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Face aux défis du réchauffement climatique et aux cessations d’activités industrielles qui continuent d’être recensées ces derniers mois, maintenir une activité industrielle en France doit passer par une implication des salariés ou de l’État dans les décisions prises par les actionnaires. Selon les économistes, mener une réindustrialisation dans le cadre de la transition écologique sera également source d’emplois.

« Pendant 30 ans, 35 ans, la France n’a pas eu de politique industrielle ». L’économiste Nadine Levratto pose le cadre. Ce lundi 18 mai, l’avenir de l’industrie dans l’économie française est abordé lors de la table ronde « Réindustrialisation et bifurcation écologique et sociale », organisée au Conservatoire national des arts et métiers par le collectif les Économistes Atterrés.
Pour cette directrice de recherche au CNRS, l’absence de politique industrielle interroge sur la capacité de la France à créer de nouvelles activités en phase avec la transition écologique, comme l’agro-écologie ou le secteur du bâtiment. Et ce, sachant qu’il ne s’agit pas, pour Nadine Levratto, de revenir sur l’industrie des années 1960, « comme le laissent entendre certains détracteurs de la réindustrialisation, les mêmes qui vantaient la désindustrialisation avant de changer de récit ». La crise sanitaire du Covid a, elle aussi, fourni une prise de conscience sur le recul industriel français.
Comment en est-on arrivé là ? Pour l’économiste Tristan Auvray, trois facteurs freinent la réindustrialisation écologique : la mondialisation, la financiarisation, les décisions stratégiques des grands groupes. Le maître de conférences à l’Université Paris Sorbonne Nord prend l’exemple d’ArcelorMittal, en mettant en avant le fait que le principal actionnaire de l’entreprise est la famille Mittal. Dans ce cas précis, l’actionnaire principal tient à privilégier le cash à l’investissement, via notamment les rachats d’actions, afin d’augmenter les dividendes versés aux actionnaires du groupe.
Et quand il s’est agi d’investissement productif dans des hauts-fourneaux plus écologiques, le groupe sidérurgique s’est orienté vers l’Inde et le Brésil, quitte à les alimenter avec du charbon, pourtant bien plus polluant.
Sur la mondialisation, les exportations d’acier chinois, qui ont, selon l’économiste, triplé depuis 2023 en raison d’un ralentissement de la croissance chinoise, provoquent une baisse du prix de l’acier et affectent négativement la rentabilité d’ArcelorMittal. Quant à la au problème de la financiarisation, il est principalement lié à une politique d’optimisation fiscale, avec une « baisse artificielle des profits en France au profit du groupe ArcelorMittal dans son ensemble », via les prix de transfert et les accords de propriété intellectuelle.
Conséquence de ces différents facteurs : les projets d’investissement verts en France annoncés par le groupe en 2024 ont été réduits, avec la construction d’un four à arc électrique au lieu de deux annoncés. Le groupe a également renoncé à la construction de son « unité de réduction directe » (DRP), qui devait remplacer ses hauts fourneaux de Dunkerque. Cette unité devait être alimentée d’abord par du gaz, puis par de l’hydrogène vert, et servir à transformer le fer en acier de manière plus écologique. Les intervenants le rappellent : le groupe ArcelorMittal a reçu 300 millions d’euros d’aides publiques françaises en 2023.
Le cas ArcelorMittal relance la tentation de nationaliser de la filiale française du groupe sidérurgique, afin de la réorienter matériellement vers une planification écologique au moment des réunions du conseil d’administration de l’entreprise. Une voie que semblent vouloir suivre les députés, qui se sont prononcés pour une nationalisation d’ArcelorMittal France le 27 novembre 2025. Un texte rejeté par le Sénat le lendemain, et actuellement en deuxième lecture au Palais-Bourbon.
Pour Tristan Auvray, la nationalisation peut prendre une forme directe, par l’État, ou bien indirecte, via des organismes publics comme la Banque publique d’investissement par exemple. Néanmoins, à la différence des nationalisations opérées en 1981-1982, il s’agira cette fois d’inclure les salariés dans les prises de décision : « Les salariés sont les premiers à savoir précisément ce qu’il faut changer dans l’entreprise, quelles sont les installations à mettre en place pour obtenir un résultat efficace », ajoute-t-il.

En parallèle de la question de la nationalisation, de la démocratisation, la question des aides publiques et du protectionnisme se pose. Nadine Levratto pointe d’ailleurs l’incohérence de l’action publique à destination de l’industrie en citant les exemples des baisses de la CVAE et de l’impôt de production, qui ne profitent pas au secteur industriel, car ce dernier est principalement situé en-dehors des métropoles ; la baisse de la CVAE a concerné les entreprises installées dans les métropoles hexagonales.
Quant au protectionnisme, les intervenants penchent pour une échelle européenne, tant la dimension nationale leur paraît limitée. Néanmoins, « il y a une telle hétérogénéité industrielle entre les pays de l’Union européenne qu’une coordination en matière de protectionnisme semble bien compliquée à mettre en place », souligne Nadine Levratto. Les mesures issues du Pacte vert européen, comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, la fin de la production de voitures thermiques en 2035, se retrouvent par ailleurs fragilisées par la composition du Parlement européen issu des élections européennes de 2024.
La table-ronde permet aussi de rappeler des données non négligeables : selon les études de l’association négaWatt (qui regroupe des professionnels de l’énergie et du climat), du Shift project ou encore de la Stratégie nationale bas carbone, entre 200 000 et 500 000 emplois nets seraient créés si les objectifs européens en matière de transition écologique étaient atteints en matière de réduction de gaz à effet de serre. L’enjeu est d’ampleur, et une vision de long terme doit s’en dégager, au risque de freiner les perspectives d’embauche de la part des industriels.
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