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INTERVIEW. Après plusieurs livres sur l’abolitionnisme pénal, la militante féministe et sociologue Gwenola Ricordeau publie Tant qu’il y aura des prisons (Le Passager clandestin), un ouvrage qui se veut plus grand public. Objectif : donner des clés à celles et ceux qui ne sont pas convaincu·es par l’efficacité de l’incarcération.

La courte incarcération d’un ancien président, fin 2025, a marqué un tournant politique et médiatique. Rarement la prison aura été autant au cœur des débats en France. Mais aurait-on entendu les mêmes critiques du système judiciaire et pénitentiaire à la suite de la condamnation d’un homme non-blanc issu d’un quartier populaire ? C’est l’une des questions qui introduit Tant qu’il y aura des prisons, de Gwenola Ricordeau, sociologue, féministe et militante pour l’abolition du système pénal, et éditrice de la collection Cahiers Abolitionnisme Pénal chez Atelier Téméraire.
Journal spécial des sociétés : Vous adressez ce livre à celles et ceux qui croient par défaut à l’utilité de la prison, ainsi qu’à celles et ceux qui pensent que « la prison n’est pas la solution », dites-vous. Pourquoi ?
Gwenola Ricordeau : Effectivement. Depuis pas mal d’années, et notamment autour de mes précédents ouvrages, j’ai souvent rencontré des gens qui avaient une certaine sensibilité à la critique de la prison, et plus largement du système pénal. Je me rendais compte qu’ils se retrouvaient face à quelque chose de gigantesque – soit l’abolitionnisme pénal – et je voulais leur rendre accessible cet immense champ de discussions.
Parce que je pense qu’il est extrêmement répandu de penser que ce système ne fonctionne pas bien, sans pour autant être outillé à ce sujet. L’idée était donc de réunir les arguments et les contre-arguments dans un même livre. Donc évidemment, de dépasser ce qui revient régulièrement dans les débats publics, à savoir ce « scandale des prisons ».
Aujourd’hui, les séquences politiques et médiatiques sur la prison se concentrent en effet en général soit autour de scandales sur les « prisons dorées », soit à l’inverse sur les mauvaises conditions de détention et la dénonciation de la surpopulation carcérale. Comment l’expliquez-vous ?
En fait, la dénonciation des prisons dorées et du luxe dont bénéficieraient les prisonniers, ou à l’inverse la dénonciation des prisons pourrissoires, ça reste à la fin toujours les deux phases d’une même pièce, où l’on ne discute pas de ce à quoi sert la prison. Cela ne remet pas en cause la punition et l’usage de l’enfermement. Alors, certains disent qu’il faudrait punir plus, punir moins, mettre la punition au cœur de la réhabilitation, et finalement l’existence même de la prison ne peut pas être discutée tant qu’on reste dans cette opposition.
Évidemment, ce qu’il y a derrière, c’est la conviction que certaines personnes méritent d’être punies. Que la place des criminels est en prison et que c’est de cette façon-là qu’on pourrait s’attaquer au crime, mais ce sont plein de présupposés non discutés. Le fait de présenter la prison et le crime comme étant des vases communicants, comme si plus de prison réduisait le crime, est une croyance largement répandue et qui explique pourquoi on ne sort pas de ce débat-là.
Les débats dénonçant la surpopulation carcérale débouchent le plus souvent – et c’est le cas en France en ce moment – sur l’annonce de la création de nouvelles places de prisons. En quoi n’est-ce pas une solution, selon vous ?
En fait, ce n’est ni une solution à la question de la prison ni à celle de la délinquance. Construire de nouvelles prisons ne règle pas le problème des mauvaises conditions de détention, car on sait que plus on en construit plus on les remplit. Il y a une forme d’absurdité à penser ça. Il est vrai qu’une des premières réactions, quand on parle d’abolir la prison est une sorte de crainte, car le sens commun imagine qu’une société sans prisons serait forcément une société violente, mais il n’y a pas de lien entre le nombre de personnes incarcérées et la sécurité ou le niveau de la délinquance.
Ce que peut apporter une peine d’incarcération pour une victime, c’est ce qu’on appelle l’effet de neutralisation : c’est-à-dire qu’une personne est mise hors d’état de nuire, pour un temps, généralement limité, mais il s’agit d’une vision extrêmement simpliste de ce qu’est la sécurité.
« Le sens commun imagine qu’une société sans prisons serait forcément une société violente, mais il n’y a pas de lien entre le nombre de personnes incarcérées et la sécurité ou le niveau de la délinquance »
Gwenola Ricordeau
Sa définition va au-delà de l’absence de danger. C’est un rapport au monde qui fait qu’on sait qu’on peut mener sa vie sans crainte, et notamment sans crainte que la personne soit libérée. Ce que propose le système pénal avec la prison est censé répondre à la fois aux violences sexuelles et sexistes, aux détournements d’argent par un homme politique, à la petite délinquance… Or, avoir une seule et même réponse à opposer à des problèmes sociaux et structurels dit la faiblesse de cette réponse.
A qui profite réellement la prison, si elle ne sert pas les victimes ?
Si la prison ne profite pas aux victimes, si elle n’apporte pas davantage de sécurité, on peut se dire que ce à quoi elle sert vraiment, c’est à protéger le système capitaliste. Finalement, dénoncer certains hommes dans des situations de violences sexistes et sexuelles permet dans une certaine mesure au patriarcat de se maintenir, puisque le problème serait simplement celui de quelques hommes et pas le patriarcat lui-même. Même chose pour le racisme.
Vous définissez en ce sens la prison comme un « rouage du suprémacisme blanc ». Pourquoi ?
On peut commencer par dire qu’il y a évidemment une surreprésentation des personnes issues de l’histoire de l’immigration, de l’histoire coloniale, parmi les personnes criminalisées. Elle est liée à la fois au statut des individus, qui sont parmi les plus précaires, et qui sont aussi ciblés plus spécifiquement par les politiques pénales, à commencer par l’activité policière. On peut aussi voir dans les jugements rendus pour le même type de délit ou de crime, que les personnes ne reçoivent pas la même peine selon leur sexe, leur classe sociale ou leur possibilité de mobiliser des ressources. On peut donc d’une certaine manière mettre en avant le caractère raciste de la justice, au-delà des intentions des individus qui font partie de l’institution et qui peuvent être de très bonne volonté.
Ensuite, il y a la question de comment on pense pouvoir s’attaquer au racisme en mobilisant le système pénal. De la même façon qu’avec le patriarcat, on voit que le système pénal est capable de punir certains individus racistes, ou certaines discriminations, mais n’a pas la capacité de remettre en cause un fonctionnement plus général. Et on le voit très bien avec la police, par exemple.
Ce que le système pénal pourrait éventuellement faire, c’est de condamner un ou des policiers. Mais il ne peut pas résoudre le fait que les personnes racisées sont davantage ciblées par l’action de la police. On voit bien que sur quelque chose qui fait système, la chaîne pénale est toujours une réponse extrêmement simpliste.
Vous critiquez la contribution du féminisme au durcissement des politiques pénales. Vous appelez notamment à la lutte contre la création de nouvelles catégories pénales, comme le féminicide. En quoi cela est-il contre-productif, selon vous ? La prison n’est pas une solution pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes ?
D’un point de vue abolitionniste, il y a une logique à ne pas vouloir créer de nouvelles catégories pénales, de la même façon qu’on ne veut pas de nouvelles places de prison, de nouveaux recrutements de juges ou de policiers. La première étape vers l’abolition est la réduction du champ d’action, mais aussi du nombre de professionnels qui font partie de la chaîne pénale.
Alors, dire ça ne signifie pas qu’on est indifférent aux préjudices à caractère sexuel, mais plutôt que le système pénal n’est pas à la hauteur des attentes des victimes et de la complexité de l’enjeu des VSS – soit un crime de masse, avec un nombre d’auteurs extrêmement important. Si on restait dans le paradigme punitif, il faudrait enfermer toute une partie de la population, tout simplement parce qu’on a affaire au patriarcat. En d’autres termes, punir des individus permet de ne pas s’attaquer au système.
Votre position ne consiste pas seulement à demander l’abolition de la prison, mais va au-delà. Pouvez-vous l’expliquer ?
Il est vrai que ce livre se focalise sur la question de la prison parce que je pense qu’il est plus largement entendable qu’on pourrait faire sans. Mais de mon point de vue, cela est une étape tactique, puisque je m’inscris dans l’abolitionnisme pénal, qui n’est pas simplement une critique de l’enfermement, mais une critique du système pénal, et de la manière dont l’Etat définit certains faits comme devant être punis. Cela inclut par exemple aussi l’abolition de la police, à laquelle j’avais consacré un livre.
Vous critiquez dans votre livre la posture qui consiste à demander aux abolitionnistes des alternatives à la prison. Mais peut-on penser l’un sans l’autre ?
Alors non, parce que les alternatives sont à la fois des espaces d’expérimentation, et de survie pour certaines personnes. De la même manière qu’il y a aujourd’hui besoin d’alternatives en matière d’écologie, qu’il y a besoin d’espaces safe pour les femmes, les personnes LGBT. Par contre, les alternatives ne sont à mon sens pas suffisantes pour détruire un système. Il y a aussi besoin de conflictualité, et pas seulement de créer d’autres façons de rendre justice.
Il y a des courants dans l’abolitionnisme qui défendent la création d’espaces alternatifs. Il y en a d’autres qui pensent que l’abolition doit se faire par étapes, via la promotion de réformes qui permettent d’affaiblir le système, jusqu’à ce qu’on puisse arriver à sa disparition. Et il y a un autre courant, auquel j’appartiens, qui voit l’abolitionnisme comme un projet révolutionnaire, qu’on ne peut construire que dans un changement de société.
Vous dressez un parallèle entre l’abolition de la peine de mort, et celle, selon vous inéluctable, de la prison. Pensez-vous réellement que l’on puisse un jour condamner la détention avec autant de force que la mise à mort ?
J’en suis convaincue, et je suis aussi convaincue que, malheureusement, cette abolition ne sera pas motivée par des valeurs abolitionnistes, mais parce que le système capitaliste aura des manières plus rentables de surveiller et de punir des individus. D’autant plus que continuer à construire des prisons et à enfermer des personnes ne tient plus en termes de rentabilité quand on a des technologies de surveillance qui se développent et peuvent permettre la mise au travail des individus plutôt que leur incarcération.
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