Article précédent

Chroniqueuse judiciaire, Élise Costa raconte depuis plusieurs années les procès d’assises, guidée par une même quête : comprendre les mécanismes humains derrière les faits. Du choix des affaires à l’écriture, elle revient sur sa méthode de travail et la manière dont elle apprivoise, au fil du temps, la charge émotionnelle de son métier.

Diplômée de droit, journaliste, Élise Costa « tombe en amour avec la matière pénale » après s’être plongée pendant plusieurs mois dans l’affaire Eva Bourseau, une jeune femme retrouvée morte à Toulouse en 2015, enfermée dans une malle remplie d’acide.
Quelque temps après le début de l’affaire, elle se rapproche de la meilleure amie de la victime pour recueillir son témoignage, qu’elle partage dans une série d’articles. Et si, comme elle le reconnaît, « tout cela n’était pas prévu », cette affaire marque le moment où Élise Costa met le pied dans l’engrenage des récits d’assises : un univers qu’elle continue d’explorer aujourd’hui.
Autrice de l’ouvrage Les nuits que l’on choisit, où elle livre des souvenirs marquants de procès, elle a récemment publié Écrire Mazan, présenté le 28 mars dernier au festival Les Escales du Livre de Bordeaux. Rencontre.
JSS : Avez-vous l’habitude de vous préparer avant de couvrir un procès d’assises ?
Elise Costa : Pas vraiment. J’arrive concentrée sur l’affaire, mais j’ignore ses détails. C’est un réflexe que j’applique à chaque fois. Je veux en savoir le moins possible, comme un juré. Évidemment, dans des affaires très médiatiques comme celles de Jonathann Daval, Nordahl Lelandais ou Cédric Jubillar, impossible d’y échapper. Mais sinon, j’ai besoin de me faire une idée sur place.
JSS : Comment s’opère le choix des procès que vous couvrez ?
E.C. : Comme je suis pigiste, je décide moi-même des procès que je couvre. A l’origine de ce choix, il y a toujours une question à laquelle je veux répondre : c’est le fonctionnement humain qui m’intéresse en priorité, la compréhension de la nature humaine.
Chaque procès m’a hantée à sa manière, mais je pense particulièrement à l’un d’entre eux, qui s’est déroulé à Tours. Un homme de plus de 80 ans était jugé pour avoir tué sa femme atteinte d’Alzheimer pendant le confinement. Il n’était connu pour aucun fait de violence, aucune mécanique d’emprise. Et en fait, à ce moment-là, on comprend qu’il craque. L’hôpital ne l’aide pas, il est seul et ne sait plus comment gérer les choses.
Ce procès a retracé ce parcours de vie qui l’a mené à bout. Il a d’une autre façon fait émerger plusieurs sujets de société complexes : celui du féminicide et celui de l’aide aux aidants. En gardant en tête, évidemment, que la compréhension de ces mécanismes n’excuse pas le crime qu’il a commis.
JSS : Qu’est-ce qui vous marque le plus – ou vous a marquée ?
E.C. : Certains procès auxquels j’ai assisté ont été plus durs à vivre que d’autres. Je me souviens qu’au procès de Nordahl Lelandais, les parents ont souhaité qu’une vidéo qu’ils avaient faite de leur fille soit diffusée. A ce moment-là, je ne l’appréhendais pas du tout. Et pourtant, ces images m’ont retournée. Elles montraient le quotidien d’une petite fille qui danse, qui parle avec ses parents, qui joue… C’était très signifiant. Cela la rend le crime bien plus concret.
Mais ce sont surtout des phrases qui me hantent, qui restent, qui tournent en boucle. Elles sont intrusives, surgissent quand on fait la vaisselle, réveillent la nuit… C’est typique du psychotraumatisme et du cerveau qui ne traite pas l’information comme il le devrait.
Cela n’est pas sans rappeler le concept de traumatisme vicariant, qui touche aussi les policiers ou les pompiers. En entrant en contact avec des récits ou des personnes qui ont vécu une tragédie, on peut être traumatisé de façon indirecte. C’est un syndrome qui est difficile à accepter, parce que nous ne sommes pas directement concernés. Nous, nous sommes simplement là pour écouter. Mais progressivement, tout s’accumule.
« J’ai pris conscience que les phrases qui me troublaient arrivaient toujours par surprise »
Elise Costa, chroniqueuse judiciaire
Je me souviens du procès Pelicot et de l’intervention de l’expert toxicologique qui chargé des analyses réalisées sur les cheveux de Madame Pelicot. S’agissant de dosages, ces procédés sont habituellement très cliniques. Mais on lui a également demandé de visionner les vidéos pour expliquer si telle molécule pouvait provoquer tel symptôme.
Face au juge, s’il tente de rester dans sa position d’expert scientifique, en reposant notamment sur une description factuelle, je sens qu’il est extrêmement troublé. Je devine alors que l’une de ces fameuses « phrases » va être prononcée… et je décide de faire une pause.
Il ne s’agit pas toujours de phrases choquantes, mais parfois de propos qui vont simplement me toucher. Je me souviens d’une mère qui parlait de son enfant, qui avait été tué. Elle avait raconté que, tout petit déjà, il aimait lire des histoires. Et elle avait précisé quel type d’histoires. Cela m’a marquée.
JSS : Comment faites-vous pour ne pas être submergée ? Quels « réflexes » avez-vous développés ?
J’ai pris l’initiative de consulter une psychologue qui m’a permis de mettre en place des outils. Par exemple, j’ai pris conscience que les phrases qui me troublaient arrivaient toujours par surprise : je ne m’y attends pas. Le problème, c’est qu’à partir du moment où je les entends, je ne peux pas les « désentendre ».
Aujourd’hui, j’arrive très bien à les anticiper et j’ai même mis en place un réflexe qui m’aide sur le moment. Quand la phrase est prononcée, je tape des pieds sur le sol. Cela me permet de garder une présence, de rester ancrée et de mieux traiter l’information. C’est un exemple d’outil qui peut exister, à l’instar de thérapies.
S’agissant des photos et des vidéos, je garde en tête que je ne suis pas obligée de les regarder. Par ailleurs, je me questionne toujours à leur sujet : pourquoi sont-elles montrées ? A quoi vont-elles servir ? Un accusé peut contester un fait, le médecin-légiste peut vouloir expliquer une partie de son rapport…
JSS : Votre métier influence-t-il votre vie personnelle ?
E.C. : Pendant l’audience, je fais attention à la façon dont une personne se tient, dont elle s’exprime, aux moindres détails. Afin que, plus tard, le lecteur ait l’impression de se tenir aux côtés des prévenus dans la salle de box. Au début de ma carrière de chroniqueuse judiciaire, une fois le procès terminé, je n’arrivais pas à trouver le « bouton off » de mon cerveau.
Pendant longtemps, j’ai développé une hypervigilance dans mon quotidien et j’ai pris l’habitude de scruter et d’observer mes proches. Aujourd’hui je suis capable « d’éteindre » ce bouton.
JSS : De quelle manière l’écriture s’insère-t-elle dans le « process » émotionnel qu’implique votre métier ?
E.C. : Elle m’aide à décanter. Dès que le verdict a été prononcé, même pendant le procès, je commence à élaborer la structure de mon article, sachant que pour ma part, je ne livre pas de compte-rendu quotidiens. Certains journalistes qui le font, si le procès qu’ils suivent est particulièrement intense, prennent des vacances après, parce qu’ils ont besoin de se reposer.
Moi, généralement, je me mets tout de suite dans l’écriture. Cela m’autorise à y reréfléchir. C’est peut-être difficile à concevoir mais, l’écriture, c’est aussi beaucoup de temps passé à ne rien faire : réfléchir à la tournure d’une phrase, construire son plan, faire des recherches, lire des sources complémentaires… On a besoin de se nourrir.
Ensuite, on compile. Le tout en étant soumis aux horaires flexibles des audiences, qui peuvent finir très tard. Mais c’est un rythme auquel on s’habitue.
JSS : Y a-t-il de sujets que vous vous interdisez ?
E.C. : Oui, les procès pour torture et actes de barbarie. Dans ce genre d’affaires, je ne peux pas avoir d’empathie. J’ai coutume de dire que le crime n’est qu’un prétexte pour parler d’autre chose. Dans la justice, il y a souvent cette idée qu’on arrive toujours à sortir quelque chose des accusés, qui prouve qu’ils ne sont pas le mal incarné.
Or, pour les actes de torture, je suis incapable de comprendre cette cruauté. Si je compare, dans les meurtres ou les assassinats, on est dans l’ordre de la pulsion. Là où la torture et la barbarie relèvent du sadisme sur la durée. J’estime donc que je ne pourrais pas faire un bon travail sur ces sujets.
JSS : Vous évoquez l’empathie : quelle place occupe cette faculté pour être un bon chroniqueur judiciaire ?
E.C. : Pour moi, ce métier n’est pas envisageable sans empathie, il faut qu’il y ait un pont d’humanité. Je pense néanmoins qu’on peut être une bonne chroniqueuse judiciaire sans être affectée, à condition de savoir gérer sa sensibilité.
Pour ma part, elle me sert à ne jamais oublier que mon article va être lu. Je suis guidée par une question essentielle : quel sera le sens de ce récit ? Pourquoi j’écris cela, en quoi cela va-t-il servir ? On sert un but plus grand que celui de relater des détails sordides. On parle avant tout d’histoires humaines.
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *