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Mardi 24 février 2026, une conférence consacrée à la souveraineté alimentaire s’est tenue au sein du salon international. Un défi de taille que doit relever la filière française, qui ne se fera pas sans les consommateurs ni une vision européenne.

La France est-elle prête à relever le défi de la souveraineté alimentaire ? C’est la question posée lors de la conférence organisée par Bleu-Blanc-Cœur, organisation qui promeut une agriculture et une alimentation durables, mardi 24 février 2026 au Salon international de l’Agriculture.
Pour y répondre, plusieurs spécialistes du monde agricole étaient réunis, dont l’agroéconomiste Jean-Marie Séronie. Pour lui, le constat est sans ambiguïté : « Je pense que la France est prête. Aujourd’hui, aucun d’entre nous ne craint d’avoir faim ? Et on a tous l’impression de pouvoir, à peu près, choisir les produits que l’on veut consommer : la souveraineté, c’est quand même ça. »
Reste que cette souveraineté ne va pas de soi. Elle dépend, selon l’expert, de plusieurs paramètres : « Des agriculteurs qui sont compétents et devront faire évoluer leurs techniques de production, les industriels aussi. » Mais la responsabilité ne saurait peser uniquement sur les acteurs de la filière. Jean-Marie Séronie a notamment insisté sur le rôle des citoyens, qu’il distingue du simple consommateur : « Quand on nous interpelle, on nous dit que nous avons besoin de qualité, du bio, etc. Alors que, quand on pousse notre caddie, tous, même ceux avec un revenu confortable, on regarde avant tout le prix. »
En définitive, « la souveraineté alimentaire pour l’agriculture demain dépend des agriculteurs, des pouvoirs publics (…), et de ce qu’on veut, du futur désirable que l’on souhaite. Il faut arriver à mettre tout le monde d’accord avec le regard des experts qui disent ce qui est possible ou non. Donc il y a du boulot ».
Pour améliorer durablement l’avenir de la filière agricole, plusieurs leviers doivent être activés, a nuancé Jean-Marie Séronie. « Au niveau de la politique », il a estimé nécessaire de rappeler que nombre de décisions se prennent à l’échelle de l’Union européenne. Les conceptions diffèrent d’ailleurs d’un État membre à l’autre. « Lorsque je discute avec des Néerlandais sur la souveraineté et la sécurité alimentaire, il faut distinguer deux choses. Eux considèrent que la sécurité, c’est d’ouvrir les frontières pour garantir l’approvisionnement. Nous, dans notre vision immédiate, c’est plutôt de se protéger. »
L’agroéconomiste s’est en revanche montré très critique sur la stratégie française pour peser davantage dans les négociations internationales. À ses yeux, la ligne adoptée ces derniers mois affaiblit la position du pays. « Sur le Mercosur, la France était contre, puis pour, puis de nouveau contre. Ensuite, elle a imposé des critères à remplir pour accepter l’accord, ce qui a été en partie fait, mais nous restons contre. » Une incohérence qui, selon lui, risque de réduire l’influence française sur la future politique agricole commune.
Le traité a pourtant suscité un large consensus à l’Assemblée nationale, où une majorité s’y est opposée, considérant que l’accord est déloyal pour les agriculteurs français. Mais l’expert de contester : « Si c’est bien ou pas, ce n’est pas important : maintenant, c’est fait. Il faut s’adapter et en tirer des opportunités. Pour les producteurs de lait et de vin, le Mercosur, c’est du pain béni. » Emmanuel Vasseneix, président de la Laiterie Saint-Denis-de-l’Hôtel, a tranché : « Il fallait réagir bien avant, pas aujourd’hui. »
L’expert a également relativisé les craintes concernant la viande bovine. « On se fait inutilement peur parce que c’est moins évident. » Depuis la crise de la « vache folle » – l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), qui avait profondément marqué les consommateurs européens dans les années 1990 —, la grande distribution propose très peu de viande bovine étrangère, a-t-il observé. Les importations concernent surtout certaines pièces spécifiques en restauration ou des plats préparés « au moins cher », souvent des « bas morceaux », sans menace structurelle pour la production française.
Jean-Marie Séronie a enfin regretté que le monde agricole ne saisisse pas davantage l’accord comme levier de négociation. Les responsables politiques, a-t-il souligné, « sont à l’écoute » : les parlementaires ont largement voté conformément aux demandes des syndicats agricoles. Il a plutôt plaidé pour un affichage clair de l’origine des produits : « Si on le fait, on ne mangera pas plus de viande hachée étrangère, sauf si on le souhaite, mais il faut qu’on le sache. Le traité offre justement l’occasion de renforcer la transparence et de promouvoir l’origine France. »
Sur la question des prix, Emmanuel Vasseneix a défendu le principe des accords tripartites, conclus entre producteurs, industriels et distributeurs, afin de sécuriser les volumes et les prix sur la durée. Un mécanisme pensé pour lisser les variations du marché. « J’aime bien parler du tunnel qui permet de fonctionner en amortisseur : les prix ne peuvent pas s’effondrer grâce à un certain nombre d’indicateurs. On protège le producteur et l’agriculteur, mais on amortit également à la hausse en évitant les effets spéculatifs qu’on a connus ces cinq dernières années. Je pense que c’est un bon modèle pour être performant en France, mais il faut également se remettre en question. »
D’après lui, les producteurs agricoles ont besoin de plusieurs garanties : un prix rémunérateur pour vivre correctement de leur métier, mais aussi de la visibilité. « C’est l’investissement dans l’outil industriel. Mais c’est un vrai problème, car je pense qu’on n’investit plus assez. » Il y voit la conséquence d’une France moins attractive, mais aussi d’un manque de moyens. À cela s’ajoute un besoin de reconnaissance. « On a été un peu héroïques pendant le Covid, mais très vite, cela s’est corsé. »
L’industriel a toutefois refusé le fatalisme. « J’ai quelques fiertés : déjà, on paye bien nos producteurs de lait, on investit. » Il a rappelé les 300 millions d’euros annoncés par le gouvernement dans le cadre de mesures présentées comme relevant de la « justice agricole ». Reste, selon lui, à préserver les compétences et à miser sur la matière première avec une vigilance au niveau des prix : « Aujourd’hui, on a trop de lait, de poireaux, donc on est tentés de baisser les prix, mais il faut garantir ces filières. »
Concernant les lois Egalim – destinées à rééquilibrer les relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire en sanctuarisant la rémunération des producteurs dans les négociations – Emmanuel Vasseneix s’est montré prudent : « On peut faire Egalim numéro 24, si on n’a pas l’intention de les respecter, on n’y arrivera pas. Donc Egalim III, ce n’est pas la solution. » À ses yeux, l’enjeu est plus large : préparer l’avenir, partager l’expertise française avec des pays confrontés aux mêmes défis, notamment sur les pesticides, et surtout de définir « une vision au niveau français et européen ».
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