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Alors que le ministre de la Justice a fait de la refonte des règles d’application des peines l’un de ses chevaux de bataille, un enseignant en milieu carcéral et une juge d’application des peines ont apporté plus d’éclairages, lors de la conférence Angle droit, sur ce système subtil qui repose autant sur la loi que sur la compréhension humaine.

En décembre 2025, le premier ministre Sébastien Lecornu annonçait, lors d’un débat à l’Assemblée nationale, vouloir mettre en place des mesures législatives visant à aligner « les réductions de peine et le régime de la libération conditionnelle des narcotrafiquants sur celui des terroristes ». Cette proposition figure dans le projet de loi SURE portée par Gérald Darmanin, qui sera présenté en CSA ministériel le 16 février 2026. Au-delà du traitement judiciaire réservé aux narcotrafiquants, cette réforme entend remettre en cause de manière globale l’aménagement obligatoire des peines.
C’est donc en pleine résonance avec l’actualité que la conférence Angle Droit, organisée par l’École Nationale de la Magistrature le 21 janvier dernier, incitait à réfléchir sur le sens de la peine, réduite parfois à deux conceptions antagonistes : celle d’une prison punitive pour protéger la société, et celle d’une sanction favorisant la réinsertion des personnes détenues, afin de prévenir la récidive. Une ambivalence lisible dès l’article 130-1 du Code pénal, qui définit la peine comme « une sanction de l’auteur de l’infraction » ; elle doit également permettre de « favoriser son amendement, son insertion ou sa réinsertion ». Invités au sein de l’amphithéâtre Simone-Veil, Didier Castino, enseignant de lettres en prison et auteur du roman L’application des peines et Cécile Delazzari, juge de l’application des peines à Toulouse, ont partagé leurs expériences le temps d’un débat animé avec le public.
Fruit d’une rencontre décisive entre l’auteur et un détenu en prison (où il intervenait en tant qu’écrivain), le livre de Didier Castino propose une plongée au cœur du quotidien carcéral à travers la voix d’Edouard, personnage principal du livre, détenu multirécidiviste qui purge sa 5ème peine et qui écrit depuis sa cellule. Le protagoniste évoque les relations avec les autres détenus et les surveillants, ses retours en prison « alors qu’il s’était juré que c’était la dernière », sa famille qui l’attend, puis qui ne l’attend plus.
« Quand une personne sort de prison, c’est tout un collectif carcéral qui vole en éclat : elle se retrouve confrontée à une nouvelle solitude. Elle sort libre, mais porte des années d’incarcération sur les épaules », expose l’écrivain. « Ce qui m’a frappé durant cette immersion c’est que, bien que l’expression soit ambiguë, la prison est un lieu de rencontres. C’est pourquoi la libération n’est pas forcément un moment de joie : les détenus ne sont pas préparés à sortir, parce qu’il faut tout reconstruire, combler les vides, reconstituer le fil coupé avec la société, la famille, les proches et le travail ».

Autour de la table, la transition est toute trouvée avec Cécile Delazzari, qui expose sa propre vision du métier : pour elle, celui qu’on appelle le JAP « est un juge du suivi, et non pas de l’incident, comme on tend de plus en plus à le faire croire ». En étant chargé de déterminer les modalités du traitement pénitentiaire de chaque condamné, il peut ordonner, modifier, ajourner ou révoquer les mesures de sursis probatoire, de permission de sortie, d’aménagement de peine, que ce soit en milieu fermé ou ouvert. En ce sens, « le JAP bénéficie d’un temps plus long que pour les autres fonctions, pour voir les gens dans la durée ».
Le cœur de métier de ce juge : évaluer la situation de personnes incarcérées (la plupart du temps, pour de longues durées), l’évolution, positive ou non, et les potentiels progrès ou régressions. La magistrate rappelle le caractère éminemment humain de cette spécialité : « Nous essayons de rentrer en contact avec des gens qui sont en détention. A la différence des audiences correctionnelles ou d’aménagements de peine, nous échangeons plus facilement avec eux le temps d’entretiens assez informels, en face à face, dans un bureau. Notre rôle est de leur rappeler leurs obligations et de leur faire comprendre l’intérêt de suivi. »
Au-delà de cette mission de suivi, le JAP se confronte aussi à l’immense responsabilité qui fait son quotidien, en jugeant du risque, ou non, de la future remise en liberté d’un détenu. « On nous demande : comment savez-vous qu’il n’y a pas de risque avant de les laisser sortir ? Évidemment, on ne le sait jamais. C’est le principe du risque : il existe et existera toujours ».
Et de préciser : ce risque est mesuré de la manière la plus objective qui soit, avec tous les éléments mis à disposition. Le juge bénéficie en effet d’expertises, de rapports émis par les services pénitentiaires, des observations de l’Institut de probation qui suit les personnes à l’extérieur comme en détention, mais aussi des enquêtes émises pendant le « projet » d’aménagement de peine (travail, absence d’incidents disciplinaires).
Les détenus condamnés à de très longues peines passent 6 semaines dans l’un des 4 centres nationaux d’évaluation (qui sont en réalité les quartiers de détention de certains établissements pénitentiaires). Ils y sont régulièrement « scrutés » par des psychologues, des psychiatres, des travailleurs sociaux, des conseillers d’institution de probation, qui émettent ensuite une « synthèse de dangerosité ».
Si ces éléments permettent au juge d’objectiver sur telle situation, Cécile Delazzari rappelle cependant qu’à l’instar de toutes matières judiciaires, « [le JAP] essaie de se rapprocher du mieux qu’il peut de la vérité judiciaire, sans jamais parvenir à être en totale adéquation avec elle ». Elle complète : « Quand j’évalue le risque, la question que je me pose n’est pas tellement : est-ce que je suis sûre qu’il va tout bien faire ? Mais plutôt : est-ce que j’estime que j’ai de bonnes raisons de penser qu’a priori, il y a quand même très peu de chance qu’il recommette des faits aussi graves ? Soit parce que le détenu a beaucoup changé dans sa façon de voir les choses, soit parce qu’il a peur de la prison. »
En parallèle, la JAP évoque aussi l’importance du contexte qui entoure le détenu. « Il faut garder en tête qu’une grande majorité de ces personnes vont sortir, de toute façon. Une question se pose, donc : vaut-il mieux qu’ils sortent un peu avant, dans un contexte construit et préparé, ou attendre la fin de leur peine, qui va peut-être les confronter à un grand moment de fragilité, et qui, en termes de prévention de récidive, ne sera pas plus opportun ? »
Ce moment charnière de la libération, propice ou non à la récidive, est justement exploité dans L’application des peines. Une question du public permet d’aborder l’efficacité ou non du « choc carcéral », ce phénomène multifactoriel lié au trouble de la première incarcération et qui peut, plus tard, dissuader des anciens détenus de récidiver. Didier Castino répond du point de vue de son personnage : « Edouard est persuadé, en retournant pour la cinquième fois en prison, que cette fois-ci sera la bonne pour s’en sortir. Mais il reconnaît aussi que la vie normale, au bout d’un moment, l’ennuie. Il lui manque quelque chose qu’il identifie comme de l’adrénaline et qui le fait exister. En fait, le retour à la prison n’est pas un choc pour lui : il connaît ses codes. Elle devient donc moins intimidante. »
Cécile Delazzari abonde : ce choc ne concerne pas, ou plus, les personnes que les juges côtoient à répétition. « Ce sont souvent pour ces profils qu’on ne sait plus quoi prononcer comme peine. Pour ma part, je ne suis pas persuadée qu’une énième incarcération changera quoique soit à leur parcours ».
Après avoir lu le roman, la magistrate avoue avoir reconnu dans l’ambivalence d’Edouard des profils qu’elle a l’habitude de rencontrer. « Dans mes fonctions, j’ai reçu des gens qui m’ont dit : je vous assure, je ne recommencerai pas ! J’ai revu un certain nombre d’entre eux, parfois plusieurs fois. Et pour autant, je ne pense pas qu’ils m’aient tous menti. Je crois surtout qu’une grosse majorité d’entre eux se sont retrouvés confrontés à leurs failles, à des situations qu’ils n’ont pas su gérer, pour ensuite retomber dans leurs travers. C’est pour cette raison que je pense que ceux qui plaident le fameux choc carcéral en argument anti-récidive et qui partent du principe qu’être un délinquant, c’est uniquement un choix éclairé, méconnaissent la réalité des faits ».
Dans l’amphithéâtre Simone-Veil, le micro passe de mains en mains, tant auprès des juristes que des non-juristes. Au terme de la discussion, une participante pointe du doigt une piste sans doute essentielle au sujet : au sein de ces matières sensibles, « ne vaudrait-il pas mieux que les politiques sociales se concentrent plutôt sur l’avant que sur l’après ? ».
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