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Facilitée par les réseaux sociaux et l’impunité des « acheteurs », la prostitution des mineurs fait des victimes de plus en plus nombreuses, exploitées par des réseaux très organisés. Démunies, autorités et associations tentent de multiplier les outils pour sortir les jeunes de ces situations et accompagner les familles. Un constat est clair : comme souvent quand il s’agit de violences, c’est le travail collectif qui porte ses fruits.

L’état des lieux est effarant. Sarah El Haïry, haute-commissaire à l’enfance, ouvre la conférence de ce 9 avril, qui se tient dans un des auditoires feutrés du ministère de la Santé : « Les chiffres sont en hausse, et c’est vertigineux. »
10 ans après la loi du 13 avril 2016 renforçant la « lutte contre le système prostitutionnel », on estime que 37 000 personnes seraient concernées par la prostitution en France, et dans leur immense majorité, il s’agit de femmes en situation de grande vulnérabilité ou de femmes étrangères aux mains de réseaux criminels.
Et surtout, « 20 000 mineurs sont en situation de prostitution en France », dont l’immense majorité est aux mains de réseaux de proxénétisme. Au-delà de ces chiffres, il y a « des ados en grande souffrance », complète Sarah El Haïry.
Ce jour-là, le Haut-commissariat à l’enfance veut donc se pencher sur les spécificités des mineurs en situation de prostitution, un phénomène qui a bondi de 43 % entre 2021 et 2025 d’après la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof), et qui touche principalement les jeunes filles.
« Des mineures qui sont avant tout des cibles, des victimes vulnérables », interpelle Sarah El Haïry. Le Haut-commissariat souhaite donner des pistes pour la prise en charge des jeunes aux mains du système prostitutionnel, avec ce thème : « Comprendre, repérer et agir : accompagner les adultes face à l’exploitation sexuelle des mineurs ».
Dans la salle, des professionnels de l’enfance, des travailleurs sociaux, des associations spécialisées.
Le terme « exploitation sexuelle des mineurs » est lié à un changement de sémantique, rappelle Aziz Essadek, enseignant et chercheur, dont les recherches portent sur la protection de l’enfance et les vulnérabilités psychosociales. Il invite à utiliser cette formulation, au lieu de « prostitution des mineurs », pour « inverser la responsabilité ».
En 2022, le psychologue a participé à une étude pour le Centre de victimologie pour mineurs. Il livre ce constat : les mineurs en situation de prostitution sont dans une « polyvictimisation », ou une victimisation chronique, et subissent pour la plupart toutes formes de maltraitances.
Les jeunes rencontrés par le chercheur sont en « détresse psychologique généralisée ». « Chez les jeunes exploités sexuellement, c’est central », abonde le chercheur. Cela fait partie de leur organisation psychique, marquée aussi par « une architecture défensive » et des « défenses matures ».
Les victimes souffrent de dépression, de troubles anxieux, et, fait très notable : 87 % d’entre elles ont subi des violences sexuelles, d’après les données de l’Amicale du Nid. Mélanie Dupont, psychologue et présidente de l’association Contre les violences sur mineurs (CVM), corrobore : « La prostitution est souvent l’aboutissement d’un parcours, ces jeunes sont déjà fragiles et vulnérables. »
Mélanie Dupont veut aussi insister sur le caractère « protéiforme » de ce phénomène, qui n’appelle pas « qu’une seule réponse ». « Les situations sont multiples, les réseaux organisés. » La recherche pluridisciplinaire menée en 2022 a montré la nécessité d’une multitude d’intervenants et d’une adaptation permanente de la prise en charge, que la psychologue qualifie de « haute-couture ».
Car ce traumatisme complexe existe aussi chez les adultes confrontés au phénomène de prostitution des mineurs. Des policiers rencontrés par Aziz Essadek souffrent par exemple de traumatisme vicariant et pour plusieurs d’entre eux, de syndrome post-traumatique.
« On constate un vrai impact sur la vie personnelle de ces agents, et sur leur santé mentale. » Un risque subsiste chez l’ensemble des professionnels : celui de la perte empathique, qui peut à terme nuire à la bonne prise en compte de la parole des victimes.
Mélanie Dupont a aussi beaucoup travaillé avec les parents de mineurs victimes d’exploitation sexuelle. « Ce sont des parents sidérés, traumatisés », décrit-elle. « Ceux qui tiennent bon sont dans une position d’acteurs : ils enquêtent sur leur enfant, font des recherches sur les réseaux sociaux, mais ce qu’ils découvrent les laisse eux-mêmes traumatisés. Ils sont dans l’impuissance et l’échec permanent. »
L’association CVM a établi une série d’outils pour pouvoir « outiller les pros », mais aussi guider les proches dans le repérage de ces situations. « Il faut pouvoir se dire : « on est une équipe ». On est toutes et tous à risque », exprime-t-elle. Les ados en souffrance, « on sait faire », relate la psychologue. « Mais face à l’exploitation sexuelle, on perd nos moyens. »
De nombreux parents connaissent ainsi « le fameux « je gère »», les bonnes notes, une apparente stabilité. Les jeunes, en apparence, vont très bien – on parle de détachement ou de dissociation. Toutefois, certains signes doivent alerter, comme des achats de vêtements ou de sacs de luxe, des prises de toxiques ou une addiction – contre la souffrance, les drogues peuvent agir comme un anesthésiant. Un rapport au corps extrême – « soit ils sont dans l’hypersexualisation, soit ils se négligent » – peut aussi être un indice.
Derrière ces mineurs, il y a donc des adultes qu’il faut « armer pour mieux protéger les enfants », souhaite Sarah El Haïry. Comme souvent dans la lutte contre les violences, les associations et les chercheurs prônent l’approche collective : « Que changer, que faire de plus ? »
Les outils juridiques existent pourtant. Le cadre légal a été posé notamment avec la loi du 4 mars 2002, relative à l’autorité parentale, qui indique que la prostitution des mineurs est interdite.
Et depuis la loi du 13 avril 2016, les personnes en situation de prostitution sont reconnues comme victimes de violences. Ainsi, toute personne qui a connaissance d’une situation d’exploitation sexuelle d’un ou plusieurs mineurs doit la signaler, rappelle Roxana Maracineanu, secrétaire générale de la Miprof, qui appelle à « changer de regard » sur le phénomène.
En 2021, la loi s’est étoffée encore pour mieux protéger les mineurs et a créé de nouvelles infractions sexuelles : « Aucun adulte ne peut se prévaloir du consentement sexuel d’un enfant s’il a moins de 15 ans. » « Il est impératif de faire appliquer ce texte, insiste Roxana Maracineanu, et de rappeler qu’aucun consentement ne tient. Il y a encore besoin de l’expliquer aux magistrats et aux procureurs, et de les former sur les phénomènes d’emprise ».
Alice Bonatti, magistrate et cheffe de bureau à la PJJ, parle elle aussi de cette « culture commune » à renforcer dans les juridictions et au sein des associations qui travaillent avec la PJJ, pour prendre en charge les mineurs-auteurs et éloigner les victimes des réseaux.
La magistrate rappelle que le ministère de la Justice forme ses professionnels, ses éducateurs, notamment pour mieux « accorder les actions sur le plan local ». « De plus en plus de tribunaux conduisent des protocoles pour coordonner leurs actions, comme celui de Bobigny, qui a défini le rôle de chacun, du signalement à la prise en charge ».

Mais malgré les mesures et le renforcement des qualifications pénales, le nombre de clients interpellés reste « anecdotique », « voire faible », comparé au nombre d’enfants victimes – près de 20 000. « C’est un système machiste, lucratif, qui exploite l’extrême vulnérabilité », insiste Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du Nid, association qui accompagne les victimes de prostitution.
« Ces clients, il faut le dire : ce sont des pédocriminels ». La déléguée générale estime aussi qu’il n’y a en France « pas assez d’éducation sexuelle et affective ». « Le Nid » tente ainsi d’aller vers les jeunes – y compris de manière numérique -, de former les professionnels, et « d’attirer l’attention de la justice sur le statut de victime-auteur », car de nombreuses victimes sont amenées à en recruter d’autres « pour faire moins de passes ».
Si elle refuse le « protection de l’enfance-bashing » (l’ASE, les départements et les services sociaux ont été pointés du doigt encore récemment : les jeunes qui leurs sont confiés sont nombreux à être exploités sexuellement), Delphine Jarraud met en cause la déscolarisation, le manque d’orientation de l’Education nationale et le manque de soutien « dans la capacité à comprendre ce qu’ils vivent ». « Personne ne peut accompagner ces enfants seul. »
Un constat partagé par Sandrine Pepit, de la Fondation Droit d’enfance, qui coordonne notamment le numéro « 116 000 enfants disparus ». « Les adultes qui nous contactent en cas de fugue sont les familles, mais aussi les éducateurs, les professionnels de santé, témoigne-t-elle. C’est important que différents adultes coopèrent, que les professionnels intègrent les familles. Il faut inscrire les accompagnements dans la durée ».
Une volonté qui s’accorde mal avec les réalités, semblerait-il. Dans la salle, une participante témoigne : elle a été elle-même en situation de prostitution avec « une bande de copines ». Depuis, elle a fondé sa propre association pour repérer et accompagner les jeunes filles qui se prostituent sur les réseaux sociaux, dans le Val-d’Oise.
Elle réinsiste sur le manque d’ambition politique : « Sur le terrain, on mène des actions, mais on est peu aidés, on travaille grâce au bouche-à-oreille. On n’est pas écoutés par les élus de nos villes. » Une infirmière scolaire rebondit, découragée : « Tous les signalements que j’ai faits sont restés lettre morte. Au quotidien, nous les professionnels, nous sommes souvent seuls. »
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