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Réunis mercredi 1er avril, plusieurs acteurs du secteur ont dressé un constat préoccupant : malgré son potentiel stratégique, la filière reste freinée par un déficit d’investissements qui limite son passage à l’échelle et sa capacité de croissance.

« Alors, comment on finance ? » À cette question lancée par la modératrice d’une table ronde sur la deeptech organisée mercredi 1er avril au cœur du salon Global Industrie, à Villepinte (93), Florence Robin, cofondatrice et présidente de Limatech, qui développe des batteries pour l’aéronautique, a répondu avec un rire jaune :« J’aimerais le savoir ! »
La deeptech, dont le modèle repose sur des innovations de rupture issues de la recherche et sur des besoins en capitaux particulièrement élevés, peinerait aujourd’hui à trouver les financements nécessaires. A tel point que l’entrepreneur et investisseur Charles Beigbeder a évoqué « un désert » français en matière de levées de fonds.
Un point de vue qu’il a toutefois nuancé : la phase de création des start up du secteur est bel et bien soutenue par de nombreux dispositifs qui « fonctionnent assez bien », notamment via la banque Publique d’Investissement Bpifrance.
Pour financer Limatech, outre la prise de risque financière « à en faire des nuits blanches » assumée par sa présidente, plusieurs leviers ont été mobilisés, a de son côté retracé Florence Robin : business angels, financements publics… « On a participé à des concours : on a été double lauréat France 2030 et lauréat EIC Accelerator, [le programme de] la Commission européenne ».

La dirigeante a aussi précisé être passée par le financement participatif : « [Le gouvernement] a mis en place en 2024 le statut de JUR, jeune entreprise innovante de rupture, qui permettait aux personnes investissant dans ces entreprises de bénéficier d’une réduction fiscale de 50 %. On a donc saisi l’occasion et lancé deux plateformes de financement participatif d’affilée, ce qui nous a permis de lever plusieurs millions auprès du grand public. »
« Je pense que les financements existent aujourd’hui et, sur toute la phase d’amorçage, il n’y a pas réellement de problème » a confirmé Jim Rhoné, chief product officer chez Interstellar Lab, start-up franco-américaine qui conçoit des stations de vie autonomes et des serres biocontrôlées.
De l’avis de Jim Rhoné, le véritable point noir se situerait plutôt du côté de la « montée en puissance ». « Le passage à l’échelle est une étape charnière », a-t-il pointé. Mises bout à bout, ces évolutions compliquent l’accès à des financements réellement adaptés.
« On est sur de la deeptech, donc de l’innovation qui comporte des risques », a ajouté l’expert, qui a évoqué des cycles de développement plus longs, nécessitant plusieurs itérations avant d’aboutir à un produit mature. « Aujourd’hui, on manque de mécanismes permettant d’assurer le développement de nos entreprises dans ces phases critiques. »
Un diagnostic qui était d’ailleurs partagé par Kat Borlongan, membre du board du Conseil européen de l’innovation au sein de la Commission européenne, dans un entretien avec L’Usine Digitale publié le 1er avril : si l’Europe a créé davantage de start-up par habitant que les États-Unis, elles ont peiné à atteindre le statut de licorne. En cause notamment : le manque de sorties réussies par les investisseurs (introduction en Bourse, rachat par un grand groupe…) et la difficulté à recycler la richesse créée.
Pour Charles Beigbeder, les levées de fonds comprises entre 50 et 200 millions d’euros restent « très difficiles », faute d’une densité suffisante de fonds de capital-risque capables d’investir des tickets de 20 millions d’euros.
Les opérations de très grande ampleur, autour de 300 millions d’euros, notamment dans des secteurs comme le quantique, demeurent également insuffisantes alors que «les concurrents américains lèvent désormais en milliards d’euros ».
À cela s’ajoute la question des sorties, qui suppose « un marché boursier européen qui fonctionne bien et non pas plein de petites flaques de liquidité inefficaces ».
Selon Charles Beigbeder, le blocage tiendrait moins à un manque d’argent qu’à sa mauvaise allocation. Sur les 30 000 milliards d’euros d’épargne européenne, seulement 10 % seraient investis en actions, cotées ou non cotées, contre 45 % aux États-Unis.
« On n’a aucun problème d’argent. C’est juste qu’il n’est pas au bon endroit », a-t-il résumé, estimant que si l’Europe atteignait le ratio américain, près de 10 000 milliards d’euros supplémentaires pourraient être mobilisés.
L’entrepreneur a également cité l’exemple de la Suède, où près de 40 % de l’épargne est investie en actions, pour montrer qu’un tel modèle reste possible au sein de l’Union européenne.
Alors, quels mécanismes activer pour résoudre ces difficultés ? Pour Antoine Fourcade, fondateur de Sirius Space Services, start-up créée en 2020 et spécialisée dans le développement de minilanceurs réutilisables, « [s’]il faut plus de fonds privés capables d’investir », le principal enjeu reste ensuite « d’aller chercher de la dette bancaire pour financer les outils de production ».
Afin d’y parvenir, l’entreprise s’est appuyée sur une stratégie consistant à s’adosser à des sociétés historiques pour « faire un apport de business » tout en s’appuyant sur les perspectives de croissance liées au développement de nouveaux produits. La dette a ainsi pu être étalée dans le temps et de nouvelles aides ont été réquisitionnées « pour financer les outils de production nécessaires », l’industrialisation constituant l’un des postes de coût majeurs dans le secteur des lanceurs.
Enfin, Florence Robin a jugé que « l’État pourrait proposer des solutions pour faciliter » les garanties. « J’en ai fait l’expérience » a-t-elle relaté. « Parfois, nos clients exigent des montants très élevés, comme, récemment, 3 millions d’euros. J’ai eu la chance de pouvoir négocier pour réduire cette garantie à zéro, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. »
La présidente de Limatech a par ailleurs confié, en pleurs, avoir craint, quelques semaines auparavant, la disparition de son entreprise, faute de pouvoir débloquer des financements attendus, notamment liés au crédit d’impôt recherche et aux subventions France 2030. « Je ne savais pas si je serais là aujourd’hui », a-t-elle assuré. Limatech s’est retrouvée « avec zéro euro sur les comptes bancaires », au point d’envisager une liquidation.
C’est finalement la recherche de solutions de dernière minute qui a ouvert une perspective inattendue. En explorant de nouveaux débouchés, Florence Robin a expliqué avoir été mise en relation avec des interlocuteurs ukrainiens qui ont exprimé un besoin important en batteries, aboutissant à l’envoi d’une lettre d’intérêt portant sur 1 000 batteries par mois.
Limatech n’était pourtant pas autorisée à intervenir dans le secteur militaire en raison des conditions liées à au financement européen. Mais « parce que le monde change », cette restriction a récemment été levée. « De cette lettre d’intérêt est né un espoir », a conclu Florence Robin. Dans ce contexte, l’avenir de certaines entreprises deeptech demeure suspendu à des équilibres particulièrement fragiles.
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