Tribunal de Créteil : « Nous, on perçoit les dangers, mais ma fille pense que tout le monde est gentil  »

Enfin, une grande tige s’élance du banc vers la barre, un jeune homme immense et longiligne portant survêtement noir Under Armour : voici Fallou, fine moustache et grosse voix sourde, qui penche son buste vers le micro trop bas, emmanché sur un support coincé qui l’huissier n’arrive pas à porter à la hauteur du mètre […]


lundi 16 février5 min

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©JSS

Enfin, une grande tige s’élance du banc vers la barre, un jeune homme immense et longiligne portant survêtement noir Under Armour : voici Fallou, fine moustache et grosse voix sourde, qui penche son buste vers le micro trop bas, emmanché sur un support coincé qui l’huissier n’arrive pas à porter à la hauteur du mètre quatre-vingt-quinze de ce frais vingtenaire prévenu d’agression sexuelle sur une mineure de plus de 15 ans, Alicia*. Une fille de son lycée qui avait 16 ou 17 ans à l’époque des faits, soit le 29 avril 2024 à Créteil.

« Vous reconnaissez les faits ? »

C’est la présidente qui pose la question. Fallou est son dernier prévenu de la journée.

Les faits décrits par la plaignante sont les suivants : alors qu’elle est aux toilettes de son lycée, Alicia reçoit sur Snapchat un message de Fallou lui demandant de sortir. Il est devant les toilettes. Il l’attrape par le bras, l’amène vers un autre bâtiment et, dans un recoin, lui prend sa main qu’il tente de poser sur son sexe (à lui), puis lui saisit la tête pour la forcer à lui faire une fellation, et enfin lui touche seins et fesses par-dessus ses vêtements. Elle s’enfuit à l’infirmerie, où elle est retrouvée en pleurs, choquée, un état « post traumatique », posera l’expert psychiatre, qui relèvera troubles anxieux et du sommeil.

Avec le soutien de sa mère, une femme au visage fermé assise au premier rang et qui représente sa fille absente, elle se rend au commissariat le 3 mai 2024 pour porter plainte. Elle explique que Fallou l’avait ajoutée sur Snapchat quelque temps auparavant, à la suite d’une rencontre à l’arrêt de bus, et qu’il avait été insistant, l’appelant, lui demandant de se déshabiller devant la caméra, ce qui l’avait incitée à le bloquer, mais quelque temps après, cédant à ses demandes, elle l’avait débloqué, voilà le contexte dans lequel s’inscrivent les faits.

« C’est faux », dit Fallou.

Un profil manipulateur

Il ne la connait pas, ne lui a jamais parlé. « En garde à vue, dit la présidente, vous avez déclaré que ce jour-là, vous avez fini à 14h et quitté le lycée. Vous avez ajouté qu’elle vous tournait autour, qu’elle avait la réputation de discuter avec plusieurs garçons mais qu’elle ne vous intéressait pas. »

Cette version n’a été recueillie que 11 mois plus tard quand, enfin, les policiers ont daigné contacter Fallou pour le convoquer, onze mois pendant lesquels il ne s’est rien passé : Alicia a changé de lycée, s’est enfoncée dans un mal-être médicalement attesté, tandis que Fallou passait son bac, remplissait l’office de coach de foot pour des adolescents, et poursuivait son but professionnel : devenir agent de joueurs de foot, avenir qui pourrait être compromis par une condamnation.

« L’expert psychiatre a expliqué que vous avez un profil manipulateur. 

-Moi, je la connais pas, et mon Snap tournait beaucoup à l’époque car je vendrais des puff. J’acceptais tous les ajouts.

-Qu’est-ce que vous dites par rapport aux constations du médecin, 10 jours d’ITT ?

-Ça veut dire quoi ça, ITT ?

-C’est la manière dont on évalue les conséquences sur l’état de santé. L’expert psy explique qu’elle a des troubles post traumatiques diffus qui pourraient être en lien avec une agression sexuelle. Comment vous expliquez ça ?

-Je pourrais pas vous dire, je la connais pas.

-Pourquoi elle vous accuse vous et pas quelqu’un d’autre ?

-C’est ce que j’ai dit à l’OPJ de Créteil. Je lui ai dit : pourquoi moi ? »

« Elle pense que tout le monde est gentil »

Il n’a pas été possible à cet OPJ d’enquêter dans le portable du jeune homme, qui a refusé qu’il y accède, ni de rencontrer la copine d’Alicia à qui cette dernière s’est confiée, ce qui rend son témoignage fragile, puisque rapporté par la plaignante, et voici donc un tribunal confronté à deux versions incompatibles, avec pour seul élément objectif, et encore, une expertise psychiatrique, et pour boussole la colère d’une mère qui s’approche, qui s’accroche à la barre et vient dire au tribunal tout le mal-être de sa fille, une jeune femme handicapée à 80 %, rappelle-t-elle, dont la perception de la réalité est empreinte d’une naïveté qui l’empêche de comprendre les mauvaises intentions d’autrui.

« Nous, on perçoit les dangers, mais ma fille n’a pas ces automatismes, elle pense que tout le monde est gentil », résume-t-elle, et aujourd’hui elle est prostrée, psychiquement parlant, et recluse.

« Les faits de nature sexuelle sont des infractions difficiles à caractériser et à poursuivre, car se font par définition à l’abri des regards, mais ce qu’il faut savoir c’est que la victime n’a rien à gagner de faire des déclarations qui ne correspondent pas à la réalité », démarre la procureure.

Ce qui n’est pas de bonne augure : il faut comprendre que cela revient à reconnaître que les preuves matérielles manquent et qu’il faudra suivre le parquet sur une simple hypothèse – certes plausible, puisque les déclarations d’Alicia sont précises et constantes, mais non certaine -, en tout cas fragile pour demander deux ans de prison dont un an avec un sursis probatoire (interdiction de contact, de paraître au domicile, et d’activité en contact avec les mineurs) de trois ans.

Et l’avocate de Fallou plaide dans ce sens : « Il aurait pu commettre des faits, donc condamnez-le ? » Et elle torpille le dossier indigent, une enquête famélique menée 11 mois après les faits, « pas une page sur mon client, juste trois lignes dans lesquelles il est écrit qu’il est manipulateur, c’est bien simple, ce n’est pas une procédure contre Monsieur, c’est : une plainte », et rien d’autre.

C’est pourquoi, après en avoir délibéré, le tribunal relaxe Fallou au bénéfice du doute.

Il sort de la salle, la mère d’Alicia n’est pas loin. A l’entrée du tribunal, elle l’insulte, il répond, la défie. La mère le couvre d’injures, sa colère est inextinguible, et, un temps, on craint l’affrontement physique. Mais Fallou se ravise et salue ses amis qui l’attendaient. Dans la nuit, on n’entend plus que la mère hurler son désarroi.

*Le prénom a été changé

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