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REPORTAGE. Trois semaines après le début de la mobilisation nationale des avocats contre le projet de réforme de la justice criminelle porté par le ministère de la Justice, le mouvement se poursuit, notamment dans les juridictions franciliennes. A Evry, la lutte passe notamment par l’arrêt des comparutions sur reconnaissance préalable de culpabilité.

C’est une scène qui commence à devenir habituelle : devant l’entrée grise et austère du tribunal, des dizaines d’avocats ont installé un petit stand où trônent cafetière et sucreries, et discutent avec bonne humeur avec les plus curieux. Une bonne humeur qui n’entache pas, loin de là, la détermination des robes noires. C’est la troisième fois, ce mardi 5 mai, qu’ils organisent une journée « Justice morte », toujours pour dénoncer le projet de loi dit « sur la justice criminelle et le respect des victimes ».
Quelques policiers sont présents et gardent un œil sur le petit rassemblement. « C’est pour nous, la police ? », interroge une avocate, rieuse. L’un des avocats, Norman Delain, se rapproche de la petite brigade et prend le temps de leur expliquer les raisons du mouvement. Les agents montrent des mines attentives.
Les avocats essonniens concernés ont voté l’arrêt de leurs interventions en comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité et ont, ce matin-là, demandé aux magistrats le renvoi de ces audiences. Les CRPC, parce qu’il s’agit d’audiences « symboliques », précise Stéphanie Pedro, qui préside la commission « Victimes » du barreau. « C’est bien le plaider-coupable que l’on veut dénoncer, précise-t-elle, alors arrêter nos interventions en CRPC avait du sens. » Les magistrats avaient été prévenus en amont et ont, semble-t-il, renvoyé les audiences « sans difficulté ».
« Au démarrage, le tribunal était plutôt bienveillant », explique la bâtonnière, Cassandre Huchet. Selon l’avocate, « les magistrats sont également contre la réforme, et pas seulement ceux qui sont syndiqués ».
Si les renvois avaient été refusés, le barreau de l’Essonne aurait opté pour une défense de masse dans l’après-midi. Ce ne sera pas le cas, et aucun incident ne viendra perturber cette journée de mobilisation – à part peut-être une bonne averse.
Diana Chicheportiche, pénaliste et présidente de la section essonnienne du SAF, confirme cette tolérance de la part du tribunal et des justiciables envers le mouvement des avocats : « On fait beaucoup de pédagogie. Mes clients acceptent, même si ce n’est pas toujours facile, car qui dit renvoi, dit parfois renvoi à un an après. Mais ils comprennent que nous soutenons les besoins de beaucoup de victimes. »
Même ressenti pour Rochdi Bouji, avocat en droit pénal et de la famille. Ce matin-là, il a expliqué à une classe en visite au tribunal les enjeux de la réforme du ministre de la Justice, et surtout l’importance d’une justice populaire. « Je leur ai fait comprendre que, même si de prime abord, la loi semblait aller dans le bon sens, les victimes ne pourraient plus avoir de réponses à leurs questions. » Lui-même créateur d’une chaîne YouTube de vulgarisation du droit, il applique le mot d’ordre du jour : faire de la pédagogie et sensibiliser les Essonniens au fait que la justice, c’est aussi la justice du peuple.
Une façon de faire qu’approuve aussi Amer Hadla, interprète français/arabe et arabe/français pour le tribunal d’Evry. S’il dit travailler « beaucoup moins » depuis le début du mouvement, il montre son soutien aux avocats de sa juridiction, « à 100 % ». Il s’arrête pour échanger autour des panneaux disposés par les manifestants, qu’il prend en photo. « On ne demande pas souvent leur avis aux interprètes, c’est vrai. Mais les procès sont complexes, et le travail des avocats est indispensable. Les justiciables sont plus à l’aise lorsqu’ils sont bien défendus. Pour ma part, je suis pour un procès complet, avec la présence de tous les acteurs, le public, les familles des victimes…. »
La manifestation grossit à l’approche du milieu de journée, rejointe par d’autres membres du barreau, et ils sont désormais un peu plus d’une vingtaine. Deux magistrates se joignent au rassemblement en toute discrétion.
« Ce n’est pas pour la réforme des retraites », sourit Norman Delain en s’adressant à un couple qui se dirige vers l’entrée du tribunal, des dossiers à la main. Il prend le temps d’expliquer la situation à ces deux arrivants : « Est-ce que vous savez ce qu’est la justice criminelle ? (…) Ils veulent supprimer les audiences qui pourraient permettre des échanges entre l’accusé et la victime, en créant une nouvelle procédure… »
« Pour le meurtre ? », demande l’usagère du tribunal. « Pour l’instant, on n’y est pas, mais on reste sur des faits très graves. » L’avocat développe ensuite sur les dangers que pourraient représenter la création d’un fichier de données ADN, envisagé par Gérald Darmanin. « Vous vous rendez compte si un tel fichier tombait entre les mains de l’extrême-droite ? Cela peut arriver dès l’année prochaine. Parlez-en autour de vous. » (Ndlr : l’accès au fichier national automatisé des empreintes génétiques a été restreint par le Sénat aux « crimes les plus graves et sériels » ; les sénateurs ont exclu du périmètre d’infractions pouvant faire l’objet d’une inscription au Fnaeg le délit de mise en danger de la vie d’autrui et le délit d’homicide involontaire, entre autres)
« Bon courage à vous », lance le couple avant d’entrer dans la bâtisse de béton gris.
Cassandre Huchet prend le micro, et remercie les présents pour leur mobilisation. Elle déplore « la campagne énorme de désinformation » qui entoure la réforme, ainsi que « des promesses qui ne seront pas tenues ». « Cette réforme n’est pas dans l’intérêt des victimes (…), qui ont besoin d’être entendues, et on ne peut pas leur imposer une violence supplémentaire. Elle n’est pas non plus dans l’intérêt des accusés, qui sont déjà pour beaucoup privés de leurs libertés et qui seront contraints de négocier. »

Quatre députés de l’Essonne – Julie Ozenne, Farida Amrani, Steevy Gustave et Claire Lejeune – ont répondu à l’appel et prennent à leur tour la parole. « On ne veut pas d’une justice à l’américaine », lance la députée La France insoumise Farida Amrani, qui assure que son groupe « sera présent pour voter contre ». « Nous vous assurons de notre soutien » promet de son côté Steevy Gustave, député Ecologiste et social de la 3e circonscription de l’Essonne, et qui a été par ailleurs membre du cabinet de Christiane Taubira.
Le manque de moyens se fait ressentir au TJ d’Evry, et le rassemblement est aussi le moyen pour les élus locaux d’appeler au recrutement de plus de greffiers pour assurer une justice « plus convenable » aux Essonniens. Dans le département, la population augmente, « mais les moyens restent les mêmes ».
Jusqu’au 13 mai 2026 se tient aussi la commission d’enquête « Inceste » à l’Assemblée nationale, à laquelle participe Julie Ozenne, députée Ecologiste et social de la 9e circonscription de l’Essonne. « Le plaider-coupable nous pose problème, indique-t-elle. Je l’ai vu pendant les auditions : la victime a besoin de comprendre, de réparation. »
Après le Sénat, qui a adopté le projet de loi de réforme de la justice criminelle le 14 avril dernier, l’Assemblée nationale doit maintenant se pencher sur le texte. Mercredi 29 avril, deux rapporteures ont été nommées : Laure Miller (Ensemble pour la République) et Anne Bergantz (Les Démocrates). En attendant, Gérald Darmanin dit aux avocats vouloir maintenir une « volonté de dialogue (…) intacte pour répondre à l’urgence de sauver notre justice criminelle », tout en assurant que « le statu quo n’est plus tenable pour les victimes ».
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