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Plusieurs centaines de bénévoles français rendent régulièrement visite à des détenus, sans jamais connaître les faits qui les ont conduits en prison. Ils entretiennent une relation singulière, qui bénéficie autant aux visiteurs qu’aux personnes accompagnées.

Alors que 2026 a été déclarée « année internationale des volontaires » par l’ONU, une enquête IFOP souligne un recul du bénévolat associatif chez les plus de 65 ans depuis 2019. Certaines missions, pourtant, continuent d’attirer des volontaires. C’est le cas des visites en prison : plus de 1 200 bénévoles rendent aujourd’hui régulièrement visite à des détenus.
Xavier Dénecker est visiteur au centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan (33). C’est aussi l’ancien président de l’ANPV (Association nationale des visiteurs de personnes sous-main de justice). L’association dont il est membre, et qui vient de fêter ses 90 ans, est née avant la seconde Guerre mondiale, comme une extension de l’œuvre de Saint-Vincent de Paul : « Il était connu comme étant le premier visiteur des prisonniers et des galériens. Pendant des années, cette mission était donc très centrée sur la compassion et la charité chrétienne. »
L’ANPV a finalement changé son fusil d’épaule en modifiant directement son nom, suivant le grand mouvement de laïcisation des années 90. « Auparavant, nous étions reconnus comme des ‘visiteurs de prison’. Mais nous ne visitons pas des murs. Nous accompagnons des personnes. Celles-ci peuvent être emprisonnées, mais également sous main de justice, avec des comptes à rendre au système pénal à l’extérieur. Nous estimons que, elles aussi, peuvent avoir besoin de quelqu’un qui puisse leur prendre la main, au-delà du travail déjà réalisé par les SPIP (services pénitentiaires d’insertion et de probation, ndlr) ».
Dans le cadre de ce volontariat un peu particulier, la collaboration entre l’ANPV et les SPIP s’avère essentielle. Car ne devient pas visiteur qui veut.
Au commencement de ce protocole, une prise de contact par internet, souvent, et un dépôt de candidature. « Nous les rencontrons. D’abord pour connaître leurs motivations. Mais également pour savoir si notre principal critère est respecté, à savoir : leur capacité à s’engager dans la durée ».
Car en ce moment, l’association reçoit beaucoup d’étudiants en droit ou en psychologie, qui souhaitent mieux « appréhender le système judiciaire ». Et si leur motivation est louable, la nécessité d’un investissement sur le temps long leur fait souvent défaut.
« Nous leur expliquons qu’avant toute chose, une procédure d’agrément doit être mise en place. Celle-ci peut parfois prendre plusieurs mois. Ensuite, ils doivent comprendre qu’une fois la relation engagée, elle peut durer plusieurs années et qu’il faudra être libre une demi-journée toutes les semaines ou tous les 15 jours ». Des critères qui expliquent que la grande majorité des visiteurs sont aujourd’hui des personnes retraitées.
Une fois « retenu » par l’ANVP, le candidat est ensuite reçu par le SPIP. « Nous nous basons sur plusieurs critères » explique Adelaïde Moncomble, conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation à Bordeaux.
« La personne ne doit pas avoir plus de 75 ans. Nous évaluons ses disponibilités et les raisons de sa motivation : le dossier peut en effet poser un problème si le candidat émet des demandes trop restrictives, telles que l’exclusion de certaines infractions. On lui rappelle qu’il sera amené à accompagner tout type de profil et qu’il n’a pas à connaître les motifs de condamnation. Un positionnement critique vis-à-vis de l’administration – à l’instar d’un discourt ultra contestataire – peut également être motif d’exclusion », détaille-t-elle.
In fine, l’avis du SPIP est transmis à la direction interrégionale des services pénitentiaires, qui elle-même demande un rapport de préfecture sur la moralité de la personne. Une fois le protocole validé, le candidat obtient son agrément. « Cette collaboration avec l’ANVP est une très bonne chose » souligne Adelaïde Moncomble. « Les visiteurs peuvent représenter un véritable souffle pour les personnes détenues ». Dernière étape, le SPIP en milieu fermé organise lui-même les binômes visiteurs-visités : un visiteur peut d’ailleurs accompagner deux détenus.
Si un volontaire peut donc émettre le souhait de devenir visiteur de prison, de l’autre côté du parloir, le détenu met à profit son droit à recevoir un visiteur. C’est aussi l’occasion pour lui de profiter d’un moment hors de sa cellule.
« Il doit être demandeur, même si la question d’une visite peut être discutée en commission pluridisciplinaire unique » précise Adelaïde Moncomble. « Aucun détenu n’est exclu ; c’est consacré par le Code pénitentiaire ». Xavier Dénécker précise : « Le SPIP reste néanmoins attentif aux détenus qui présenteraient des problèmes psychiques trop sévères pour faire partie du protocole. »
Une première rencontre est organisée. Généralement, le contact s’établit rapidement. Néanmoins, la visite s’arrête si la personne incarcérée ne tient pas à créer un lien ou si l’on décèle chez elle un comportement manipulateur.
« La plupart du temps, une relation de confiance se met en place au fil des mois. Le grand sujet habituel, c’est ce qui s’est passé la semaine dernière en détention avec les codétenus. C’est compliqué quand vous vivez dans un 9 mètres carrés, avec deux autres gars que vous n’avez pas choisis, en pleine canicule » raconte Xavier Dénecker.
Parfois, le lien se transforme petit à petit en amitié. Les échanges deviennent plus spontanés : « Ils nous interrogent, aussi. Comment se passent nos vacances ? Alors là, on est partagé. C’est quand même un peu vache de leur parler du bain de mer qu’on a eu hier. Et pourtant, ils sont souvent contents d’avoir cette vision normale de l’extérieur ».
Malgré tout, le visiteur bordelais rappelle une règle « de base » à respecter en tant que bénévole : « Ce sont eux qui pilotent la discussion. Nous n’amenons pas le sujet. Et surtout pas celui de savoir ce qui les a amenés en détention. Mais s’ils ont besoin d’en parler, nous accueillons leur récit. »
Reste à comprendre ce qui pousse un retraité à franchir les nombreuses grilles d’une prison pour rejoindre un parloir. L’histoire de Xavier Dénecker permet de saisir ce qui se joue, pour lui, derrière cette démarche. « J’ai travaillé toute ma vie dans le milieu de la banque. J’ai toujours cherché à être proche des décideurs. Et je me suis dit que, le jour où je serais en retraite, je ferais complètement autre chose ».
Il fait alors le choix de se tourner vers les personnes incarcérées. « Elles sont privées de liberté, de biens, de l’affection des leurs. Aujourd’hui, j’ai l’occasion d’échanger avec des personnes marginalisées et stigmatisées. Ma démarche est un peu un acte militant. Qui permet de dire ouvertement que personne n’est réductible à ses actes. »
Le bénévole se souvient : « J’ai visité un homme d’une cinquantaine d’années, détenu pour avoir quasiment tué sa femme. Il me disait ‘je suis un criminel’. Je lui répondais ‘non, tu n’es pas un criminel, tu es une personne qui a commis un crime. Ce qui est tout à fait autre chose’ ».
Derrière cette anecdote, il y a une conviction largement partagée par les visiteurs : leur rôle n’est pas de juger, ni d’excuser, simplement de proposer un espace d’écoute et de dialogue. Un engagement qui, s’il vise d’abord à rompre l’isolement des détenus, apporte aussi beaucoup à ceux qui choisissent de le porter.
Les membres de l’ANPV s’accordent ainsi à reconnaître les bénéfices qu’ils tirent eux-mêmes de cette « expérience humaine irremplaçable », et parlent volontiers d’une relation « donnant-donnant », « tout autre que celle qu’on peut avoir avec des amis ou la famille ». Ces bénévoles interviennent aujourd’hui auprès de 178 établissements, soit 95 % des lieux de détention de France.
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