôt sur la fortune en 1981, qui a fait disparaître une partie du « patrimoine industriel ». Dans ce cas, l’entreprise Mistral, qui souhaite concurrencer Open Ai et son logiciel ChatGPT, serait menacée.
Thomas Porcher rétorque que l’ancien secrétaire d’État du numérique Cédric O a acheté des actions Mistral d’environ « 170 euros » chacune en 2023 et que celles-ci en 2026 valent désormais « plus de 20 millions d’euros ».
Et si l’État contrôlait Mistral ? La question fait tressaillir Dominique Seux, tandis que Thomas Porcher y voit une opportunité : si l’entreprise était assujettie à la taxe Zucman et que l’État en détenait une part du capital, elle bénéficierait en contrepartie d’un « cadre concurrentiel avantageux ». Cela passerait notamment par une incitation faite aux entreprises et aux administrations publiques à signer des contrats avec Mistral « au lieu de ChatGPT »
« C’est un peu Cuba sans le soleil » rétorque Dominique Seux, hostile à ce genre d’obligation formulée aux entreprises. Mais Thomas Porcher persiste et signe. L’économiste cite les exemples d’EDF, de GDF ou de la SNCF en France, mais aussi les politiques menées en Chine, notamment avec TikTok, BYD ou dans les énergies renouvelables.
Et de finir par un proverbe chinois : « L’important, ce n’est pas que le chat soit noir ou blanc. L’important, c’est que le chat attrape la souris ».
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