Article précédent

Le Sénat poursuit ses auditions sur la montée du masculinisme en France. Longtemps ignoré, ce phénomène mondial nourrit les violences faites aux femmes et la menace terroriste. Récupéré politiquement, il fragilise aussi la démocratie. Des sujets qui seront au cœur d’un rapport d’information attendu pour juin.

Comment de jeunes hommes adhèrent de plus en plus massivement aux mouvements masculinistes et quelles conséquences politiques et sociales leur recrudescence entraîne-t-elle ? En ce début d’année, la délégation aux droits des femmes du Sénat poursuit ses travaux sur la montée en puissance du masculinisme.
Une idéologie, née en Amérique du Nord, qui se répand massivement par le biais des réseaux sociaux et selon laquelle les hommes seraient devenus les victimes des féministes. Basée sur la polarisation des sexes et sur un discours victimaire, la pensée masculiniste touche massivement une jeune génération d’hommes.
En deux ans seulement, l’idée selon laquelle il est difficile d’être un homme a progressé de 19 points auprès des hommes de 15-24 ans, détaillait par exemple le dernier rapport du Haut Conseil à l’Egalité consacré à l’état du sexisme en France. Loin d’être un simple discours, cette idéologie nourrit des mouvements “qui ont aussi des visées lucratives et représentent, pour leurs promoteurs, un business florissant”, indique le Sénat dans les motivations de son contrôle.
Pour documenter ce phénomène d’ampleur mondiale aux conséquences multiples, les sénatrices ont auditionné le 8 janvier dernier, dans la continuité de leurs travaux, deux autrices qui ont enquêté sur les mouvements masculinistes : Pauline Ferrari, journaliste, auteure de Formés à la haine des femmes (2023) et Pauline Gonthier, auteure du roman dystopique Parthenia (2025).
« Deux femmes qui ont pris le masculinisme au sérieux » et alerté avant l’heure, « quand personne n’écoutait », salue Dominique Vérien, présidente de la délégation sénatoriale.
Deux femmes qui sont ressorties de leurs enquêtes « stupéfaites et atteintes par la violence du phénomène » qu’elles ont documenté et qu’elles décrivent toutes deux comme de la « radicalisation » en ligne.
Très présent sur les réseaux sociaux, via des contenus qui touchent au sport, à la nutrition, au développement personnel ou encore à l’entreprenariat, le masculinisme ne peut cependant« être réduit à des sous-communautés en ligne », insiste Pauline Ferrari. C’est bel et bien un mouvement social et politique qui a pour projet la régression du droit des femmes », insiste-t-elle.
En enquêtant pour son roman sur la culture du gaming, Pauline Gonthier découvre aussi la facilité d’accès à un mouvement proche du sectarisme, notamment du fait du « langage hermétique » utilisé par les communautés de joueurs.
« Le jeu video est un lieu d’endoctrinement facile, déjà utilisé pour le recrutement islamiste, alerte la romancière et économiste. L’anonymat détache du réel tandis que le côté immersif du jeu facilite une conversion douce qui prend les traits du divertissement ».
Cette radicalisation a des conséquences concrètes : « le masculinisme tue et tout le monde s’en fout », s’insurge la journaliste Pauline Ferrari. Elle rappelle que plusieurs dizaines de femmes ont trouvé la mort dans des attentats masculinistes perpétrés entre 1989 et 2018 sur le continent américain.
Par ailleurs, en juillet dernier, et pour la toute première fois en France, un lycéen de 18 ans a été interpellé à Saint-Etienne et mis en examen, pour association de malfaiteurs terroriste. ll est soupçonné d’avoir projeté d’attaquer des femmes au couteau : un attentat d’inspiration exclusivement masculiniste.
Interrogée sur les outils législatifs et réglementaires à disposition pour contrer la propagation des discours masculinistes, et notamment sur le Digital Service Act (DSA), règlement proposé par la Commission européenne pour lutter contre la propagation de contenu illicite en ligne, la journaliste pointe un texte « fondateur », mais pas assez dissuasif pour des géants du numérique « qui préfèrent payer les amendes que faire de la modération de contenus ».
L’essayiste plaide pour un renforcement des moyens de l’ARCOM, le gendarme de l’audiovisuel, qui ne dispose à l’heure actuelle « d’aucune donnée sur les modérations de la part des plateformes ».
Devant les sénatrices, les autrices alertent par ailleurs sur l’instrumentalisation des masculinismes par les forces politiques, principalement d’extrême-droite, et dont Eric Zemmour, auteur d’un essai masculiniste dès 2006, est le premier représentant. « Convergence d’idées ou simple récupération politique ? » interroge la sénatrice et rapporteure, Laurence Rossignol.
« Convergence » veut croire, Pauline Gonthier. « Idéalisation du passé, volonté du retour à l’ordre, vision binaire du monde, mélange de sexisme, de racisme et d’homophobie » : le masculinisme est « le cheval de Troie de mouvements réactionnaires qui fragilise aujourd’hui la démocratie », s’inquiète la romancière.
Elle décrit comment, grâce à une très bonne maîtrise des réseaux sociaux, l’extrême-droite crée « une armée de l’ombre pas forcément consciente de la chambre d’écho politique qu’elle joue en aimant ou en repostant des contenus misogynes, xénophobes ou homophobes ».
Pauline Gonthier s’alarme aussi de la rhétorique du bouc émissaire qui se trouve au cœur du masculinisme, « un moteur politique très puissant et de ralliement des foules ».
« Je me réjouis que ce sujet soit enfin porté politiquement grâce à ce premier rapport du Sénat », conclut-elle. « Car oui, c’est une question démocratique : le masculinisme est une volonté politique de destruction des marges et de destruction de la liberté de choisir sa vie. Un projet politique qui entretient la colère et la haine contre toutes les formes d’altérité ».
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *