Article précédent

Tensions géopolitiques, restrictions migratoires, coûts dissuasifs… La Coupe du monde 2026 s’annonce sous haute surveillance. Alors que la politique de Donald Trump alimente les critiques et les appels au boycott, la FIFA et les fédérations semblent déterminées à maintenir le cap.

« Du pain et des jeux » ! Depuis l’Antiquité, les grands spectacles ont régulièrement éclipsé les tensions politiques. Mais en 2026, le football peut-il encore faire oublier le reste du monde ? À l’approche de la prochaine Coupe du monde, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique du 11 juin au 19 juillet, la question se pose légitimement.
Depuis plusieurs mois, des appels au boycott ont été relayés dans plusieurs pays, alimentés par la politique de Donald Trump, du durcissement de sa ligne sur l’immigration à la récente capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, en passant par les ambitions affichées sur le Groenland dès janvier et l’intervention militaire contre l’Iran menée depuis fin février aux côtés d’Israël.
Une situation d’autant plus sensible que l’équipe d’Iran est qualifiée pour la Coupe du monde. En mars, le ministère iranien des Sports avait même évoqué l’hypothèse d’un retrait avant de confirmer la participation de la sélection à la compétition.
Selon Carole Gomez, membre de l’Institut des sciences du sport de l’université de Lausanne, cette configuration complique l’organisation, notamment parce que la sélection iranienne a initialement prévu son camp de base en Arizona et dispute ses matchs aux États-Unis, alors que la compétition est coorganisée avec le Canada et le Mexique. « Il est très complexe de modifier ces paramètres à mesure que la compétition se rapproche », souligne-t-elle.
Mais la situation a évolué : samedi 23 mai, la Fédération iranienne de football a annoncé que le camp de base de l’équipe d’Iran serait finalement installé au Mexique.
Au-delà de l’aspect sportif, la question devient aussi diplomatique. L’Iran a un temps frôlé l’exclusion, au profit de l’Italie pourtant non qualifiée. Si la FIFA a écarté cette hypothèse, la grande instance du football mondial entend bien laisser les autorités américaines imposer certaines restrictions à la délégation iranienne, notamment sur les déplacements de proches de joueurs, voire sur l’entrée de personnes liées aux Gardiens de la révolution, classés organisation terroriste par Washington.
Au-delà des enjeux diplomatiques, la gestion sécuritaire de l’évènement suscite elle aussi de nombreuses craintes en matière de respect des droits humains. Pour Ludovic Hennebel, professeur de droit international à l’université Aix-Marseille, « ces préoccupations tiennent aux pratiques de l’agence ICE, aux restrictions de déplacement, aux risques de profilage discriminatoire et à l’usage extensif de la sécurité nationale comme justification de limitations aux libertés fondamentales ».
Plusieurs observateurs pointent particulièrement le risque d’une compétition peu accessible à certains publics. Les conditions d’entrée sur le territoire américain sont pointées du doigt, qu’il s’agisse de l’obtention de visas pour certains supporters africains ou des restrictions susceptibles de toucher les fans haïtiens.
Dans le monde du football, certaines voix se sont ainsi élevées, comme celle de Claude Le Roy, ancien sélectionneur du Sénégal, de la République démocratique du Congo et du Ghana, qui a fermement dénoncé ces restrictions.
Celles-ci risquent de « produire un effet d’exclusion indirect, souligne Ludovic Hennebel. Le problème devient particulièrement sérieux lorsqu’un événement est présenté comme universel, mondial et ouvert à tous, mais que son accès effectif devient beaucoup plus difficile pour des supporters africains, musulmans ou issus du Sud global »
À ces barrières discriminantes s’en ajoutent d’autres : les prix de l’hébergement, des transports et des billets de match se sont envolés. Au point que l’association des hôteliers états-uniens s’inquiète du niveau de réservations « inférieur aux prévisions initiales ». « [Ces tarifs] sont dissuasifs pour les ressortissants des pays pauvres et c’est aussi l’un des objectifs. Ces pays ont, fut un temps, été qualifiés de ‘shithole countries’ par Donald Trump » rappelle Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’IRIS.
Et la responsabilité de la FIFA dans tout cela ? « Lorsque le contexte national risque de compromettre la capacité de la FIFA à faire respecter les droits de l’homme internationalement reconnus, l’organisation s’engage à dialoguer de manière constructive avec les autorités et à faire tout effort pour faire prévaloir ses responsabilités internationales. Cet engagement est aujourd’hui mis à l’épreuve, révélant les défaillances de la FIFA en la matière » analyse-t-il.
L’universitaire fait référence aux statuts et engagements pris par l’instance dirigeante du foot mondial en 2016-2017 : or, le risque de ne pas les voir mis en œuvre est grand, le président de la FIFA Gianni Infantino affichant une proximité certaine avec Donald Trump – jusqu’à lui décerner un prix de la paix en 2025.
Si « le droit international n’impose pas, en tant que tel, le boycott », ajoute par ailleurs Ludovic Hennebel, l’universitaire rappelle que le « sport n’est jamais un sanctuaire neutre » et que le droit international peut permettre une telle mise à l’écart. À ce titre, la résolution 2396 des Nations unies du 2 décembre 1968 avait notamment ouvert la voie à la suspension des échanges, y compris sportifs, avec le régime d’apartheid en Afrique du Sud.
Toutefois, l’hypothèse d’un véritable boycott s’étiole au fil des semaines. « On n’est plus au temps de la guerre froide et les enjeux financiers sont trop importants » estime la directrice de recherches à l’IRIS Marie-Cécile Naves.
Carole Gomez abonde : « Il y a beaucoup de polémiques en amont d’une compétition internationale. Mais dès que la compétition commence à se dérouler, ce tableau politique s’effacera au profit du tableau sportif » augure-t-elle.
Pourtant, au début de l’année, l’idée avait été évoquée dans plusieurs pays. En Allemagne, des députés du Bundestag, y compris au sein de la CDU du chancelier Friedrich Merz, avaient notamment appelé à un retrait de la sélection nationale. En France, le député LFI Éric Coquerel avait tenu des propos similaires… rapidement écartés par le ministère des Sports.
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *