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Si le dernier rapport de l’éditeur de solutions Wolters Kluwer indique que 92 % de leurs utilisateurs ont quotidiennement recours à l’intelligence artificielle, celle-ci est surtout utilisée pour des tâches simples plutôt que pour des applications juridiques avancées, nuance le directeur produit Grégoire Miot.

L’intelligence artificielle, un outil de plus en plus utilisé par les cabinets d’avocats et directions juridiques d’entreprise ?
Mi-mars, le groupe Wolters Kluwer, spécialisé dans les solutions d’information et de logiciels pour les professionnels du droit, de la fiscalité et de la conformité financière, a rendu publics les résultats de son enquête « Avocats et Juristes face au futur 2026 ».
Construite à partir des retours de 810 avocats exerçant en cabinet ou en direction juridique dans neuf pays européens, cette septième édition du rapport met en évidence une adoption accélérée de l’intelligence artificielle.
Evolution naturelle ou adoption contrainte ? Entretien avec Grégoire Miot, ancien avocat, directeur produit de l’éditeur et président de l’European Legal Technology Association (ELTA).
JSS : Dans la nouvelle édition du rapport « Avocats et Juristes face au futur 2026 » de Wolters Kluwer, quelle donnée a particulièrement retenu votre attention ?
Grégoire Miot : Celle qui personnellement me parait la plus intéressante, ce sont les 62 % de professionnels qui déclarent gagner entre 6 et 20 % de temps chaque semaine grâce aux outils d’IA. C’est très révélateur de l’évolution des usages avec l’IA en cabinet et en direction juridique (DJ). Elle s’installe progressivement dans les pratiques, mais avec une approche encore très empirique.
Les professionnels découvrent petit à petit par eux-mêmes comment en faire un meilleur usage, au-delà du gain de temps évident, quelles IA sont les plus pertinentes pour tel ou tel cas d’usage, et ils commencent à développer leurs préférences, à identifier des caractéristiques particulières de certaines modèles.
Il existe des cas d’usage plus avancés et très spécifiques au secteur juridique, mais, à ce stade, l’adoption repose surtout sur des usages triviaux. C’est cette première couche de productivité et d’efficacité que traduisent, selon moi, ces gains de temps de 6 à 20 %.
JSS : Le rapport souligne une accélération de l’adoption de l’IA assez nette cette année chez les avocats et les juristes. Comment l’expliquez-vous, alors qu’il s’agit d’un secteur historiquement prudent face à l’innovation ?
G. M : C’est un métier qui a désespérément besoin d’améliorer sa productivité, et ce depuis longtemps. Et pour la première fois, une technologie qui ne se limite plus à la simple gestion de l’information mais touche directement à la sémantique, qui est au cœur du droit, s’est imposée.
C’est presque une technologie qui était faite pour ces métiers-là, lesquels ont besoin d’articuler des idées, des concepts. Cela a, selon moi, largement contribué à son succès – le fait d’utiliser un outil qui donne l’impression qu’il « comprend » le langage juridique.
JSS : La tendance semble se retrouver à l’échelle mondiale…
G. M : Nous avons réalisé assez peu de comparatifs entre les régions et pays. Néanmoins, en effet, parmi les éléments analysés, on observe beaucoup d’homogénéité entre les zones géographiques, tant sur l’adoption que sur l’usage de l’IA.
Certaines régions peuvent être légèrement plus avancées que d’autres, mais les tendances sont sensiblement les mêmes. L’usage est particulièrement net dans toutes les régions qui déclarent des gains de temps hebdomadaires significatifs, et d’autres sur les revenus. Finalement, il n’y a jamais eu autant d’alignement d’une fonction juridique à une autre, d’une région à une autre.
JSS : Selon les résultats, 92 % des interrogés déclarent utiliser au moins un outil d’IA dans leur travail quotidien. Quelles conclusions en tirez-vous ?
G. M : C’est un chiffre impressionnant mais finalement assez aligné avec l’évolution observée ces dernières années, que ce soit dans nos études ou dans d’autres enquêtes du marché. Nous étions déjà sur des niveaux d’usage quotidien qui avoisinaient les 70-80 %.
C’est d’ailleurs pour cela que son arrivée dans les métiers du droit est bien plus bouleversante. On a beaucoup poussé la technologie pour les métiers du droit pendant des années et d’un coup, l’IA, qui n’est pas propre aux métiers du droit, est entrée dans les organisations par les outils bureautiques et les directions informatiques, davantage que par les directions juridiques elles-mêmes et leurs besoins métiers. L’approche est fondamentalement différente.
Il y a aussi un phénomène plus discret mais très présent : celui du « shadow AI ». Même si les entreprises faisaient le choix de ne pas déployer, de restreindre ou limiter l’IA, on voyait quand même des collaborateurs utiliser d’autres modèles, et ils continuent à le faire au demeurant.
JSS : Quels types d’outils d’IA dominent aujourd’hui les usages des juristes et avocats ?
G. M : Les usages sont aujourd’hui très variés, mais quand on interroge les DJ et les cabinets sur leurs attentes, l’un des plus importants est la recherche juridique. C’est par nature quelque chose d’assez fastidieux d’aller chercher dans les bases. L’expertise diffère beaucoup d’un produit à l’autre.
Sur toute la partie documentaire, les cabinets et DJ veulent avoir ces facilités d’optimisation, de réplication de certaines choses qu’ils ont déjà faites. La revue contractuelle est l’un des usages les plus répandus, même si on n’en gratte encore que la surface.
La complexité contractuelle n’est pas nécessairement qu’un accord de confidentialité de quelques pages dans un seul et même document. En réalité, c’est un document qui s’inscrit dans un ensemble contractuel plus large (accords cadre, accords d’exécution, avenants, annexes, précédents etc.,) lesquels s’articulent de façon assez complexe. C’est pourquoi les outils IA sont très utilisés pour ce cas d’usage.
« L’IA, qui n’est pas propre aux métiers du droit, est entrée dans les organisations par les outils bureautiques et les directions informatiques, davantage que par les directions juridiques elles-mêmes. »
Grégoire Miot.

Aujourd’hui, les usages s’étendent aussi à des recherches plus avancées, notamment sur des problématiques propres aux systèmes de common law, ainsi que sur des sujets comme la discovery, la propriété intellectuelle ou la protection des données. Ces cas d’usage restent encore en développement, mais devraient progressivement se généraliser. On est selon moi aux prémices d’une adoption beaucoup plus large.
JSS : Quels obstacles subsistent encore côté utilisateur et côté technologie ?
G.M : Il reste des inquiétudes sur des questions de confidentialité, de souveraineté, de technologie, mais aussi de modèles. Résultat : beaucoup d’organisations peinent encore à dépasser des usages relativement simples pour aller vers des applications juridiques plus complexes et plus stratégiques.
Les freins sont également liés au fait que le marché n’est pas complétement mature sur les solutions technologiques qui couvrent des cas d’usage très complexes de bout en bout.
Quand on lit l’actualité du droit, on a l’impression que l’IA a « craqué le code » de la pratique juridique, qu’elle sait rédiger un contrat, alors que c’est beaucoup plus compliqué que cela. C’est sans aucun doute très impressionnant, mais derrière, il y a toute une logique d’articulation, de complexité d’architecture de données, d’infrastructure IT et beaucoup d’autres choses qui font que les dernières étapes vont prendre encore beaucoup de temps pour se déployer sur des cas d’usages experts.
Pour le moment, les cas d’utilisation sont très ciblés (renégociation, réécriture contractuelle, sur des revues etc.), mais au fur et à mesure que le marché va se structurer, se professionnaliser sur certains cas d’usage, on devrait assister à une adoption un peu plus poussée.
On observe déjà une forme de standardisation de certains usages. Les grands acteurs technologiques et les fournisseurs de modèles d’IA commencent à intégrer directement des fonctionnalités juridiques dans des outils généralistes. On l’a vu récemment avec l’arrivée d’add-ins Word ou d’agents IA capables d’effectuer certaines tâches juridiques, y compris chez des acteurs comme Microsoft.
Là où il va y avoir une rupture, c’est quand on se demandera ce qu’on attend d’une solution « sur étagère » d’un éditeur non juridique.
JSS : Comment adaptez-vous vos outils d’IA aux contraintes spécifiques du secteur juridique, par exemple en termes de traçabilité et de confidentialité ?
G. M : C’est un peu paradoxal mais aujourd’hui, un professionnel du droit qui utilise un outil d’IA recherche une cohérence, une prévisibilité.
Lorsqu’un juriste analyse un contrat plusieurs fois de suite, il n’a pas envie que l’IA donne plusieurs réponses différentes à chaque fois, qu’elle se contredise voire qu’elle revoie complétement sa position juste parce que la question a été posée un peu différemment.
Cela signifie qu’il attend un certain déterminisme là où, par définition, il y a du probabiliste. Or il est compliqué de le faire avec des modèles qui ne sont pas conçus pour ça. A défaut, on va s’assurer qu’une IA est toujours constante sur des situations similaires.
Ensuite, il faut aller un peu plus loin dans les cas d’usage, savoir et comprendre comment articuler la donnée et la structure des informations, c’est le point le plus important.
Il est simple de fournir de la donnée à l’IA et de lui demander d’écrire des choses, il est en revanche beaucoup plus difficile d’articuler de la donnée pour l’IA et de lui expliquer comment le tout est structuré pour ensuite lui demander de raisonner dans ce cadre précis afin d’obtenir des résultats plus fiables et prévisibles. La première cause des hallucinations avec l’IA est liée à du mauvais « prompting ». Une vraie solution métier ne devrait pas laisser un professionnel du droit deviner comment obtenir de bons résultats avec l’IA.
Ces éléments rendent les solutions dédiées aux métiers du droit particulièrement spécifiques. C’est pourquoi je suis convaincu que les professionnels continueront à privilégier des outils conçus pour leurs usages. Une couche d’« office tech » généraliste sera utile à une grande partie du secteur, mais dès qu’il s’agira d’aller plus loin, des solutions spécialisées resteront indispensables.
D’autant plus que l’intégration de données propriétaires, comme nous le faisons actuellement chez Wolters Kluwer, implique de structurer des bases de données complexes, historiques et très riches en informations, même si on va également chercher de la donnée publique.
JSS : Peut-on imaginer, à terme, certaines fonctions juridiques entièrement automatisées ?
G. M : Il y a sans aucun doute des tâches qui doivent être automatisées et qui sont aujourd’hui encore fastidieuses (accès à de la documentation, à des template, une certaine partie de la revue contractuelle qu’on peut automatiser sur certains sujets).
En revanche, j’ai du mal à imaginer aujourd’hui que l’on puisse entièrement automatiser une profession juridique. Cela relève à mon sens du fantasme. Je suis sûr qu’énormément de directions générales en rêvent afin de ne plus avoir à gérer des DJ en interne, mais c’est une erreur de ne pas savoir aujourd’hui transformer la fonction juridique avec des bons outils pour en faire un véritable business partner. D’autant que les problèmes juridiques vont se multiplier.
On peut certes produire énormément de choses aujourd’hui, mais ça ne veut pas dire que c’est qualitatif, ni même valable. Et puis il ne faut pas oublier aussi les hallucinations de l’IA. De la fausse jurisprudence qui passe inaperçue dans les directions peut être très risqué. Cela crée du faux précédent, c’est gravissime.
JSS : Quelle tendance actuelle, mise en évidence par votre étude, vous semble le plus clairement marquer un basculement ?
G.M. : Je vois une distinction de plus en plus nette apparaître entre les cabinets d’avocats et les directions juridiques. Depuis plusieurs années, on observe une montée des attentes des DJ vis-à-vis de leurs prestataires externes, les cabinets d’avocats.
La question du taux horaire revient très régulièrement, c’est un peu l’éternel débat dans le milieu juridique, car les directions veulent de la prévisibilité, mais surtout une maitrise du coût. Elles ne veulent pas payer du temps pour rien.
Est-ce que cela signifie que le taux horaire va disparaitre ? Je ne pense pas, il va au contraire augmenter mais pour du temps d’expertise, ce dont les DJ ont encore plus besoin qu’auparavant.
Aujourd’hui, lorsqu’une DJ fait appel à un cabinet d’avocats, c’est pour l’expertise mais aussi pour la responsabilité. Elle veut être sûre que l’on vienne soutenir un dossier et apposer sa signature.
On observe certes une tendance à internaliser certaines compétences au sein des directions, pour autant les cabinets continueront d’être sollicités pour des expertises très spécialisées. En parallèle, la pression sur l’optimisation du temps passé va s’accentuer : les clients accepteront de moins en moins de voir apparaître des tâches parajuridiques ou peu stratégiques dans les relevés de temps.
JSS : L’IA est-elle simplement un levier d’efficacité ou marque-t-elle à votre avis une transformation du rôle du juriste ?
G. M : Je ne pense pas qu’elle change son rôle qui est celui du garde-fou, du protecteur des intérêts de ses clients ou de l’entreprise où il travaille, néanmoins elle va profondément changer son positionnement, puisque la direction juridique ne sera plus la seule détentrice du savoir juridique. Il va y avoir une transformation évidente de cette fonction bien plus que ce qu’on a pu voir par le passé.
Cela fait maintenant une vingtaine d’année qu’on entend vraiment parler de legaltechs pour les professionnels du droit, on passe vraiment à une autre dimension aujourd’hui.
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