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INTERVIEW. A la fin du mois de juillet, les États-Unis sont intervenus sur le marché des changes en achetant du yen à hauteur de 5-10 milliards de dollars. Une opération menée, officiellement, en soutien à l’allié japonais pour renforcer un yen qui se dépréciait continuellement. Mais cette transaction s’est faite en vendant des euros et non des dollars, avec l’intention de renforcer le poids de la devise états-unienne.

Pour l’économiste Thibault Laurentjoye, professeur associé à l’université Aalborg (Danemark), cette opération financière tend à avoir des effets marginaux en Europe, notamment en France, où des problèmes industriels, liés à la puissance chinoise, pèsent plus lourdement dans la balance. Mais l’intervention de Washington montre combien le dollar garde sa suprématie dans le système monétaire international, analyse le chercheur.
Journal spécial des sociétés : Comment comprendre l’achat de yens par les États-Unis fin juillet, après que la devise japonaise a été à son plus bas niveau face au dollar depuis 1986 ?
Thibault Laurentjoye : La raison invoquée par Donald Trump, à prendre par conséquent avec des pincettes, c’est qu’il s’agit d’un soutien à des « pays alliés des États-Unis ». Mais il est vrai que le yen ne cessait de dévisser depuis plusieurs années. Un paradoxe : en théorie, lorsqu’on a un taux d’intérêt faible, ce qui est le cas du Japon, on a une devise qui est censée se déprécier immédiatement puis remonter ensuite. Or, ces dernières années, le taux d’intérêt au Japon est significativement plus faible que dans les autres pays, notamment les États-Unis, et le yen ne cesse de se déprécier. Ce qui le rend intéressant comme destination touristique par exemple.
Ce qui est notable, c’est le mode d’intervention des États-Unis, qui ont vendu des euros pour acheter du yen. Il s’agirait par ailleurs de titres d’État français qui ont été vendus par l’ESF [Exchange stabilization fund, NDLR], le bras armé du Trésor, qui a servi pour soutenir l’Argentine fin 2025 ou pour soutenir le Mexique dans les années 1990. Ils ont vendu des euros, sans le dire à la BCE d’ailleurs.
Certains commentateurs expliquent que le soutien au Japon est motivé par le but d’empêcher que la Banque du Japon ne procède à trop de ventes de titres du Trésor américain, surtout dans les maturités longues qui composent ses réserves de change officielles de celle-ci. Il s’agirait donc en réalité d’un soutien indirect à la courbe des taux états-uniens. La raison pour laquelle je suis dubitatif, c’est le montant de 5-10 milliards de dollars, a priori insignifiant pour influencer le marché de la dette publique US.
JSS : S’agit-il d’une « vassalisation heureuse » des pays proches du pouvoir actuel aux États-Unis et d’un renforcement du dollar comme monnaie stratégique au niveau mondial, selon vous ? Si oui, pourquoi ?
T. L. : A propos de la vassalisation du Japon : il faut quand même se rendre compte que la nouvelle Première ministre, Sanae Takaichi, nie les crimes de guerre japonais pendant la Seconde guerre mondiale, tels que les crimes de l’unité de guerre 731, que je décrirais pires que ce qui a été fait à Auschwitz. Pourtant, on n’entend jamais la Chine se plaindre. Elle est presque impassible face à ce genre de provocation. Effectivement, Takaichi se réfugie dans les bras de Donald Trump sur le plan géopolitique, parce qu’elle est comme lui dans cette post-vérité, et dans ce révisionnisme historique qui, à mon avis, est un peu malsain.
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Mais de façon générale, pour revenir au dollar, il y a ce problème fondamental qui est que le monde est dépendant du dollar. C’est une relation réciproque, en fait. Si vous êtes un investisseur, genre Fidelity, BlackRock, avec plus de 1 000 ou 2 000 milliards de dollars, il vous est impossible de bifurquer du dollar rapidement sans perdre énormément d’argent. En outre, vous créez une panique dans le marché et vous aurez une crise systémique en faisant bouger les prix. Il n’y a aucun autre marché qui soit suffisamment profond pour faire bouger des sommes systémiques.
Tous les marchés européens sont des nains à côté des États-Unis. Pendant des décennies, et encore aujourd’hui, on a cherché à limiter la croissance de la dette publique. La conséquence, qui peut paraître paradoxale, c’est qu’on a des marchés européens qui ne sont pas assez profonds pour accueillir les capitaux internationaux. Alors que les États-Unis n’en ont rien à faire. Ils le plus gros marché d’actions du monde. Ils ont un marché de dette publique qui est de loin le plus gros du monde et qui est l’actif de référence. Le bitcoin n’est pas une alternative sérieuse, on n’est pas sur les mêmes ordres de grandeur. Enfin, la Chine est de plus en plus importante, mais l’épargne y est déjà abondante et le gouvernement est dans le contrôle ; ce que les investisseurs n’aiment pas.
JSS : Est-ce que ce rapport de force peut changer ?
T. L. : Il est tout à fait possible que, pour des raisons notamment géopolitiques, on ait une scission progressive du système monétaire international avec d’un côté un bloc dollar et de l’autre un bloc qui ne sera pas forcément le yuan, mais un bloc un peu dominé par la Chine. Néanmoins, la dédollarisation ne se fera pas du jour au lendemain. Le paradoxe, c’est que Trump va mettre en place des mesures de relance très spéciales, parce que ça va aller dans la poche de personnes qui ont déjà beaucoup d’argent à travers des réformes de taxation diverses et variées. Il va augmenter la taille de la dette fédérale des États-Unis. Mais ce faisant, il va rendre le système financier global encore plus otage du dollar. Parce que ça rendra d’autant plus difficile le fait de bifurquer, de partir de la zone dollar en matière d’investissement.
Qu’on se dirige vers une crise liée à la surproduction et au surinvestissement en matière d’IA est une possibilité sérieuse. Mais qu’on en déduise qu’on va assister à un effondrement de la zone dollar, au sens où tout le monde va partir du dollar, j’en doute. On peut assister à une chute de 20 à 30 % du dollar en cas de crise. Concernant l’idée que les investisseurs arrivent à désinvestir la zone dollar pour aller ailleurs : certes, mais pour aller où ? Je dirais même que d’un point de vue physique, la suprématie du dollar est condamnée à durer, au moins à moyen terme.
JSS : Dans quelle mesure cette opération monétaire peut avoir des effets sur l’euro, sur l’économie européenne en général, et sur l’économie française en particulier ?
T. L. : L’euro s’était apprécié ces dernières années par rapport au yen, qui se dépréciait par rapport à toutes les devises majeures, du reste. Même si, par rapport au dollar, c’était un peu en dents de scie. En 2022, l’euro était arrivé à un point assez élevé par rapport au dollar. Ensuite, il s’est plus ou moins déprécié en continu.
La réalité est qu’un euro faible favorise l’industrie exportatrice et le tourisme. L’Europe a déjà du tourisme, et certains pays en ont même marre, comme l’Espagne et le Portugal où le tourisme rend le logement cher dans plusieurs villes.
En ce qui concerne l’industrie, on est au milieu d’une crise, notamment en Allemagne, où on vient de réaliser que la Chine est devenue un monstre manufacturier. On a eu une certaine complaisance avec le relatif déclin européen. Or, ça fait 15 ans que la Chine a opéré une mue économique et que c’est un pays très innovant. Il y a 25 ans, quand on voyait des usines de t-shirts au Portugal, ou de de l’électronique bon marché en France avec des entreprises comme Moulinex, qui ont fermé du jour au lendemain parce que la concurrence chinoise ne les rendait plus compétitifs.
L’Allemagne n’en avait rien à faire parce qu’elle vendait des machines-outils aux Chinois qui venaient massacrer l’industrie au Sud de l’Europe. Cela s’est amplifié après la crise de la fin des années 2000, avec des plans d’austérité dans plusieurs pays européens, réduisant la demande de ces pays-là en produits allemands. Mais l’Allemagne n’en a eu cure, et a vendu de plus en plus en Chine.
En parallèle, les Chinois ont appris comment fabriquer leurs propres machines-outils et dans l’automobile, l’Allemagne fabrique essentiellement des voitures avec des moteurs à explosion, alors que la Chine a une avance systémique en matière de voitures électriques, parce que depuis qu’Apple a transféré sa production d’Iphones en Chine, tout l’écosystème de fabrication pointue de batteries se situe en Chine. Or, la batterie est la partie principale d’une voiture électrique. C’est pour ça qu’il n’y a pas un fabricant sérieux de batteries qui ne soit pas chinois.
Et depuis trois ans, l’Allemagne est en train de se noyer sur le plan industriel. Compte-tenu du tsunami qui est en train de s’abattre sur l’Europe sur le plan économique et industriel, la petite intervention de 20 milliards de dollars sur le marché des changes des États-Unis en vendant de l’euro, c’est une goutte d’eau dans l’océan.
Regardons ce qui s’est passé techniquement lors de cette vente de titres français : les jours où ça s’est passé, il y a eu une légère hausse sur le spread de la dette française par rapport à l’Allemagne. Il faut faire attention parce qu’à nouveau, ce n’étaient que 20 milliards de dollars. Mais parfois, quand on a des flux un peu comme ça qui arrivent, vous avez un peu un effet papillon et ça peut entraîner une dynamique. Et ça, très peu de gens le savent. Toutefois, les vrais problèmes sont par exemple la remontée du chômage, ce genre de phénomènes. Ce qui a pu se passer avec l’intervention des Etats-Unis est tout à fait secondaire.
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