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INTERVIEW. Encore peu documenté et minimisé, l’inceste commis par des mineurs concernerait pourtant un tiers des victimes. Dans son livre paru début février, l’autrice et journaliste Sarah Boucault donne la parole à des enfants auteurs pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre. Auprès du JSS, elle pointe un angle mort des politiques de lutte contre les violences sexuelles intrafamiliales, marqué par un vide législatif et le manque de structures spécialisées, mais aussi par le potentiel sous-exploité de la justice restaurative.

Une personne sur dix en France est victime d’inceste. Si aucune étude scientifique ne porte précisément sur l’inceste commis par les enfants, en recoupant plusieurs études, environ un tiers des victimes d’inceste seraient victimes d’un enfant, soit environ 2,2 millions de personnes.
La journaliste indépendante Sarah Boucault, elle-même victime de son cousin, a rencontré huit enfants incesteurs pour écrire son livre, De l’autre côté de l’inceste (La Déferlante éditions, 2026) afin de mieux comprendre cette violence et de mieux « l’enrayer ». Souvent assimilé à des « jeux sexuels » ou à du « touche pipi », l’inceste commis par des enfants reste un angle mort de la lutte contre la pédocriminalité, estime-t-elle.
Récemment, plusieurs propositions visant à faire évoluer la législation ont été déposées. Parmi elles figurent celle de la sénatrice Annick Billon (UDI), une proposition de loi-cadre transpartisane portée par la députée Céline Thiébault-Martinez (PS), qui prévoit notamment de faire de l’inceste un crime à part entière et non plus une simple circonstance aggravante, ainsi qu’un autre projet de loi-cadre présenté par la ministre Aurore Bergé (EPR).
JSS : Pour écrire votre livre, vous avez décidé d’aller recueillir la parole des enfants incesteurs plutôt que celle des victimes. Pourquoi ce choix ?
Sarah Boucault : En 2023, j’ai publié une enquête dans La Déferlante titrée, « Inceste commis par des mineurs, le grand déni » pour laquelle j’avais uniquement rencontré des victimes. A mesure que ma réflexion sur le sujet avançait, je me suis rendu compte qu’il manquait tout un pan de la situation et qu’il fallait aussi documenter le vécu des enfants incesteurs, leur réalité, les raisons pour lesquelles ils passent à l’acte.
Je voulais aussi savoir s’ils éprouvent de la honte, des regrets ou de la culpabilité. Derrière cette démarche, politique et féministe, l’idée était de mieux comprendre la manière dont cette violence se met en place afin de pouvoir l’enrayer.
JSS : Vous évoquez par ailleurs l’affaire d’Outreau. Quelles ont été les conséquences de cette affaire sur la prise en compte de la parole de l’enfant par la justice dans les années qui ont suivi ?
S.B. : On retient souvent d’Outreau que des adultes ont été accusés à tort, mais il faut rappeler qu’à la fin de l’histoire, quatre personnes ont été condamnés pour viols, agressions sexuelles, proxénétisme et corruption de mineurs sur 12 enfants.
Certains professionnels de la justice comme la magistrate Magali Lafourcade parlent « d’effet post-Outreau » pour décrire la réticence ou l’angoisse à prendre en compte la parole de l’enfant. Suite à cette affaire, entre 2007 et 2018, il y a eu une baisse de 40 % du nombre de condamnations pour de faits de viol… alors que le nombre de plaintes a bondi de 40 %.
JSS : Y’a-t-il des conditions propices à l’accomplissement d’actes incestueux par des mineurs ?
S.B. : Les enfants qui commettent l’inceste sont des enfants ordinaires, qui viennent de tous les milieux, toutes les classes sociales. Ce sont des garçons à 92 % et ce sont des enfants très jeunes, en comparaison avec les autres enfants qui agressent sexuellement, parce qu’ils ont en moyenne 13 ans. Cet inceste survient généralement dans des familles dysfonctionnelles dans lesquelles il y a de la violence physique, psychologique.
Surtout, il survient dans les familles dans lesquelles l’inceste est déjà présent car il se reproduit de génération en génération et se transmet par le silence. Tout cela est favorisé par une société patriarcale et adultiste, au sein de laquelle les garçons et les enfants vont reproduire des logiques de domination qu’ils perçoivent.
JSS : La définition actuelle de l’inceste, posée par l’article 222-22-3 du Code pénal, est-elle adaptée à ce type d’inceste en particulier ?
S.B. : En 2010, le mot « incestueux », et non pas « inceste », entre dans la loi pour la première fois. Dans la liste des personnes incestueuses il y a les ascendants, le frère, la sœur, l’oncle, la tante, le grand-oncle, la grand-tante, le neveu, la nièce ou les conjoints de ces personnes. Sont exclus les cousins, cousines et les frères et sœurs par alliance.
Des affaires dans lesquelles sont impliqués des cousins ou des quasi-frères ne sont donc pas considérées comme de l’inceste. Puisque l’inceste commis par un enfant reste extrêmement minimisé et qu’il y a peu de plaintes, la grosse majorité des cas qui arrivent au pénal sont de toute façon des cas de frères-sœurs.
JSS : Vous écrivez que les actes d’inceste commis par des enfants « sont impensés et constamment minimisés » et que les rares fois où l’on évoque les enfants qui commettent ces actes, ils ne le sont « qu’à travers le prisme du monstre ou du déni ». Pourquoi, selon vous ?
S.B. : De manière générale, l’inceste reste largement minimisé dans notre société. L’inceste commis par des enfants relève encore plus du domaine de l’impensé : au niveau politique déjà, parce que la loi ne dit rien sur cet inceste en particulier.
C’est aussi un impensé culturel : dans les films et les séries, l’inceste entre frère et sœur va être présenté comme quelque chose de romantisé et pas du tout problématique, à l’exception du film Cassandre (2024). Dans le domaine scientifique, c’est pareil, il y a très peu de chiffres, d’informations, de ressources sur cet inceste.
Dans la société, dans la famille, c’est compliqué de se représenter un enfant comme un violeur ou un agresseur sexuel. Si on sort du déni, la seule option est d’accoler à l’auteur l’image du « monstre ». C’est une case très caricaturale, dans laquelle on va placer tous les agresseurs et qui joue un rôle d’écran qui permet de nous rassurer.
Ça nous empêche de rentrer dans la complexité du sujet, de se poser la question de la façon dont ces violences se produisent, se hiérarchisent, ou du profil des violeurs et des agresseurs.
JSS : Dans la loi du 21 avril 2021 visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels et de l’inceste, la présomption de non-consentement ne s’applique pas sur les viols ou agressions sexuelles commises par un enfant…
S.B. : L’idée n’est évidemment pas de punir les mineurs et les majeurs de la même manière. Mais cette loi montre bien que cet inceste est un impensé et qu’à aucun moment le législateur ne s’est penché sur la question.
Selon moi, cette disposition introduit une inégalité de traitement entre les victimes : si une sœur mineure est violée par son frère de 18 ans, elle est considérée comme non-consentante et donc comme une victime d’inceste. Mais si le frère a 17 ans, il va falloir qu’elle prouve l’absence de consentement, ce qui va potentiellement entrainer un manque de preuves, une procédure judiciaire lourde et un classement sans suite.
« L’inceste reste largement minimisé dans notre société, [mais] celui commis par des enfants relève encore plus du domaine de l’impensé »
Sarah Boucault, journaliste et autrice du livre « De l’autre côté de l’inceste »
Les auteurs du rapport « Parcours des mineurs auteurs de violences sexuelles », paru en 2025, expliquent que cette loi a introduit une ambiguïté qui vient percuter la lutte nécessaire contre la culture de l’inceste. Les enfants victimes d’un autre enfant et les adultes victimes d’un autre adulte échappent à cette loi et doivent prouver leur non-consentement, ce qui les place en quelque sorte « en dehors de l’inceste ».
Dans les cas d’inceste commis par des enfants, il y a 77 % de classements sans suite contre 73 % quand les auteurs sont des adultes.
JSS : En moyenne, il s’écoule six ans entre les faits et le dépôt de plainte pour un viol incestueux. Ce délai est deux fois plus long que pour les viols commis hors du cadre familial. Comment l’expliquer?
S.B. : Une personne sur dix seulement dépose plainte en cas d’inceste, c’est très peu. Une plainte est alors souvent le fruit de longues années de réflexion ou alors de dissociation, d’amnésie… Révéler l’inceste est extrêmement compliqué, et c’est encore plus le cas lorsque c’est un enfant qui le fait.
Le plus gros risque, c’est de ne pas être soutenu par sa famille et c’est un risque qui se révèle vrai dans la plupart des cas. Les victimes ont également une culpabilité extrêmement forte et elles ont parfois le sentiment d’être la cause de l’explosion de la famille.
JSS : Lorsque vous déposez plainte contre votre cousin, une policière vous indique que celle-ci ne va peut-être pas aboutir, notamment à cause de votre faible écart d’âge avec votre cousin, d’un an et demi votre aîné. Quelle est cette clause « Roméo et Juliette » que vous évoquez dans votre livre ?
La loi exclut les cousins de la définition de l’inceste donc en théorie, pour un cas de viol ou d’agression sexuelle par un cousin sur une mineure, c’est cette clause « Roméo et Juliette » qui s’applique. En France, en-dessous de 15 ans, on estime qu’un mineur ne peut pas consentir un acte sexuel avec un adulte de manière éclairée : la clause « Roméo et Juliette », introduite par la loi du 21 avril 2021, atténue ce seuil lorsqu’il y a un écart d’âge de moins de cinq ans, avec l’argument de protéger les « amours adolescentes ».
Ce qui veut dire que si une personne de 18 ans et de 14 ans ont un rapport sexuel, même si la personne mineure a moins de 15 ans, il y a moins de cinq ans d’écart âge entre les deux, donc on considère qu’il faut protéger cet « amour adolescent ». Une proposition de loi cadre transpartisane de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants propose d’ailleurs la suppression de cette clause.
JSS : Dans De l’autre côté de l’inceste, vous soulignez la sévérité de l’institution judiciaire vis-à-vis des enfants auteurs d’incestes traduits en justice. Pourquoi l’est-elle autant, à votre avis ?
S.B. : Déjà, il y a l’image a du « monstre », cette case très caricaturale, dans laquelle on va placer tous les agresseurs sexuels sans rentrer dans la complexité du sujet, sans se poser la question de la façon dont ces violences se produisent, se hiérarchisent, ou du profil des auteurs. Cette image-là peut jouer sans la sévérité des sanctions.
Chez les mineurs auteurs d’agressions sexuelles, on a un tiers de déferrements, alors que seuls 5,5 % des mineurs délinquants sont déferrés au global. Contrairement aux adultes, les enfants ont aussi moins appris à mentir. J’ai pu assister au procès de Noah, 14 ans, qui a notamment violé son demi-frère. A la barre, quand on lui a demandé pourquoi il était là, il a répondu directement et de façon très lucide : « J’ai violé plusieurs enfants ».
Plusieurs interlocuteurs du monde de la justice ou de la psychiatrie m’ont expliqué que les enfants n’ont souvent pas appris à feindre la culpabilité, à minimiser et à manipuler comme le font les adultes, ce qui ne joue probablement pas en leur faveur concernant la sévérité des peines.
JSS : Le jeune Noah, que vous venez d’évoquer, a bénéficié d’un suivi éducatif spécialisé dans les violences sexuelles intrafamiliales ordonné par le juge. Un suivi assez rare…
S.B. : En effet, il n’y a que deux services éducatifs formés spécifiquement à l’accompagnement des mineurs-incesteurs en France, à Bordeaux et à Aurillac. Le fait qu’il y ait aussi peu de structures adaptées est un problème, d’autant plus que la plupart des professionnels qui accompagnent des enfants incesteurs ou des familles concernées par l’inceste ne savent pas qu’il est systémique, qu’il se transmet de génération en génération…
Et ils n’abordent pas la responsabilité des parents ce qui permettrait pourtant de remettre les responsabilités là où elles se trouvent, c’est-à-dire du côté des adultes.
JSS : Vous avez consacré plusieurs parties de votre livre à la justice restaurative. Quel est son potentiel dans le cadre d’incestes commis par des mineurs ?
S.B. : La justice est très importante pour remettre les choses à l’endroit, mais elle ne parvient pas forcément à mettre l’ensemble de la famille au travail en interrogeant la place de chacun, la façon dont on aide la victime à se réparer, la façon donc on responsabilise l’auteur et les parents…
La famille de Milo et de sa petite sœur Zoé a pu rencontrer individuellement un animateur de justice restaurative pendant 2 ou 3 heures, tous les mois, pendant 8 mois. Ils ont pu s’exprimer dans cet espace de parole sécurisé, confidentiel et gratuit, sur l’infraction et sur la manière dont ils l’ont vécu. Pour cette famille, ça a été une réussite car ils ont pu se parler.
Malheureusement, pour l’instant, la justice restaurative reste très peu accessible, notamment car beaucoup de personnes ne savent pas qu’elles peuvent en bénéficier mais aussi parce que le soutien des politiques publiques en la matière est très faible. La justice restaurative manque de bénévoles et de budget et elle est donc malheureusement très inégalement déployée sur le territoire français.
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