Article précédent

La 6e chambre correctionnelle versaillaise se penchait récemment sur une agression sexuelle incestueuse. La victime, âgée de seulement 18 mois au moment des faits, n’en conserve aucun souvenir. C’est une administratrice ad hoc qui la représentait.

Didié A., 45 ans, regard hébété, entre dans le box, précédé d’une imposante moustache. Il est provisoirement détenu pour des faits qui remontent à plusieurs années. La procédure a commencé par une descente des services sociaux dans un « logement insalubre et infesté de cafards ». Son épouse a alors confié l’avoir un jour surpris – en 2019 ou 2020 – le pantalon sur les genoux, une main dans le slip, et l’autre sur le sexe de Maya, 18 mois, dont il devait changer la couche. Didié A. encourt 10 ans d’emprisonnement.
Le président écarte les mains d’environ 80 cm : « Qu’est-ce qui vous excite chez une fille qui est haute comme ça ? ». « J’ai pas vu sa taille », répond le prévenu, et puis, « je regarde trop de films pornographiques ». Le magistrat ouvre de grands yeux ronds : « Enfin… entre le corps d’une fille de 18 ans à… allez, 60 ans, parce qu’il y en a pour tous les goûts… et celui d’une fille de 18 mois… ».
Didié A. nie s’être masturbé, ou même avoir eu une érection : « Mon pantalon était tombé, ça arrive, mais je me grattais pas ou quoi… Je voulais pas aller très loin ». Le président se lance dans une tirade sans questions, qui se termine par : « On peut légitimement s’inquiéter pour le moment où votre fille va entrer dans l’adolescence et commencer à être formée… ».
D’autant que, depuis, il arrive régulièrement à Didié A. de regarder du porno en se trouvant dans la même pièce que Maya, qui a désormais 7 ans : en audition, cette dernière a évoqué des films « pas bien » avec « des dames pas habillées ». « Ça ne vous dérange pas ? », demande le président. « Si », répond le prévenu.
Mais pas dans le sens où il s’en voudrait. Non, il veut vraiment dire que, dans ces moments-là, elle l’importune. Alors « je la pousse ». « Pourquoi vous ne cherchez pas à avoir des relations avec une femme, plutôt ? », relance le magistrat : « La vôtre ou une autre hein, là-dessus je ne suis pas moralisateur… Parce que c’est le signe d’un manque, il y a de vraies carences dans votre vie sexuelle ».
L’administratrice ad hoc de Maya avance à la barre : « Elle dit spontanément que son père est méchant, qu’il ne s’intéresse jamais à elle, et qu’il est tout le temps sur sa tablette à regarder des femmes dénudées. […] On a essayé un peu de parler de l’épisode d’inceste. On a pris une poupée et on lui a demandé de nommer les parties du corps ». Mais elle semblait ne se souvenir de rien, alors ses interlocuteurs n’ont pas insisté. En revanche, « elle n’a pas du tout envie de revoir son père ». « C’est vrai, tout ce qu’elle a dit », ponctue simplement Didié A..
On en vient à la personnalité. L’expertise psychiatrique ne retient ni abolition ni altération du discernement, mais relève que Didié A. est « réservé », « têtu », « un peu égocentré », « méfiant », « sensible à la critique », avec une « fragilité sub-dépressive » mais « pas d’état dangereux psychiatrique » : bref, il est « borderline ». Il est aussi, depuis plusieurs années, sous curatelle renforcée.
Son curateur, qui se trouve être son frère, explique que « les pulsions, il n’y en avait pas, au départ. Il y avait juste une addiction aux jeux vidéos, pour se créer une bulle. […] Mais ensuite, il a été influencé par des brouteurs, avec des discussions à caractère sexuel. […] Le vrai problème, c’est qu’il n’a pas les repères qu’il faut ».
L’avocate des parties civiles estime que Maya « grandira avec une mémoire traumatique qui pourra se réveiller à n’importe quel moment », même si ce concept, porté par des praticiens et des associations de victimes, est controversé : pour beaucoup de chercheurs, une amnésie dissociative post-traumatique efface irrémédiablement les souvenirs – pour peu qu’on en conserve de ses 18 mois… – et ceux qui seraient retrouvés plusieurs années ou décennies plus tard – souvent au cours d’une psychothérapie – sont donc douteux, car possiblement le fruit d’une reconstruction a posteriori.
Le procureur entame ses réquisitions sur le même mode : « Un jour, elle devra faire face à cette scène d’horreur dont elle n’a pas conscience, mais dont elle aura nécessairement un jour la révélation. Au moins, elle pourra considérer que son père a reconnu les faits dès la première audition. […] Sans explications très utiles, mais sans détour ».
Le parquetier louvoie entre deux positionnements : « Ce que je peux modestement comprendre de cette affaire, c’est que monsieur n’a pas les habitudes ni le profil du prédateur sexuel d’enfants, [mais] ce qui est plus inquiétant, c’est ce huis-clos familial, nourri par une addiction permanente au sexe, dans lequel il s’est lui-même enfermé, et dont il ne s’évade que par des relations qui ne peuvent mener à rien, sauf à se déplacer jusqu’à un taxiphone en Afrique ».
Pour lui, le prévenu « n’a pas les traits d’un pédophile [mais] de quelqu’un qui s’est complètement laissé aller ». Il répète que « la reconnaissance de monsieur est vraiment essentielle » : un argument courant dans les prétoires, même si les études ont plutôt tendance à montrer qu’elle n’a aucune incidence – ni dans un sens, ni dans l’autre – sur une éventuelle récidive.
Le magistrat estime que « l’exercice de l’autorité parentale n’a pas lieu d’être », et en demande donc le retrait. Il estime qu’un emprisonnement « s’impose, pour marquer clairement un interdit, indépendamment du quantum », et sollicite 24 mois. Mais « est-ce qu’il est utile qu’il soit à Bois-d’Arcy pendant deux ans, dans une cellule doublée ou triplée ? Je ne le pense pas ».
Il penche pour 12 mois aménagés ab initio en semi-liberté, et 12 de sursis probatoire – avec obligations de soins et de travail. Non sans ajouter, « évidemment », une interdiction pour 10 ans d’exercer une activité impliquant un contact habituel avec des mineurs.
Pour l’avocate de Didié A., « on a toujours, humainement, cet écueil de vouloir comprendre, face à une situation qui nous choque, qui nous dégoûte, qui nous scandalise. […] Comprendre pourquoi un père, alors qu’on lui demande de changer la couche de sa fille, voit son sexe non pas comme celui d’un bébé mais comme celui d’une femme, et pourquoi il a cette espèce de curiosité de dire “je vais le toucher”. […] Je crois que lui-même ne le sait pas, et qu’il faut parfois accepter de ne pas comprendre, c’est comme ça. Ça n’empêche pas qu’il existe des solutions pour que plus jamais ça ne recommence ».
Elle demande un emprisonnement qui couvre la détention provisoire, et un suivi socio-judiciaire (SSJ), même si « c’est une grosse machine […] qui coûte de l’argent ». Et puis, « une saisine du juge des enfants me semble indispensable, parce que je suis de ceux qui considèrent que l’élimination totale de la figure du père, elle est catastrophique ».
Didié A. écope de trois ans, dont 18 mois assortis d’un sursis simple, avec maintien en détention pour la partie ferme. Interdiction définitive de toute activité impliquant un contact avec des mineurs. Retrait de l’exercice de l’autorité parentale, mais pas de l’autorité parentale elle-même : « Vous n’êtes plus dans les décisions quotidiennes, pour faire simple ». Suivi socio-judiciaire pour 5 ans. Et 2 500 € de dommages-intérêts pour Maya, qui seront bloqués jusqu’à sa majorité. « Bref, vous retournez à Bois-d’Arcy », résume le président.
* Le prénom de la victime mineure a été modifié.
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *