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INTERVIEW. De retour à Evry 22 ans après ses débuts, Guillaume Meunier a pris les rênes du tribunal judiciaire en début d’année. Quels chantiers attendent le magistrat ? Comment appréhende-t-il ce territoire aux multiples défis ? Avant son audience d’installation, le 30 mars prochain, le président a répondu aux questions du JSS. « Il faut que l’institution soit forte pour protéger les magistrats : le risque, c’est celui d’une justice qui ne soit pas rendue avec la sérénité nécessaire que l’on doit à nos concitoyens », a-t-il également alerté, dans le contexte d’attaques croissantes envers les juges.

Journal Spécial des Sociétés : Vous faites votre retour dans une juridiction francilienne après une carrière riche, qui vous a mené de Paris à Meaux, en passant par l’administration centrale, ou encore dans plusieurs juridictions du Nord. Qu’attendez-vous de cette prise de poste ? Comment voyez-vous votre retour à Evry ?
Guillaume Meunier : J’ai été très heureux d’être nommé à Evry-Courcouronnes, et surtout d’y faire mon retour, près de 22 ans après y avoir fait mes débuts. Je suis une personne très attachée aux symboles, alors j’ai été touché que le CSM propose mon nom !
J’ai constaté aussi que, malgré les années, la circulation du RER D n’avait pas changé (rires). Plus sérieusement, j’ai retrouvé une juridiction qui ressemble beaucoup à ce que j’ai pu quitter : un tribunal jeune, dynamique, mais avec beaucoup de magistrats expérimentés.
De mon point de vue, Evry a une organisation interne et une hiérarchie qui permettent à beaucoup de jeunes magistrats d’être épaulés, alors même qu’ils vont travailler dans un environnement pas évident, compte tenu de la charge de travail propre aux juridictions de banlieue parisienne.
JSS : Lors de l’audience de rentrée du tribunal judiciaire, en janvier dernier, le procureur de la République et la présidente par intérim ont salué la forte solidarité entre les équipes du tribunal, malgré les moments difficiles. Est-ce un constat que vous partagez ?
G. M. : Alors même que j’ai un très fort souvenir de mon premier jour ici, à Evry – une arrivée un peu déroutante, dans cette grande ville bétonnée – je suis très nostalgique de ces premières années de fonction. J’y ai rencontré des gens formidables, qui ont fait de très belles carrières par la suite. Je garde effectivement le souvenir d’une forte solidarité entre magistrats, jeunes comme plus expérimentés.
Les postes de présidents dans des juridictions comme Evry attirent de moins en moins de candidatures, mais pour ma part, j’étais plutôt enthousiaste, car j’en gardais un très bon souvenir. Y compris des relations avec le barreau, qui étaient plutôt bonnes.
Bien sûr, en 22 ans, le tribunal a eu le temps de changer, de se moderniser, de passer au numérique, tout va plus vite… Mais dans le même temps, certaines choses n’ont pas bougé : la cafétéria, avec ses visages familiers, par exemple.
JSS : En 2009, vous avez été nommé à l’administration centrale du ministère de la justice, notamment à la Direction des affaires civiles et des grâces. En 2015, vous avez été sous-directeur du droit civil. Que retenez-vous de ces années hors des juridictions ?
G. M. : J’ai été chargé pendant mes années au ministère plusieurs dossiers emblématiques, comme les négociations pour le brevet des juridictions européennes et la préfiguration de ce qui allait devenir la juridiction unifiée du brevet (l’accord relatif à une juridiction unifiée du brevet (AJUB) est entré en vigueur le 1er juin 2023 et concerne 18 états membres de l’UE, ndlr). Une des périodes marquantes comme sous-directeur a été le pilotage de la réforme du droit des contrats, dont on vient de fêter les 10 ans.
J’ai eu la chance de piloter d’autres réformes importantes, comme la déjudiciarisation du divorce par consentement mutuel, ou encore la création de la chambre internationale de la cour d’appel de Paris.
J’ai vécu neuf années extrêmement riches, qui m’ont permis de faire un pas de côté et d’être au cœur du réacteur. J’y ai développé une forte culture du processus législatif français, ce qui pour un juriste, et surtout pour un magistrat, est quelque chose de très précieux. C’était un travail d’équipe, avec de fortes contraintes : vous vivez au rythme de l’agenda d’un ministre. Mais j’y ai traité des sujets passionnants.
JSS : Vous avez fait le choix de retourner sur le terrain après cette période à l’administration centrale. Pourquoi ?
G. M. : J’ai eu le souhait de retourner sur le terrain parce que, malgré la richesse des années en « centrale », j’ai choisi le métier de magistrat pour me confronter aux réalités de mes concitoyens. Comme j’ai développé un certain goût pour l’encadrement, j’ai souhaité me diriger vers le poste de président de tribunal.
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C’est ainsi qu’en avril 2018, j’ai été nommé président du tribunal judiciaire de Dunkerque, avec un contraste assez net : quelques jours avant mon arrivée dans le Nord, j’étais au Conseil d’Etat et je défendais, pour Nicole Belloubet, la loi de programmation et de réforme pour la justice. Présider un tribunal est une fonction que j’apprécie énormément, et je ne me vois pas la quitter après 8 ans.
JSS : Les magistrats sont de plus en plus menacés, sans compter une défiance croissante envers l’institution judiciaire. Craignez-vous pour l’avenir de la profession ?
G. M. : Malheureusement, nous sommes comme les croque-morts, la société aura toujours besoin de nous, et nous ne sommes pas près de connaître la crise (sourires). En ce qui concerne notre sécurité, effectivement, je pense que notre pays vit un moment charnière, confronté à des phénomènes d’ampleur comme le narcotrafic ou le terrorisme. Nous avons le devoir d’être attentifs à la sécurité des individus et des collectivités judiciaires en général.
« Malheureusement, nous sommes comme les croque-morts, la société aura toujours besoin de nous »
Guillaume Meunier, président du TJ d’Evry
En tant que président du tribunal judiciaire de Béthune, lors de l’ouverture du QLCO de Vendin-le-Vieil, l’un de mes premiers sujets a été la mise en sûreté de la juridiction. Oui, il y a des magistrats menacés, et il faut que l’institution soit forte pour les protéger : le risque, c’est celui d’une justice qui ne soit pas rendue avec la sérénité nécessaire que l’on doit à nos concitoyens.
Et au-delà de ces menaces, il y a ce contexte général, vieux comme le système judiciaire français, de remise en cause de l’autorité judiciaire par des commentaires faits à l’emporte-pièce. En tant que président, cela m’amène à réfléchir à comment mieux communiquer, comment expliquer les décisions de justice, pour limiter ces attaques qui sont souvent mal renseignées.
JSS : Que suggéreriez-vous pour améliorer la communication des magistrats, et plus précisément du TJ d’Evry ? Faut-il une justice plus incarnée ?
G. M. : Je considère effectivement que la justice doit être incarnée, et pas seulement par des role models ou quelques magistrats médiatiques. Les juridictions doivent porter une parole institutionnelle et travailler à leur communication, à la fois sur le plan externe et interne.
Il faut mieux faire connaître l’institution, mais aussi mieux la faire comprendre : si vous ne prenez pas le temps d’expliquer la portée d’une décision, forcément, vous laissez les autres s’en emparer et développer des interprétations orientées ou fausses.
Incarner la justice s’inscrit aussi au sein d’un ressort : en tant que président, je dois m’assurer que l’institution judiciaire soit présente au sein d’un territoire, travailler avec les administrations partenaires, et valoriser les bonnes pratiques. Renvoyer une image dynamique, et non plus l’image d’une institution un peu secrète sauf lors des audiences solennelles.
Au quotidien, j’essaie de communiquer sur ce que je fais et ce que font mes collègues. Et le tribunal d’Evry peut tout à fait s’inscrire dans un cadre plus large, qui ouvre ses portes lors des Journées du Patrimoine, ou dans des échanges avec la faculté, avec le monde culturel…
JSS : Quels seront les autres chantiers que vous aurez à mener à Evry ?
G. M. : Le premier sera celui de la défense des effectifs de magistrats, de fonctionnaires et de contractuels, pour faire face à l’activité juridictionnelle. C’est un sujet extrêmement important pour la juridiction d’Evry, qui souffre d’un manque d’attractivité. On parlait de communication, c’est peut-être aussi l’occasion de donner une image positive de la juridiction pour donner envie d’y venir. La moitié de l’effectif est arrivée il y a trois ans. Fidéliser les agents sera très important.
Le plan national décidé par le garde des Sceaux pour améliorer le traitement des affaires criminelles va sans doute nous demander des efforts sur les ressources humaines et sur le bâti. On a besoin de salles d’audiences.
L’un des gros sujets sera aussi l’amélioration de notre traitement de l’exécution et de l’application des peines : vous n’ignorez pas la présence sur notre juridiction du plus gros centre pénitentiaire d’Europe, Fleury-Mérogis. Pour traiter les dossiers qui en dépendent, il faudra mettre le service d’application des peines au niveau des exigences requises par l’activité de la prison (ndlr : le tribunal d’Evry compte 11 juges d’application des peines).
« Le TJ d’Evry fonctionne dans de bonnes conditions, mais au prix d’un investissement extrêmement fort de ses personnels »
Guillaume Meunier
La question du recrutement se pose aussi côté civil. Evry est une juridiction qui fonctionne dans de bonnes conditions, mais au prix d’un investissement extrêmement fort de ses personnels. Quels que soient les domaines dans lesquels nous intervenons, nous avons cette exigence d’une justice qui passe vite. Nous le devons aux citoyens, prévenus comme victimes.
JSS : Concernant les relations magistrats/avocats : comment les apaiser ? Notamment en ce qui concerne les audiences tardives, qui ont pu être pointées du doigt à Evry ?
G. M. : Je me méfie toujours quand on me parle de relations tendues entre les avocats et les magistrats en général. La réalité est qu’individuellement, ça se passe bien. Quand il y a des tensions entre une juridiction et son barreau, elles peuvent être liées à l’organisation de certains circuits.
C’est vrai, à Evry, il y a des tensions liées à l’activité pénale, mais elles se retrouvent partout en France. Nos concitoyens ont des exigences, qui se traduisent par des politiques publiques, notamment définies par le garde des Sceaux, et plus localement par des politiques pénales appliquées par les procureurs de la République. Ils ne choisissent pas la délinquance, la première responsable de la charge pénale.
Derrière, il faut que chacun prenne conscience des enjeux, pour trouver la meilleure organisation possible. Les audiences tardives ont des explications multifactorielles, sur lesquelles on doit pouvoir dialoguer et définir des solutions communes.
Ces considérations doivent aussi trouver des réponses à échelle nationale : considère-t-on qu’il est normal qu’une audience qui commence à 13h30 puisse se terminer à 22h, minuit ou 1h du matin ?
Ça suppose des effectifs, des salles d’audience… et à défaut, la variable d’ajustement ne peut se trouver que dans une adaptation des politiques pénales, ou dans une accélération des dossiers. Mais si vous jugez des audiences plus rapidement vous avez une pile de dossiers qui augmente, ce qui rallonge encore les délais de jugement… Ce sont de vrais sujets structurels.
JSS : Les droits des femmes sont un fort enjeu en Essonne ; et le TJ d’Evry a déjà innové en matière de VIF avec des audiences spécialisées. Est-il question d’aller plus loin encore ? Peut-on par exemple envisager un rapprochement civil/pénal en matière de VIF, comme cela se fait ailleurs ?
G. M. : Je m’assurerai qu’en la matière, le pôle VIF, où se rencontrent différents services – pénal, parquet, affaires familiales, tribunal pour enfants – continue d’échanger des informations. Sa communication et ses outils me paraissent bien structurés. Concernant le rapprochement civil-pénal : si on arrive à bien faire fonctionner l’existant, ce sera bien.
Je pense qu’en termes de VIF, la justice a montré sa capacité à traiter ce phénomène d’ampleur. Mais, et je rejoins le rapport de Gwenola Joly-Coz et Éric Corbaux à ce sujet, il faut surtout une véritable révolution. Car ce sont toujours les mêmes mécaniques qui reviennent, les mêmes mécanismes d’emprise ; il faut que les mentalités changent. Face à banalisation de la violence, à la résurgence des discours masculinistes, la justice ne pourra pas tout faire toute seule.
JSS : Les rixes sont également un phénomène d’ampleur en Essonne, qui concentre 25 % de ces faits à échelle nationale. Comment le TJ les appréhende, et comment peut-il en améliorer la réponse judiciaire ?
G. M. : Au début de cette interview, nous avons parlé de mon retour en Essonne 22 ans après y avoir fait mes débuts. Ce qui est très inquiétant, c’est que ce phénomène, qui a marqué les années 1990-2000, n’a pas changé : une surreprésentation des mineurs, des bagarres très violentes. Il est important de multiplier les échanges avec nos interlocuteurs pour bien cerner le phénomène, pour permettre au parquet et à la juridiction de s’organiser en amont si on a connaissance de rixes à venir…
« En 20 ans, le phénomène des rixes n’a pas changé »
Guillaume Meunier
Ce qui m’a frappé aussi, c’est que certains de ces jeunes sont les enfants de certains jeunes que j’ai eus dans mon cabinet de juge des enfants il y a 20 ans ! Il y a une transmission de cette culture du groupe, qui perpétue des rivalités, dans un contexte de prolifération du port d’arme blanche – ce qui aggrave les faits. Les rixes transcendent les origines ethniques, les affiliations religieuses : ce sont des phénomènes de quartiers, de territoires, qui me paraissent très archaïques.
Il me manque encore quelques clés de lecture sur le sujet. Ma démarche sera de porter auprès des pouvoirs publics la nécessité d’un regard particulier non seulement sur le département, mais aussi sur notre juridiction, pour la doter des moyens humains et matériels pour lutter contre cette délinquance.
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