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À l’heure où l’Union européenne revoit plusieurs textes structurants de la finance durable, les banques coopératives érigent en atout leur gouvernance mutualiste et leur ancrage territorial. Ce modèle constitue-t-il un avantage réel en matière de transition écologique, ou la différenciation relève-t-elle surtout de choix stratégiques ?

« Une banque qui appartient à ses clients, ça change tout », proclame un slogan bien connu. Les banques coopératives ou mutualistes (ce dernier terme désigne les banques historiquement détenues par leurs clients pour mutualiser les risques, le premier induit parfois un plus grand ancrage territorial) – parmi lesquelles le Crédit Mutuel, le Crédit agricole et le groupe BPCE -, cultivent en effet l’image d’établissements plus citoyens, attentifs aux enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG).
Mais cette idée est-elle avérée ? Sur le plan juridique, rien n’oblige une banque coopérative à adopter une posture plus « éthique ». La différence principale tient avant tout à la gouvernance : les clients peuvent devenir sociétaires, c’est-à-dire acheter des parts, et donc participer aux décisions à travers l’assemblée générale. Chaque sociétaire a une voix, quel que soit le nombre de parts possédées, contrairement aux entreprises classiques, où la part de capitaux apportés détermine le poids du vote.
« Une bonne gouvernance est un prérequis aux enjeux environnementaux et sociaux, mais cela ne veut pas dire que les sociétés non coopératives ont une mauvaise gouvernance », explique Vincent Vandeloise, chargé de recherche et de plaidoyer de l’ONG Finance Watch.
Pour le chercheur Eric Lamarque, directeur de l’IAE Paris-Sorbonne et de la chaire Management et gouvernance des coopératives financières, « la vraie seule différence majeure avec le système capitalistique est que les banques coopératives ne distribuent pas leurs fonds propres. Et elles ne sont pas cotées, donc sont moins soumises aux soubresauts et aux paniques boursières ».
De par leur gouvernance, elles peuvent être moins soumises à la pression de rentabilité à court terme et être plus résistantes aux crises – bien qu’un peu moins performantes financièrement. « Cette vision à plus long terme permet potentiellement une meilleure intégration des enjeux environnementaux, avance Vincent Vandeloise. Car si on doit résumer la problématique de la transition, c’est ce conflit entre décision à court terme et enjeux à long terme ».
Cependant, certaines recherches montrent que les banques coopératives tendent à être plus proches des intérêts de leurs clients mais pas nécessairement de l’intérêt général, et suggèrent un rapprochement des pratiques des banques mutualistes de celles des banques commerciales.
Surtout, « les chiffres ne montrent pas que leur statut les conduit naturellement à être leaders sur le climat et la RSE, tranche Eric Lamarque. On observe un certain nombre d’initiatives sur le sujet dans le mouvement coopératif, mais sur les grands agrégats, il n’y a pas d’élément de différenciation majeure. Peut-être en verra-t-on une dans quelques années, quand on aura les statistiques sur les indicateurs verts. Mais un problème général des banques coopératives est le manque de base de données de qualité parce que le monde coopératif est très morcelé ».
Sous l’effet combiné de la réglementation, des attentes clients et du risque climatique, l’ensemble du secteur bancaire semble avoir intégré les enjeux de transition écologique. « Les banques classiques savent que si elles financent trop le pétrole, cela pourrait gêner certains clients et se retourner contre elles, explique Eric Lamarque. Ces établissements agissent de manière pragmatique : les transitions, l’impact, la durabilité, sont devenus un levier de performance commerciale autant qu’un enjeu réputationnel ».
Certes, le Crédit Coopératif, BPCE et le Crédit Agricole ont mis en place des équipes qui accompagnent leurs clients entrepreneuriaux pour les accompagner concrètement, et pas seulement financièrement, sur leur transition écologique. « Mais BNP Paribas a fait la même chose ensuite », tempère Eric Lamarque. De même, toutes les banques tendent à accorder des prêts à des taux plus élevés aux activités polluantes.
La Fédération française bancaire notait une hausse de 28 % en 2024 du financement des énergies renouvelables par les banques, pour s’établir à 96 milliards, une hausse de 27 % des crédits verts et durables à leurs bilans… et quatre françaises classées dans le top 10 mondial du financement des énergies renouvelables, dont une seule mutualiste, le Crédit Agricole, aux côtés de la Société Générale et BNP Paribas.
Même si parfois leurs progrès sont plus lents qu’attendus par le législateur ; en témoigne cette amende record de 7,55 millions d’euros infligée au Crédit Agricole par la Banque Centrale Européenne ce mois-ci parce qu’il n’avait pas respecté le délai d’une obligation d’évaluation de ses risques climatiques et environnementaux.
Mais là où la FBF insiste sur les aspects positifs – le financement de la transition -, des ONG, Reclaim Finance et Greenpeace en tête, pointent les financements des énergies fossiles, très importants chez ces mêmes banques. Une page dédiée de Reclaim attribue un impact environnemental à chaque banque, et si la majorité des banques commerciales sont mal notées, certaines banques mutualistes ne font pas mieux. Plusieurs experts contestent toutefois la méthodologie de ces classements, notamment les comparaisons entre financements effectivement décaissés et simples lignes de crédit.
Parmi les meilleures élèves, d’après les ONG, on trouve certes la Nef (qui n’est cependant pas une banque de détail et a un volume d’activité très faible) et le Crédit Coopératif, mais également La Banque Postale, qui n’est pas une coopérative – mais n’a pas non plus d’actionnaires privés.
La Nef et le Crédit Coopératif (membre fondateur) sont d’ailleurs les seules banques françaises à faire partie de la FEBEA, Fédération européenne des banques éthiques et alternatives. Alors que certains membres ne sont pas des coopératives.
Selon la FEBEA, une banque éthique se définit par l’usage du capital : la stratégie d’allocation du crédit vers l’impact social et environnemental, aussi bien au niveau des projets que des acteurs ; des critères d’exclusion stricts ; la transparence. Un rapport de la FEBEA comparant banques éthiques et banques coopératives montre que les banques éthiques présentent une part des prêts dans le total d’actifs plus élevée, une exposition plus faible aux activités de marché, une dépendance plus forte aux dépôts de clientèle.
Les critères d’exclusion sont particulièrement discutés – typiquement, les énergies fossiles. Par exemple, le Crédit Coopératif ne finance aucun projet en rapport avec l’armement, les énergies fossiles, le nucléaire et les produits biocides. Or certaines grandes banques mutualistes financent encore le développement de certains projets d’énergie fossile. A l’inverse, La Banque Postale n’en finance pas.
Mais certains pointent une hypocrisie : en effet, les banques qui peuvent se vanter de ne pas ou très peu financer les activités polluantes, sont soit récentes, et ont pu directement s’orienter vers des acteurs vertueux, soit avec une clientèle historique de petits acteurs peu polluants.
« Quand vous êtes une banque qui, historiquement, n’est pas du tout sur ce marché et que ce marché fait 0,5 % de vos revenus, c’est facile d’arrêter, tacle Eric Lamarque. Quand 10 % ou 15 % de vos revenus viennent de ces activités, c’est plus compliqué et plus long. Sauf à accepter des réductions d’activité et des licenciements. Par contre, la question, c’est ce qu’ils font pour aider leurs clients à sortir de l’énergie fossile ».
« Investir dans des sociétés ‘brunes’, de manière à les rendre plus neutres, voire vertes, c’est nécessaire, on ne peut pas critiquer les banques qui le font, reconnaît un acteur du secteur. Par contre, on peut critiquer si, finalement, les investissements ne permettent pas d’accélérer la transition de ces sociétés ».
La taille et le degré de centralisation jouent ainsi un rôle majeur. Les établissements les plus importants – coopératifs ou non – financent mécaniquement davantage de grands groupes, y compris dans les secteurs les plus émetteurs. En France, les banques coopératives détiennent plus des deux tiers des parts de marché. Elles financent donc mécaniquement de grands groupes, y compris dans les secteurs les plus émetteurs.
Car si les banques mutualistes étaient historiquement de petites structures créées pour donner un accès au crédit aux acteurs qui en étaient privés, car trop à risque, certaines se sont structurées en réseau pour accompagner la croissance de leurs clients. BPCE ou le Crédit Agricole, aux structures centralisées fortes, financent plus les énergies fossiles que le Crédit Mutuel, qui n’a pas une structure centralisée importante.
À l’inverse, des structures plus petites ou plus spécialisées peuvent plus facilement afficher des portefeuilles décarbonés. Ainsi, le Crédit Coopératif a un engagement social et environnemental très fort : un milliard d’euros de financement de l’économie sociale et solidaire en 2025 autant que les entreprises classiques, contre 400 millions pour les particuliers ; financement des prêts uniquement avec les dépôts des clients pour garantir une meilleure traçabilité ; fléchage de l’utilisation des dépôts.
Or, il a été créé par des coopératives et 30 000 de ses clients, soit la moitié des personnes morales clientes, appartiennent à l’économie sociale et solidaire. « C’est sans doute la raison pour laquelle on est un peu à la pointe sur ces sujets, parce que nos sociétaires nous le demandent, et qu’on porte une histoire », avance son directeur de l’impact Laurent Coudercher. Et il appartient au groupe BPCE, profitant donc de la mutualisation des coûts avec un très grand groupe.
Certains experts du secteur mettent en avant que chaque banque agit sur la transition écologique en fonction de son cœur de cible. C’est donc davantage le modèle d’affaires que le statut juridique qui détermine l’action concrète en matière de transition. Le statut peut alors avoir un effet indirect. En effet, les banques coopératives, historiquement ancrées dans les territoires, accompagnent davantage les PME, le crédit immobilier ou les collectivités locales.
Quand les grands groupes capitalistes, comptant plus de clients énergéticiens, vont travailler à la décarbonation de ces acteurs. Le Crédit Agricole est parfois présenté comme plus performants en matière d’accompagnement des green bonds. Un acteur note que son accompagnement de la transition agricole est en revanche variable d’une caisse régionale à une autre. Le groupe BPCE, de son côté, a une forte clientèle de collectivités locales, avec des besoins spécifiques en matière de transition.
La révision de certaines législations européennes, entre autres la CSRD et le SFDR, doivent simplifier les obligations en matière de transition et de durabilité, jugées très complexes et parfois contradictoires, mais font craindre à certains acteurs que la réglementation soit vidée de sa substance. Eric Lamarque observe cependant que certaines grandes banques mutualistes, « le Crédit Agricole, BPCE, soutiennent la proposition de la FBF de simplification. Or, c’était peut-être l’occasion de se différencier ».
Le Crédit Coopératif, de son côté, assure qu’il maintiendra ses engagements et une communication transparente auprès des clients, même sans contrainte. Plusieurs acteurs estiment que les banques françaises, coopératives ou pas, ne vont pas totalement se désengager des démarches de durabilité, parce qu’elles y ont déjà investi des sommes conséquentes, et que cela reste une demande des clients.
« Les banques ne vont pas tout miser sur la durabilité aux dépens de leur croissance, de leur profitabilité, reconnaît Vincent Vandeloise. La question, c’est à quel point elles peuvent continuer à influencer des comportements plus durables chez leurs clients et à quel moment considérer que les banques ont réellement fait ce qu’elles pouvaient pour favoriser la transition ».
Même si « le secteur bancaire ne va pas être le conducteur de la transition, il va en être un facilitateur. En même temps, on ne peut pas mettre toute la responsabilité sur le secteur bancaire. Encore faut-il maintenir un niveau d’exigence réglementaire suffisant ».
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