Bernard, visiteur de prison : un peu de dehors entre les murs
PORTRAIT. Bernard, 72 ans, rend visite à des personnes placées sous main de justice au moins une fois par semaine dans des établissements pénitentiaires de l’Ouest de la France. Là-bas, les conversations ouvrent une fenêtre sur l’extérieur, mais aussi sur des parcours de vie qui le touchent plus qu’il ne le laisse paraître. Depuis peu, Bernard rend visite à des jeunes. A leur contact, il prend conscience que la différence d’âge n’est pas forcément un obstacle. Reste à trouver la juste place, de part et d’autre. Pas si simple.

Notre série «Ces bénévoles qui poussent les portes des prisons»
J’ai 72 ans. Je suis visiteur de prison depuis 2014. En réalité, j’y songeais depuis très longtemps. Récemment, j’ai retrouvé de vieux papiers qui m’ont rappelé que j’y pensais depuis mes 24 ans. Entretemps, j’ai été pris par d’autres activités et j’ai mis ce projet de côté. A l’époque, je n’avais aucune notion sur le système judiciaire, ni sur les problèmes en milieu carcéral. Je n’en avais pas plus près de cinquante ans plus tard. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas expliquer mon choix. Et cela ne me pose pas de problème : je ne vais pas aller consulter un psy pour le comprendre.
J’ai travaillé presque toute ma vie dans l’informatique. Il y a 12 ans, mon patron m’a annoncé, plus ou moins, avec beaucoup de circonspection : « Bernard, rien ne presse, mais il faudrait éventuellement songer à partir. » Je n’attendais que cela : les collègues de mon âge avaient tous eu droit à une rupture conventionnelle. Alors, je ne lui ai pas fait une bise sur le front, mais presque, et à peine le temps de compter mes trimestres que je me renseignais déjà auprès de l’ANVP[1]. J’ai arrêté de travailler en juin. En septembre, j’ai fait ma première visite.
Rentrer dans une prison, c’est impressionnant. Ce n’est pas comme si on allait au cinéma. Pour ma part, c’était la première fois que je m’y rendais. Sur place, il y a les odeurs, le bruit… une certaine violence. La tension est palpable. Et puis, quand on rencontre une personne sous main de justice, on ne sait rien d’elle. On connaît son nom, le numéro de sa cellule, et c’est tout. On la découvre seulement au parloir.
Cette première rencontre était assez saugrenue. Je prenais la suite d’un bénévole qui avait fait le choix d’arrêter. Le détenu est arrivé, m’a salué. Il était très grand, très posé. Il m’a dit : « Je devais aller en promenade mais j’ai quand même tenu à être là, par respect. » Pour finalement ajouter : « En réalité, ce n’était pas la peine de se voir, parce que je sors demain. Mais je vous remercie d’être venu. » Il s’est levé, a appelé le surveillant. Celui-ci tardait à venir. Et cette personne qui faisait bien 2 mètres de haut et qui avait été si calme avec moi a soudain mis un grand coup de pied de karatéka dans la grille.
Le deuxième homme que j’ai rencontré était plus jeune. Plus tard, j’ai réalisé qu’il ne venait qu’une fois sur deux, parce qu’il avait des problèmes d’addictologie. Quand il n’était pas là, il était au fond de son lit. Un jour, je suis arrivé à la prison et le surveillant m’a dit : « Aujourd’hui, il est en sortie, en permission ». J’étais inquiet parce que c’était un jeune énervé. Le lendemain, il était de retour. On m’a raconté qu’il était rentré entre deux gendarmes…
Les couleurs du quotidien
En ce moment, je parle avec un autre détenu depuis près de quatre ou cinq ans. Donc là… on n’a plus grand-chose à se dire. Grâce à lui, je pourrais écrire une thèse sur le déni : il n’a rien fait. J’ai compris que les affaires pour lesquelles il était incarcéré avaient toutes un lien avec ses anciennes épouses. Un jour, on a lu son horoscope. Il disait : « Amour. Vous êtes dans un lit douillet, restez ici. »
Le quotidien prend une grande place dans les échanges avec les détenus. Dernièrement, un « collègue » visiteur m’a raconté qu’un détenu lui avait demandé quelle était la couleur de l’herbe. C’était l’été, on était en pleine sécheresse, et il avait du mal à croire que l’herbe soit jaune. Quelques mois plus tard, en hiver cette fois. C’était en décembre. Deux personnes détenues m’ont posé la même question : « Est-ce que les lumières de Noël sont allumées en ville ? »
Il y a certaines personnes avec qui l’on se sent plus en confiance que d’autres. Récemment, un jeune m’a demandé ce que j’avais prévu pour le week-end. Je lui ai répondu que j’allais garder ma petite-fille. Je ne sais pas pourquoi je l’ai dit, je n’avais jamais parlé d’elle auparavant. Il m’a demandé quel âge elle avait. Je lui ai répondu qu’elle allait avoir 1 an. « 1 an ? Elle va avoir mal aux dents ». Et il avait raison : elle a eu mal aux dents.
Je me souviens d’une personne qui m’a particulièrement ému. On m’avait informé qu’un nouveau détenu était arrivé et qu’il ne parlait pas français. De mon côté, les langues étrangères ne sont pas vraiment mon fort. Je l’ai rencontré. Il connaissait trois mots. « Gamelle », « cellule » et « catastrophe ». Je n’arrivais pas à deviner sa nationalité, son nom de famille ne me donnant pas d’indication. Alors j’ai sorti mon agenda, et il a pointé du doigt un pays balte. J’ai eu ensuite l’idée de dessiner un arbre généalogique. Je lui ai montré ma femme, mon enfant. Et lui, ses nièces, dont il semblait très proche.
Je sais que certains collègues s’effacent complètement lors de ces rencontres, pour laisser toute la place au détenu. Pour ma part, je pense que l’échange fonctionne mieux quand on se raconte aussi. Quand on donne un peu du sien. Pendant très longtemps, j’ai discuté avec un amoureux de la nature. Moi, j’avais planté un pommier dans mon jardin. Il m’a demandé de le prendre en photo régulièrement, puis m’a donné des conseils : « Il faut le tailler, ici, là et là. » Je me rends compte dans ces moments que je tisse un lien très ténu entre l’intérieur des murs de la prison et l’extérieur : celui qui relie la prison à la société.
Il ne faut pas croire que parler à des gens qui ont commis des faits graves est facile. J’essaie de me protéger. Mon bénévolat est délimité dans le temps, celui de l’incarcération, et dans l’espace, celui de la prison. Pour l’instant, je n’ai pas dérogé à cette règle. Mais il m’arrive de repenser à eux. D’autant plus qu’on a rarement la possibilité de leur dire au revoir : ils peuvent partir du jour au lendemain. Je pense que je gère cela pas trop mal.
Une autre paire de manches
Jusqu’ici, je n’ai parlé que de mes rencontres avec les majeurs. Les mineurs, ça a été une autre paire de manches. C’était loin d’être une évidence pour moi. La première fois que mon président local m’en a parlé, j’étais bénévole depuis peu. J’ai refusé : ça risquait d’être encore plus compliqué. Plus compliqué, pourquoi ? Parce que les jeunes vous rappellent vos enfants, ou vos petits-enfants. Je me posais également des questions : serais-je seulement capable de leur parler ? De les comprendre ? De trouver des sujets de discussion ? En 2018, l’association nous a de nouveau demandé d’y participer : je n’ai pas vraiment eu le choix.
Le premier jeune homme que j’ai rencontré m’a beaucoup marqué, tout comme les éducateurs qui l’ont croisé. Il m’a tout de suite confié les raisons de son incarcération. Il s’agissait de faits extrêmement graves, qui avaient été médiatisés. C’était quelqu’un de très dur.
Un jour, comme je connaissais sa date de naissance, j’ai pris l’initiative de lui envoyer une carte d’anniversaire. Les éducateurs m’ont raconté qu’il l’avait montrée à tout le monde. Quand je suis allé voir, il m’a simplement dit merci. C’était un taiseux. Quelques semaines plus tard, je lui ai annoncé que je ne pourrais pas le voir parce que je partais en vacances. Cette fois-ci, je lui ai envoyé une carte postale. Il s’agissait d’une photo du village où je séjournais. Au milieu, il y avait un pont et des platanes. Quand j’ai repris mes visites, ce jeune m’a dit qu’avant, il passait sur ce pont tous les matins en allant à l’école avec sa maman. Il était de là-bas. C’est quand même assez fou. Il était très ému. Il était tout aussi ému lorsque nous nous sommes quittés. Il s’apprêtait à être transféré dans un établissement pour mineurs… il avait peur.
La différence d’âge qui me troublait tant s’est finalement révélée être un avantage. Sur place, les jeunes cernent très vite notre rôle : nous ne sommes ni juge, ni médecin, ni psy, ni éducateur. Peut-être est-ce la moustache, les cheveux blancs ou la calvitie… Mais ils nous prêtent beaucoup de respect. Quant à mes craintes concernant nos différences de langage, elles ont vite été dissipées : lorsqu’ils s’adressent à nous, ils ont beaucoup plus de vocabulaire qu’on ne le pense.
« Je vais appeler le juge ! »
Au fur et à mesure de mes visites, j’ai compris l’importance des jeux de société au cœur de nos rencontres. Dans certains cas, nous avons la possibilité d’en profiter dans une salle dédiée. Le jeu est un excellent médiateur, parce qu’il nous place sur un plan d’égalité. Il facilite les échanges, il est une excuse à la discussion. L’ambiance change du tout au tout, surtout si le gamin a de l’humour. Avec l’un d’entre eux – qui en a beaucoup justement – quand on joue au UNO et qu’il me colle une carte +4, je me permets de râler : « Je vais appeler le juge ! ».
On en parle souvent avec d’autres visiteurs, lors de nos débriefings : avec les mineurs, notre ressenti est différent. Le système mis en place nous donne l’impression d’être au cœur de leur détention. D’y participer. Lorsqu’un surveillant nous annonce qu’un gamin ne veut pas venir, cela nous arrive de passer une tête dans sa cellule et de lui dire : « Bon, allez, tu viens. Dépêche-toi. Je t’attends ». Mais il faut faire attention à rester à notre place. Avec les jeunes, c’est beaucoup plus difficile de garder la bonne distance. Parce que malgré vous, sans vous en rendre compte, vous avez tendance à vous rapprocher d’eux.
Comme celui-ci, avec qui nous avons décidé d’instaurer une « activité » poème. Je lui en apportais un chaque semaine. Chaque semaine, il fallait donc que je pense au poème suivant. Il était très content. Il aimait les animaux. Alors, il m’en proposait un : le lion, par exemple. Je l’ai vu pendant plusieurs mois. Je lui lisais une première fois. Après, c’est lui qui le lisait. On avait mis au point un système de notation avec des barres pour la lecture. Une barre, on s’arrête un peu. Deux barres, on s’arrête un peu plus. Trois barres, on s’arrête vraiment : c’est la fin de la strophe. Qu’est-ce qu’il reste aujourd’hui de ces poèmes ? Je ne sais pas…
[1] Association nationale des visiteurs de personnes sous main de justice
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