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Le garde des Sceaux a notamment détaillé sa proposition de mise en place de procédure de jugement des crimes reconnus, un plaider-coupable visant à accélérer les procédures, et ainsi mieux respecter les droits des victimes et des accusés.

Objectif : convaincre. Le ministre de la Justice Gérald Darmanin était de passage jeudi 26 mars à la cour d’appel de Versailles. Avant une rencontre avec des femmes victimes, le ministre a été invité à échanger avec des magistrats, greffiers et avocats du ressort versaillais afin de défendre son projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, présenté le mercredi 18 mars dernier en Conseil des ministres.
Un projet de loi qui n’arrive pas au meilleur moment, a ironisé le garde des Sceaux : « Si je présente un texte en fin de quinquennat et sans majorité, ce n’est pas par masochisme de ma part ! » C’est surtout l’évolution des stocks qui pousse à agir sans tarder : alors que 1 000 décisions criminelles supplémentaires ont été rendues en 2025, 2 000 dossiers se sont rajoutés sur la même année, dont une part importante concerne des faits d’agression sexuelle et de viols. Au total, plus de 6 000 dossiers criminels sont aujourd’hui en attente d’audiencement.
En dix ans, le nombre de détenus pour agression sexuelle ou viol a d’ailleurs été multiplié par trois. Ces crimes sont majoritairement jugés par les cours criminelles départementales (CCD) qui, selon le ministre, ont au moins rempli leur office sur un point : « Avant, un viol était condamné en moyenne de 23 mois ferme, contre 10 ans actuellement. »
Pour Gérald Darmanin, ces nouvelles cours ont mobilisé des ressources humaines importantes, avec cinq magistrats à l’audience contre trois à leurs débuts. De quoi mettre les effectifs sous tension, alors que les renforts issus du doublement des promotions à l’École nationale de la magistrature tardent encore à se concrétiser. « Cela prend quasiment autant de temps pour former un magistrat qu’un médecin », a expliqué le garde des Sceaux.
Le traitement de certaines affaires par les cours criminelles départementales a par ailleurs – et paradoxalement – eu tendance à augmenter les stocks , en raison d’une forte hausse du nombre d’appels de condamnés souhaitant être jugés par un jury populaire ; l’appel transférant l’affaire en cour d’assises. Si environ 15 à 20 % des appels aboutissent à un appel toutes juridictions confondues, ce taux atteint 30 à 40 % en cour criminelle.
Le projet de loi défendu par Gérald Darmanin prévoit principalement l’introduction d’un « plaider-coupable » en matière criminelle, appelé procédure de jugement des crimes reconnus (PJCR), une sorte de CRPC adaptée aux faits les plus graves. « Un dispositif qui ne vise pas à remplacer quoique ce soit, mais à proposer un outil supplémentaire », a argué le ministre. Son objectif : diviser par deux les délais moyens d’attente d’ici trois ans.
Mais le dispositif ne fait pas que des heureux. Le bâtonnier de Versailles Thierry Voitellier a rapporté que la profession était réservée sur le projet de loi : certains confrères du barreau des Yvelines y sont hostiles, et le barreau de Nanterre aurait même opposé une fin de non-recevoir. « Nous sommes inquiets quant à la détermination de la peine. Si la négociation s’effectue entre le parquet et les avocats sans présence de la victime, au moment de l’homologation de la peine la victime devient la dernière roue du carrosse », a déploré Thierry Voitellier.
La présence de la victime au moment de la négociation permettrait de régler une partie du problème selon lui. Si le juge homologateur refuse la peine demandée après avoir entendu la victime, le bâtonnier souhaite proposer aux parties une deuxième homologation.
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« Je comprends la réserve qu’il peut y avoir », a répondu le ministre, reconnaissant que « ce n’est pas dans la tradition française que la victime négocie la peine ». Selon lui, la PJCR aurait des effets limités, car elle ne concernerait que 10 à 15 % des crimes.
Le dispositif reste en effet très encadré : il suppose un auteur unique, l’accord de toutes les parties, et l’absence d’opposition du parquet. Les mineurs et majeurs protégés en sont exclus, tout comme les crimes terroristes, de guerre ou liés au narcotrafic. Enfin, la peine proposée ne peut être supérieure aux deux tiers de la peine encourue et, en cas de crime puni de la perpétuité, la durée de référence est ramenée à trente ans.
À n’importe quel moment de la procédure, le procureur, l’auteur ou la victime peut demander de la stopper pour un jugement en cour d’assises ou en cour criminelle départementale. La victime dispose également d’un droit d’opposition formel qu’elle doit exercer dans un délai de dix jours après avoir été avisée de la mise en œuvre de la procédure.
D’après la directrice des Affaires criminelles et des Grâces Laureline Peyrefitte, également présente lors de ces échanges, « cette procédure sera ce que l’on veut bien en faire ». La Chancellerie donnerait une certaine latitude d’interprétation de la loi, par exemple sur les communications entre la victime par le juge d’instruction, limitées à des correspondances écrites mais dont un entretien physique pourrait par la suite être imposé.
La PJCR est aussi, selon la DACG, une chance à saisir pour une justice restaurative : « Cette reconnaissance permettra de faire ce processus et aider à la réintégration de l’accusé. » Les droits de l’accusé seraient également renforcés, avec la présence obligatoire de l’avocat lors de la phase de négociation, ce qui n’est pas toujours le cas lors d’une instruction classique où un accusé peut reconnaître les faits seul devant le magistrat.
Le projet de loi prévoit notamment la mise en place d’un appel « circulaire » : les décisions des cours criminelles départementales seraient rejugées par d’autres cours du même type, et non plus par les assises. Composée de cinq magistrats, comme en première instance, cette formation suscite des interrogations. « Je suis réservé sur l’appel circulaire », a confié Didier Safar, premier président de chambre à la cour d’appel de Versailles.
Selon lui, un appel nécessite par principe plus de juges. « Pourquoi pas trois en première instance puis cinq en appel ? ». Réponse du ministre : « Nous n’avons pas prévu de revenir à trois magistrats, car cela ressemblerait à un tribunal correctionnel, mais nous pouvons réfléchir à un format avec cinq magistrats dont trois professionnels. »
La cour criminelle d’appel pourrait en revanche accueillir jusqu’à sept magistrats. « Mais dans ce cas, il faut accepter que les magistrats professionnels pourraient être minoritaires », a prévenu Gérald Darmanin. « Nous restons contraints par un certain nombre de règles constitutionnelles », a nuancé Laureline Peyrefitte.
Le magistrat souhaite aussi étendre les compétences de la CCD pour les mineurs, à condition de la présence d’un juge des enfants, comme pour les autres juridictions. Il a par ailleurs plaidé pour la création d’un circuit court dès l’instruction pour les faits reconnus afin de ne pas attendre la fin d’une instruction longue avant de lancer une PJCR. « Sur les six ans d’attente des victimes, la moitié est due à l’instruction. Nous pourrions donc avoir une longue instruction qui se terminera par une PJCR d’une demi-journée, ce qui peut paraître un peu curieux. »
Que contient dans le détail le projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes ?Le projet de loi sur la justice criminelle et respect des victimes ambitionne de transformer la réponse pénale pour faire face à l’augmentation des stocks d’affaires, qui mettent la justice dans une situation qui « n’est plus tolérable dans une démocratie qui doit juger ses criminels et protéger ses citoyens », précise l’exposé des motifs du projet de loi.La mesure phare du texte est la création de la procédure de jugement des crimes reconnus (PJCR). Selon l’article premier, elle peut être mise en œuvre « lorsque le juge d’instruction ordonne la mise en accusation d’une personne majeure » si celle-ci « reconnaît les faits et qu’elle accepte la qualification pénale retenue ». Ce dispositif, qui exclut les mineurs ainsi que les procédures dans le cadre desquelles plusieurs auteurs ou complices sont mis en accusation, prévoit que « la peine proposée ne [puisse] être supérieure aux deux tiers de la peine encourue ». Pour les crimes les plus graves passibles de la perpétuité, la durée de la peine encourue est ramenée à trente ans pour le calcul de cette proposition. La protection des victimes est garantie par un droit de veto : « La partie civile dispose d’un délai de dix jours, à compter de l’avis, pour indiquer si elle s’y oppose. » Parallèlement, le texte pérennise et ajuste le fonctionnement des cours criminelles départementales (CCD). Il instaure notamment l’appel circulaire, prévoyant que les appels soient désormais jugés par « une autre cour criminelle départementale ou, sur décision du premier président, par la même cour criminelle départementale autrement composée ». Le projet de loi étend également la compétence de ces cours en leur permettant de juger des crimes même lorsqu’il est commis en état de récidive légale. Pour pallier le manque de magistrats, la cour pourra désormais inclure parmi ses assesseurs des citoyens assesseurs, des magistrats honoraires ou des avocats honoraires exerçant des fonctions juridictionnelles. L’attention portée aux victimes se traduit par la création d’une direction ministérielle dédiée et par l’autorisation de nouvelles techniques d’enquête. Le texte permet ainsi d’« ordonner la comparaison d’une empreinte génétique établie à partir d’une trace biologique issue d’une personne inconnue avec les données de bases génétiques établies hors du territoire de la République », afin de résoudre des « cold cases » par la généalogie. En matière de détention provisoire, pour éviter des libérations d’office dues à des délais d’audiencement dépassés, le procureur général pourra, pour des délits ou crimes punis d’au moins cinq ans d’emprisonnement et concernant des personnes dont la remise en liberté causerait un risque grave pour la sécurité des personnes ou des biens ou qu’il existe un risque très élevé de fuite, saisir le premier président de la cour d’appel pour obtenir un maintien en détention de la personne qui « ne peut excéder une durée de cinq jours ouvrables ». Enfin, pour sécuriser les professionnels, le projet impose que les nom et prénoms des juges, des membres du ministère public, des membres du greffe et des avocats soient occultés avant toute remise de la copie de la décision à un tiers. Le texte, déposé au Sénat et faisant l’objet d’une procédure accélérée, sera débattu en séance publique à partir du 13 avril. |
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