Article précédent

Le wwoofing, sorte de bénévolat dans le milieu agricole, permet à des curieux d’apprendre de nouvelles pratiques paysannes en étant logé chez l’habitant. Mais cette pratique peu encadrée peut aussi donner lieu à des dérives. Quelles protections juridiques ont les « wwoofeurs » face aux risques d’exploitation et de travail dissimulé ?

Alors que les beaux jours arrivent, certains sont peut-être à la recherche de « vacances » qui ont du sens. D’un séjour chez l’habitant, pour apprendre tout en aidant. C’est ce que propose le « wwoofing », qui permet depuis plusieurs années de s’initier à l’agriculture biologique en échange du gîte et du couvert. Une pratique à la mode, qui ne bénéficie toutefois d’aucun statut juridique en France. Comment éviter, dans ce contexte, de potentielles dérives pouvant être apparentées à du travail dissimulé ?
Créé au Royaume-Uni en 1971, le réseau World-Wide Opportunities on Organic Farms (Wwoof), pour « Opportunités mondiales dans des fermes bio », s’est implanté en France il y a 20 ans. En l’absence totale de statut légal, c’est l’association Wwoof France qui chapeaute cette pratique au niveau national, en lien avec une fédération internationale à but non lucratif, implantée dans plus de 130 pays. L’idée ? Mettre en relation des bénévoles dits « wwoofeurs » avec des fermes biologiques et paysannes.
Présenté comme un échange culturel, éducatif et solidaire, ce programme propose aux volontaires d’aider leurs hôtes environ la moitié de la journée, en étant nourri et logé, et ce sans aucune contrepartie financière. « Le deal, c’est d’aller aider un exploitant comme on va aider un ami, mais le logement n’est pas une monnaie d’échange, il n’y pas d’équivalence entre les heures et les repas », décrit Cécile Paturel, chargée de développement de l’association Wwoof France.
Pour se dire « wwoofeur·se », il faut tout d’abord adhérer à cette association, qui compte à ce jour 17.657 membres, selon son dernier rapport annuel. Parmi elles et eux, 2381 fermes et 15.276 bénévoles. « Le terme wwoofing est un peu générique et est parfois utilisé à mauvais escient. Il arrive que des gens ou organisations usurpent notre nom. Or nous sommes justement là pour cadrer ces pratiques, car on est conscient·es que notre projet d’éducation populaire peut mener à certaines dérives », explique au JSS Cécile Paturel.
Celle-ci est notamment chargée de sélectionner les fermes habilitées à recevoir des « wwoofeur·ses ». Parmi elles, un élevage de caprins laitiers extensifs dans l’Ardèche, une production de plantes médicinales à La Réunion, ou encore une ferme apicole dans le Finistère. Majoritairement qualifiées de « toutes petites structures », celles-ci n’ont d’ailleurs pas forcément le statut de ferme, précise Cécile Paturel : « 30% sont des particuliers avec un jardin. »
Pour éviter les dérives, Wwoof France a mis en place une « déclaration de wwoofing », soit « une sorte de contrat de bénévolat qu’on trouve sur notre site », explique sa chargée de développement. Celui-ci ne correspond pas à un contrat de travail, le Code du travail ne s’appliquant pas au wwoofing. Ce document, que nous avons consulté, doit être signé par chaque adhérent·e et prévoit plusieurs engagements réciproques. Côté hôte : « Mon accueilli m’accompagne et participe à mes côtés sans rapport hiérarchique. Nous n’attendons pas qu’il soit performant ou productif », ou encore : « J’éprouve l’envie sincère de transmettre mon savoir-faire à mes accueillis et de faire leur connaissance ».
Le wwoofeur assure quant à lui être là « pour apprendre aux côtés de mon hôte, dans un rapport d’entraide. Je n’attends pas de mon hôte un programme d’apprentissage, ni un niveau de compétence ». Le gîte doit être pensé « comme un moyen, et non comme une finalité ou une contrepartie ». Chacun·e est « libre de mettre un terme à cet accueil » s’il n’est pas à l’aise, et reconnaît la recommandation de Wwoof France, qui est de cinq demi-journées par semaine « d’entraide aux activités agricoles ».
Enfin, l’expérience ne doit quant à elle pas dépasser un mois : « Au-delà, on peut se retrouver dans des rapports de dépendance, donc on vérifie que ça reste ponctuel. Une ferme ne peut pas accueillir toute l’année », explique Cécile Paturel.
En parallèle, l’association a aussi prévu une procédure de signalement en cas de problème. « Par exemple, j’ai récemment eu une ferme au téléphone car quelqu’un disait avoir nettoyé la porcherie tout l’après-midi. Si les exploitants ne comptent pas changer leurs façons de faire, on les exclut », explique Cécile Paturel.
Sur près de 11.000 séjours par an, Wwoof France a reçu, selon son rapport annuel, 390 signalements en 2025, dont 198 plaintes de wwoofeur·ses et 163 plaintes d’hôtes. Parmi les motifs, 36 % concernent des problèmes « peu fréquents », comme l’absence de réponse, une addiction, une demande de paiement, un·e hôte absent·e, ou encore une absence de partage des tâches. 24 % portent sur des difficultés relationnelles, 12 % sur un accueil incorrect, 6 % sur une mauvaise compréhension du projet et une démarche touristique, 6 % le nombre d’heures trop important.
Pour les cas les plus graves, comme les violences sexuelles et sexistes, qui concernent 5 % des signalements, le rapport annuel précise qu’une procédure disciplinaire interne est appliquée et qu’une enquête est menée pour caractériser les faits rapportés, à la suite de laquelle est décidée la sanction à appliquer. Sur 34 signalements ayant donné lieu à une procédure disciplinaire, 25 ont engendré une exclusion définitive.
Ce cadrage de Wwoof France est-il néanmoins suffisant pour éviter toute dérive ? Depuis plus de 10 ans, la Mutuelle sociale agricole (MSA) tire la sonnette d’alarme. En 2014, celle-ci assignait un maraîcher du Languedoc au tribunal pour travail dissimulé, estimant que le wwoofing pouvait parfois s’apparenter à du « salariat déguisé ».
En 2014 toutefois, la Convention nationale de partenariat relative à la lutte contre le travail illégal en agriculture classifie le wwoofing parmi les activités « non présumées salariées ». Celle-ci stipulait : « Il s’assimile à des vacances actives à la campagne, permettant à la personne d’accompagner l’exploitant dans certaines de ses activités, en dehors de toute relation de travail. Ce mode de découverte de la vie à la ferme, entre initiation et loisir, ne relève en rien des règles applicables au contrat de travail salarié. »
En cas de problème, un wwoofeur ne pourra donc pas bénéficier d’indemnités journalières. Cette activité ne lui permettra pas non plus d’acquérir des droits pour la retraite. En somme, celle-ci n’ouvre ne relève d’aucun régime de protection sociale. « Nous, adhérents, avons chacun souscrit un contrat d’assurances adéquat pour nous couvrir en cas de problème », est-il d’ailleurs précisé dans la « déclaration de wwoofing ».
Dans sa convention nationale, le ministère de l’Agriculture précisait en revanche que « toute fourniture d’une prestation de travail par le wwoofeur ayant comme contrepartie une rémunération sous une forme quelconque, fût-elle en seuls avantages en nature, gîte et couvert, et dans un rapport de subordination de l’hôte (intervention de l’hôte dans l’exécution du travail, exercice d’un droit de contrôle et de direction sur le woofer) serait constitutive d’une relation salariale ».
Face à un tel flou juridique, une proposition de loi tendant à reconnaître la liberté et le droit à l’activité bénévole au sein des exploitations agricoles était déposée en 2009, mais elle n’a pas été adoptée. « Début 2014, lors de l’examen du projet de loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt, un amendement similaire a été défendu, et finalement retiré à la demande du ministre de l’Agriculture », rapporte également le professeur de droit privé Lucas Bento de Carvalho dans un long article qu’il a consacré au wwoofing en 2016.
A ce jour, il n’existe donc toujours pas « de cadre juridique obligatoire » à ces pratiques : « C’est ce que certains appellent du non droit, mais ce n’est pas hors-la-loi », décrit le juriste universitaire, qui a lui-même fait du wwoofing à l’étranger.
Il s’était intéressé, dans le cadre de ses recherches, à une décision de la cour d’appel d’Aix-en-Provence de 2010, qui avait assujetti au régime agricole des wwoofeurs venus vendanger dans le Var. « Les juges avaient relevé que les volontaires étaient uniquement affectés au ramassage du raisin sur la période des vendanges. C’était clairement de la main d’œuvre déguisée », relate Lucas Bento de Carvalho.
Alors qu’il y a moins d’un an, le média Capitaltitrait sur 2000 fermes bio qui adoptent le wwoofing « face au manque de saisonniers », Wwoof France et la MSA semblent encore avoir du pain sur la planche pour encadrer cette pratique. Les syndicats agricoles et les autres corps compétents en matière de lutte contre le travail illégal s’adonnent d’ailleurs toujours à des contrôles réguliers.
« Est-ce toutefois le wwoofing qui engendre une suppression des emplois dans les campagnes ? On ferait mieux de s’intéresser à la mécanisation ou aux pesticides », estime Lucas Bento de Carvalho.
LIRE AUSSI
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *