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Au centre du procès, les malversations d’un surveillant, responsable du magasin central de la prison, et la question de la responsabilité de sa sœur, directrice financière de l’établissement. A-t-elle été négligente ou a-t-elle, par sa position hiérarchique, permis ce détournement de cigarettes pour un préjudice estimé à plus d’un million d’euros ?

« On va basculer dans un univers professionnel. Nous allons devoir disséquer des mécanismes assez complexes et le vocabulaire de notre administration », prévient d’emblée la présidente du tribunal. Des logiciels, des acronymes, du jargon pénitentiaire : le tribunal plonge dans le quotidien et la logistique du plus grand centre pénitentiaire d’Europe.
C’est « une enquête record », bouclée en moins de deux mois, qui a permis d’appréhender ces trois prévenus d’une même famille : un surveillant, sa femme et sa sœur, qui doivent répondre à la barre du tribunal d’Evry, ce lundi 29 juin. Tout commence le 4 novembre 2025, dans une petite supérette de Savigny-sur-Orge. Une patrouille de police observe un étrange manège : un client pénètre dans l’établissement et ressort avec des cigarettes.
La supérette – qui n’est pas un débit officiel de tabac – est perquisitionnée. 194 cartouches sont retrouvées dans cet établissement. Les douanes vérifient leur provenance et établissent que 175 de ces cartouches ont été commandées par la prison essonnienne. La procédure change de dimension, et met au jour un trafic bien rodé de cigarettes géré depuis le magasin central de la prison de Fleury-Mérogis.
Au lieu de revenir aux détenus, des stocks auraient ainsi été commandés en surnombre, volés puis revendus à des clients extérieurs. Pas de détournement d’argent direct dans cette affaire : seuls des cartons sortaient de la prison, sans que le manège ne soit repéré. Le principal suspect, David D., aurait donc détourné, entre 2020 et 2026, plus de 1,5 millions d’euros issus du trafic de cigarettes. Un intermédiaire, Guillaume R., a été condamné en avril à une peine de 18 mois de prison sur reconnaissance préalable de culpabilité.
Chez David D., on a retrouvé de grosses sommes d’argent liquide, ainsi qu’un coffre contenant 181 595 euros en liasses de billets. Au fil des débats et des éléments discutés par les parties, dont de nombreuses écoutes, c’est le portrait d’une famille brisée par les procédures qui apparaît, mais surtout la personnalité d’un homme avide d’argent, qu’il assume gagner en travaillant illégalement depuis plusieurs années.
Une famille recomposée à faire vivre et à gâter, des cadeaux de Noël coûteux, des enfants aux besoins bien spécifiques… des larmes dans la voix, le prévenu se justifie, sans faire ciller les trois juges, impassibles. La présidente lui rappelle les circonstances aggravantes qui pourraient s’appliquer à son cas : une bande organisée, des faits commis dans le cadre de ses missions. C’est un homme grand, habillé de noir, avec une barbe qui tire sur le gris, qui répond à la barre d’une voix douce et mal assurée.
« Ma femme, mes enfants, ma sœur, n’ont rien à voir avec ce que je leur fais subir. On n’a plus de maison, plus de voiture. » Lui est en détention provisoire depuis deux mois, sa femme et sa sœur ont, depuis leur garde à vue en février dernier, été placées sous contrôle judiciaire. L’une est poursuivie pour blanchiment et recel, la seconde pour négligence et recel : les deux auraient profité des gains issus de ce trafic.
Le surveillant, né en 1976, ne nie pas les faits – enfin, pas tous – mais il se défend maladroitement, évoque « un chantage ». Il aurait été intimidé par un homme « des pays de l’Est » qui lui aurait « montré une vidéo de sa femme et de ses enfants ». Il aurait échangé avec ce maître chanteur à l’aide de « téléphones prépayés » fournis par ce dernier. Les perquisitions n’ont pas permis de retrouver ce téléphone. L’individu en question n’a pas non plus été retrouvé par la brigade des stupéfiants de Juvisy, chargée de l’enquête.
David D. met aussi en avant les difficultés relationnelles avec ses collègues, et le suicide d’un collègue, qu’il trouve suspect, et qu’il attribue à son mystérieux maître chanteur venu de l’Est.
Il reconnaît donc une partie du trafic, mais pas toutes les sommes que l’enquête a révélées. Il n’aurait sorti « que » 104 cartouches du magasin central. Ces grosses sommes en liquide qui lui ont permis de vivre sans toucher à son compte en banque depuis début 2021 ? Elles sont issues de chantiers « au black », car il dépanne souvent amis et voisins dans leurs travaux particuliers. Ces derniers lui auraient rapporté près de 4000 euros par mois.
Le surveillant évoque un préjudice bien moins important que ce que le parquet met en avant, avec des stocks « tampons » qui restent, destinés aux détenus libérés, ce « tabac de complaisance » gratuit pour acheter la paix sociale et pour « calmer les individus en crise ». Selon lui, les lignes des montants de mettent pas en avant non plus les stocks pour les primo-arrivants, le quartier disciplinaire et la maison d’arrêt des femmes.
Sandrine D., l’épouse de David D., infirmière, parle d’un quotidien rythmé par les besoins des quatre enfants, les difficultés de cette tribu recomposée, la charge mentale, le fait de n’avoir aucune visibilité sur les rentrées d’argent de son mari. « Vos amies ont dit lors de l’enquête que vous étiez sous emprise, demande la présidente. Qu’en pensez-vous ? »
« C’est compliqué… Mais je comprends qu’on puisse dire ça. » Retenant ses sanglots, elle explique n’avoir pas « vu l’argent ». « Il m’en mettait de temps en temps dans mon portefeuille. Je suis consciente que j’aurais dû poser des questions. »
Pour les travaux, « c’était Monsieur qui gérait ». « On se disputait souvent à ce sujet. » Mais le fruit de ces « travaux » permettait aussi de « mettre du beurre dans les épinards, c’est vrai ». Le ministère public l’accule : « Est-ce normal de sortir 1 000 euros d’un coffre pour aller chez le dentiste ? »
« Vous aviez conscience qu’il travaillait au black, mais à aucun moment, vous n’aviez conscience des cigarettes ? » interroge aussi la présidente. « Non. J’ai découvert beaucoup de choses avec la procédure, je suis tombée de haut. (…) Je fais confiance à mon époux, mes priorités ont toujours été ma maison et mes enfants. »
Elle réfute les accusations d’avoir profité sans vergogne de cet argent issu de deniers publics, et estime que l’idée même de ce trafic était « inconcevable ». Mais tout au long de l’audience, le ministère public reprochera au couple un train de vie au-dessus de ses moyens, des dépenses quotidiennes assurées en liquide, des vacances, la rénovation de leur maison.
La défense du couple liste, de son côté, les dépenses retrouvées sur la période en question : « Auchan, Lidl, McDonald’s… Ces dépenses sont alimentaires et sont bien issues de leur compte en banque », affirme l’avocate du prévenu, qui contredit l’absence de mouvement sur les comptes bancaires et chiffre à 24 000 euros ces achats réalisés entre 2021 et 2025.
Audrey R. est la directrice financière accusée ce jour-là de blanchiment et de recel. Elle se défend de toute complicité. Savait-elle pour le trafic orchestré par son frère au sein de son service ?
Oui, répond la DISP de Paris, pour qui un tel détournement de stock, sur de longs mois, n’aurait pu passer inaperçu et aurait même nécessité une intervention de la directrice financière. Monsieur D. n’aurait pas dû avoir la possibilité de passer des commandes de tabac, confirme la secrétaire générale de la DISP, appelée à témoigner.
Non, répond-elle : elle n’avait pas connaissance des agissements de son frère et si elle avait su, elle aurait signalé les faits. A-t-elle profité, comme David D. et son épouse, Sandrine, des liquidités issues du trafic de cigarettes ? Elle reconnaît « des vacances à la neige », fin 2025 que sa belle-sœur lui a avancées, mais qu’elle a remboursées, dès le 10 décembre. C’est dommage : les écoutes s’arrêtent avant cette date, remarque son avocat. Il a les pièces qui prouvent ce remboursement et les a versées au dossier.
La note de la DISP, lue à l’audience, décrit une directrice « d’une grande rigueur », mais qui aurait été « la seule à avoir pu voir les choses ». Au tribunal, c’est une fonctionnaire élégante qui se présente, à la coupe de cheveux soignée et au chemisier imprimé. Elle s’exprime d’une voix claire, et se défend de toute complicité et de négligence. Elle n’avait aucune raison de soupçonner le prévenu : « Mon frère a toujours été bien noté par ses supérieurs hiérarchiques. »
Face aux tensions qui ont pu agiter les équipes, sur fond de « favoritisme », elle nie encore. Ces rapports problématiques ? « Des combats de coqs », estime la fonctionnaire. « Je ne favorisais pas mon frère et au contraire, je le traitais plus durement ! » Pour elle, il était par ailleurs normal que David D. ait accès aux commandes de cigarettes, même en tant que surveillant, et alors que ces commandes sont réservées aux gestionnaires.
« Mme R., ce n’est pas le grand manitou des finances publiques », s’énerve-t-elle à la troisième personne. Elle ne sait pas non plus combien son frère gagne, ni pourquoi il aurait utilisé les véhicules de la prison à des fins personnelles. Le travail illégal sur les chantiers ? « Je savais qu’il donnait des coups de main à son voisin. Mais je ne suis pas sa confidente. »
L’organisation du service, les rares inventaires – une fois par an – sont aussi au cœur des débats. La défense de Mme R. met en avant sa fiche de poste, qui n’inclut pas la gestion des stocks. « Vous avez beaucoup de choses à gérer, lui adresse son avocat, qui décrit un poste déconnecté de la gestion de la « cantine ». D’abord, vous devez contrôler les dépenses et les marchés publics, qui vont de l’intérieur vers l’extérieur ».
« Aujourd’hui, dit la directrice, j’estime que nous avons fait au mieux en fonction des moyens mis à notre disposition. »
Comment les deux prévenus ont-ils pu mettre tout ça en place au sein de la prison ? Le système carcéral est-il si opaque ? L’organisation du service, le préjudice réel subi par l’Etat, sont ensuite au cœur des débats. Pour y répondre, trois témoins, des hauts-fonctionnaires de la DISP dont le directeur du centre pénitentiaire, sont appelés à la barre. Tous décrivent une prison démesurée, peuplée à 190 % de sa capacité, aux services qui manquent de personnels, et qui ne fonctionnent pas comme ils le devraient.
Mais la secrétaire générale de la DISP Paris le réaffirme : du côté de la directrice financière, il y a bien eu un « paramétrage » pour permettre l’émission de factures au « service fait présumé » pour ces cigarettes, et non une simple négligence. Et si de son côté, le responsable financier de la direction interrégionale s’empêtre un peu dans ses chiffres, provoquant la colère de la défense, il confirme aussi les « manquements graves », pointant en plus « l’absence de signalement ».
Les achats de tabac faits par un surveillant, ce n’est pas dans les pratiques de l’administration pénitentiaire. Mais la réalité de la prison de Fleury, ce sont aussi des agents non remplacés, des tensions entre détenus et au sein du personnel. « Dans un établissement qui compte 1 600 agents, une vingtaine de directions transversales, l’intention managériale est surtout de régler les crises », admet à la barre Christophe Debarbieux, chef d’établissement.
L’affaire n’a d’ailleurs pas été sans conséquences pour le centre pénitentiaire. « En février 2026, la vague d’interpellations a été une opération lourde pour nos effectifs. » Le directeur évoque la « charge émotionnelle » entraînée par le procès. La directrice financière n’a toujours pas été remplacée.
Viennent enfin les plaidoiries. La nuit est tombée depuis un moment quand la représentante de l’Etat français entame la sienne. L’avocate des parties civiles dépeint un prévenu « qui persiste et signe », notamment sur ce « mensonge » sur « ce tiers venu d’Europe de l’Est ». Elle décrit aussi « une enquête bien faite, précise, sur le fonctionnement du magasin central ». Et réclame enfin, outre des dommages-intérêts d’un montant de 912 919,64 euros et la confiscation des biens placés sous scellés, que le tribunal retienne la circonstance aggravante de bande organisée.
Dans une longue plaidoirie à deux, les procureurs reviennent sur le travail de fourmi diligenté par leur service, la division de l’action publique générale et de la criminalité organisée. Les nombreux témoignages, dont ceux des enfants du couple, les preuves trouvées par les douanes… Mais le ministère public décide finalement de ne pas retenir la circonstance de bande organisée, rien n’ayant été trouvé sur les collègues de David D.
Toutefois, la procureure insiste : « Au sein de ce parquet, on est habitués aux infractions au sein de cet établissement (la prison, ndlr), mais habituellement elles sont commises par les détenus. Si bien que quand on a eu connaissance de cette découverte, on est tombés des nues. »
La magistrate charge aussi le fonctionnement de la direction financière et le magasin central, un « dépotoir », dont la supervision aurait dû être mieux gérée. « Il manque des tableaux, des états des stocks », accuse encore la procureure. Ils le font, à Fresnes. A qui incombait la tâche de réaliser de tels inventaires ? » Audrey R. « avait des agents pour exécuter ces inventaires, mais c’était à elle de les exiger ». « Il n’y a qu’elle qui n’a pas vu que son frère gérait moyennement bien. (…) On le comprend bien à la lecture des retranscriptions : il manipulait sa sœur. »
Le second procureur se veut pédagogue et se lance dans une définition de l’atteinte à la probité, infraction qui « jette un discrédit énorme sur tous les fonctionnaires, tous les services publics ». « Combien de surveillants, d’infirmières on aurait pu payer avec ces centaines de milliers d’euros ? J’utilise les professions des prévenus exprès. Ils ont privilégié leur enrichissement personnel. On attend d’un surveillant un comportement exemplaire. » Avant les réquisitions, le magistrat lit les premières lignes du serment des agents pénitentiaires, celui-là même que David D. a prononcé.
Face à un « comportement à l’audience qui ne rassure pas », la procureure requiert pour David D. quatre ans de prison, dont un an avec sursis probatoire. Elle souhaite qu’il s’acquitte d’une amende de 20 000 euros. Les trois ans de prison ferme doivent s’exécuter avec mandat de dépôt, car selon la magistrate, le prévenu « n’a pas su s’arrêter ». Enfin, elle requiert pour le surveillant une interdiction d’exercer dans la fonction publique pendant quatre ans.
Une peine d’interdiction de fonction publique est également requise pour Audrey D., pour une durée d’un an, assortie d’un an d’emprisonnement avec sursis probatoire et 15 000 euros d’amende. Pour Sandrine D., le ministère public requiert une peine mixte de 14 mois d’emprisonnement « dont 10 mois de sursis probatoire », avec une amende de 8000 euros. Confronté à la détresse de la mère de famille, le parquet « ne s’opposera pas à la non-inscription au casier judiciaire » de cette condamnation : « Il faut qu’elle puisse travailler. »
Les quatre avocats de la défense plaident tour à tour un « simulacre d’instruction », avec de nombreux éléments « ne collant pas », « de multiples erreurs », des données « lacunaires et hétérogènes ». Ils pointent aussi les comportements exemplaires des prévenus dans leur carrières, le respect scrupuleux de leurs contrôles judiciaires. L’avocat d’Audrey D. parle d’une prévenue « choquée de ce qu’a fait son frère ».
Quant à la défense du couple, elle insiste sur un dossier vide, des preuves que l’enquête n’est pas allée au bout, des vidéos manquantes qui auraient permis d’alléger les infractions. « Je viens de démonter tout le dossier », dit en fin d’audience l’avocate de David D., calculs à l’appui. Ce sera aux trois magistrates du tribunal d’en décider. L’audience de délibéré a été fixée au 22 septembre.
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