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Ce 8 mars 2026, le Mouvement français pour le planning familial a fêté ses 70 ans de militantisme. Droit à la contraception, libéralisation de l’IVG, lutte pour l’éducation sexuelle… L’association a contribué, non sans mal, à des avancées sociétales majeures et emblématiques dans l’histoire du droit. Des missions que les militants s’efforcent de préserver dans un contexte politique de plus en plus menaçant.

Le hasard fait parfois bien les choses. Parmi les 365 jours du calendrier, en 1956, la Maternité Heureuse – premier nom du Planning Familial, jusqu’en 1960 – est née le 8 mars, date sélectionnée une vingtaine d’années plus tard par les Nations Unies pour entériner la Journée Internationale du droit des femmes. « Une pure coïncidence, de manière assez folle », s’amuse Lydie Porée, archiviste et socio-historienne des mobilisations féministes.
Fondé il y a donc 70 ans, le Planning familial est l’héritage du travail de la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé et de la sociologue Évelyne Sullerot. Quelques mois avant sa création, la médecin, connue pour sa lutte contre la loi de 1920 interdisant « la propagande pour les méthodes anticonceptionnelles », témoignait dans l’emblématique procès des époux Bac. Cette affaire avait initialement vu un jeune couple de Saint-Ouen condamné à sept ans de réclusion criminelle après la mort précoce de leur quatrième enfant. Leur peine a finalement été ramenée à deux ans en appel en juillet 1955. Largement médiatisé, ce drame judiciaire sonne comme l’acte fondateur du futur Planning familial. .
Car dès sa création, l’association prend l’accès à la contraception comme première grande cause. « Les fondatrices étaient influentes, elles connaissaient des personnes haut-placées, reprend Lydie Porée. Elles ont réalisé tout un travail que l’on qualifierait aujourd’hui de lobbying pour convaincre la sphère politique ». Les militantes ont avec elles le soutien de Lucien Neuwirth, député de la 2e circonscription de la Loire, connu pour avoir porté le projet de loi de dépénalisation de la contraception. Ce dernier aurait découvert l’existence des gels spermicides pendant son exil en Angleterre, lors de l’Occupation allemande.
« La société française était très conservatrice sur ces questions, rappelle l’historienne. Il y avait un cadre à respecter et il n’était pas question de sexualité hors mariage. On craignait que l’accès à la contraception libère la sexualité des femmes ».
Régulièrement appelé « Lulu la pilule », ou plus virulemment qualifié « d’assassin d’enfants », le député Neuwirth porte le projet de loi à l’Assemblée face à une majorité gaulliste profondément hostile. Le débat est alors très vif à tous les échelons de la société.
Composé de nombreuses branches locales, le Planning familial n’a pas attendu la légalisation pour fournir des moyens de contraception. Accompagné par une juriste, Anne-Marie Dourlen-Rollier, le mouvement avait identifié une « zone grise » pour distribuer des capes cervicales, diaphragmes ou autres gels spermicides, souvent ramenés d’Angleterre, à ses adhérentes.
« L’importation et la fabrication étaient illégales, même si l’on sait aujourd’hui que la branche iséroise du Planning s’est spécialisée dans l’élaboration de spermicide. Mais étonnamment, la vente ne l’était pas lorsqu’elle se déroulait dans le cadre strict et privé d’une association », explique Lydie Porée. En fonctionnant ainsi, le mouvement échappait à la notion de commerce public.
Il restait toutefois dans l’interdiction de communiquer ouvertement sur la vente de contraceptifs par le fameux texte de 1920. Avant 1967, date de la promulgation de la loi Neuwirth, et surtout dans l’attente de ses laborieux décrets d’application publiés jusqu’en 1972, la diffusion des actions locales du Planning familial s’opérait principalement par le bouche-à-oreille.
En parallèle de son combat pour la contraception, le mouvement s’est longuement battu pour l’éducation à la sexualité, notamment auprès des jeunes. « Il y avait cette idée, qui s’est confirmée par la suite, qu’être à l’aise avec sa son corps permettra une utilisation plus efficace de la contraception », poursuit Lydie Porée. Le militantisme et le travail de fond auprès des hautes sphères politiques portent une nouvelle fois leurs fruits. En juillet 1973, l’Assemblée nationale adopte la loi n°73-639 aboutissant à la création d’un Conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale.
Ce deuxième succès majeur masque néanmoins des divisions au sein même du mouvement. « Après la loi Neuwirth, une partie des militants pensaient que l’objectif du Planning familial était atteint, replace l’historienne. C’était le cas de sa présidente et fondatrice Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé. Mais d’autres voulaient aller plus loin ».
Si le Planning familial prend officiellement position sur son nouveau cheval de bataille, la libéralisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), une scission s’opère entre certaines responsables locales et la direction nationale, jugée « très frileuse » sur la question.
C’est dans ce contexte que naît le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC ), fondé par la présidente de la branche parisienne, Simone Iff, et son homologue de la CFDT, Jeannette Laot. Cette nouvelle structure regroupz notamment des médecins du Groupe information santé, parmi lesquels Pierre Jouannet. Aujourd’hui âgé de 83 ans, ce professeur émérite figure parmi 331 professionnels revendiquant, dans un manifeste paru le 3 février 1973, avoir pratiqué des avortements malgré l’interdiction.
« Le but était de démontrer que l’on pouvait procéder de manière simple, efficace et sans danger, contrairement à ces avortements clandestins qui ont conduit à des drames », retrace le médecin, toujours actif à ce jour auprès du Planning familial de Nyons, dans la Drôme.
Une grande partie de ces opérations hors-la-loi ont eu lieu dans un appartement du 15e arrondissement de Paris, transformé par le MLAC en véritable centre d’IVG. « Nous étions inondés de demandes », souffle Pierre Jouannet. Des voyages vers l’Angleterre et les Pays-Bas, où l’avortement était autorisé, sont alors organisés. La victoire commune du MLAC et du Planning familial aboutira finalement le 17 janvier 1975, avec l’entrée en vigueur de la loi autorisant l’IVG, notamment à la suite du célèbre discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale.
Mais comme souvent dans son histoire, le Planning familial a dû continuer de lutter pour la bonne application des nouveaux textes. L’association a aussi milité pour les nombreux assouplissements qu’a connu la loi Veil depuis sa version initiale : accès aux mineurs, fin de l’obligation parentale, remboursement, allongement des délais… Depuis 1975, le mouvement a également élargi ses actions pour les droits de différentes minorités, des travailleurs et travailleuses du sexe, ou encore pour la lutte contre les IST. Si bien que 70 ans après sa création, ses combats dépassent largement le giron du féminisme.
« Il n’y a pas le choix, car nous constatons une précarisation globale dans la société », confie Mel Noat, élu au bureau confédéral depuis décembre 2022. « Le Planning familial est un mouvement intersectionnel. Nous accueillons tout le monde et, au vu de l’actualité, nous devons mener plusieurs luttes à la fois. »
Cette actualité est notamment constituée de baisse de subventions et d’actions violentes perpétrées à l’encontre de l’association, dans un contexte général de montée de l’extrême-droite. « De plus en plus de locaux sont vandalisés. Des mouvements anti-IVG viennent taguer, sticker, bourrer les boîtes aux lettres ou nous menacer par des appels anonymes », déplore Mel Noat.
Des intimidations qui ne découragent pas les équipes du Planning familial. Droit des personnes en exil, violences sexistes ou infantiles, soumission chimique, gratuité des moyens de contraception… Les militants ne manquent pas de revendications. Ils doivent aussi se battre pour préserver leurs acquis sociaux, autour de l’IVG. Car, malgré sa constitutionnalisation en mars 2024, le droit à l’avortement ne cesse d’être contesté par une frange conservatrice de la société.
« Cette mesure est plus symbolique que pratique. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, rien ne dit que les conditions d’accès ou les délais ne pourraient pas être modifiés à la baisse », s’inquiète Mel Noat. La preuve, plus de 50 ans après cette avancée et 70 ans après sa création, que le Planning familial n’a pas fini de lutter.
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