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![Affaire Lyhanna : « La protection des enfants ne peut pas être efficace sans investissements durables dans [l]es institutions » tance le secrétaire général de la CIIVISE](https://jss.fr/mediawp/2026/06/enfants-20260608_203442-150x150.jpg)
REPORTAGE. Le JSS a assisté à la finale du concours d’éloquence des collèges de l’Essonne et du Val-de-Marne, organisé tous les ans par les CDAD des deux départements et par l’association Justice et ville. Thème de cette dernière épreuve : l’intime conviction. Dans le rôle d’avocats et de magistrats, les élèves ont brillé par leurs plaidoiries, dans des conditions plus que réelles, à la cour d’appel de Paris.

Il y a des moments dans la vie d’un parent qui rendent fier. Ce mercredi après-midi, la maman de Destiny, élève de troisième au lycée Léon-Blum d’Alfortville, laisse sa joie éclater : après un court délibéré, sa fille vient de remporter la finale du concours d’éloquence annuel organisé par l’association Justice et ville, avec les CDAD de l’Essonne et du Val de Marne. Téléphone vissé à la main, elle alterne entre appels à la famille et photos de la collégienne en robe noire.
La jeune fille, qui incarnait une avocate générale, a tour à tour porté l’accusation de Christian Ranucci, condamné dans « l’affaire du pull-over rouge » dans les années 70, puis – fait rare pour une magistrate du parquet – a plaidé l’acquittement de Patrick Dils, accusé et condamné pour le meurtre sordide de deux jeunes garçons en 1986 à Montigny-lès-Metz. Un crime qui sera plus tard imputé au tueur en série Francis Heaulme. Patrick Dils, lui, incarne encore aujourd’hui l’une des pires erreurs judiciaires commises par la justice française. Ce sont ces deux cas emblématiques que les collégiens rembobinent aujourd’hui, au milieu du prestigieux palais de justice de l’île de la Cité.
Pour les parents comme pour les camarades de classe, difficile donc de cacher sa joie quand, à la fin du concours, les deux gagnants, Destiny et Aksil (du collège Louis-Pasteur de Créteil) prennent la pose avec leurs diplômes et leur chèque géant (100 euros). « Je ne savais pas du tout ce qu’elle allait présenter, commente la maman de Destiny. C’était la surprise ! » La victoire val-de-marnaise, bien méritée, déclenche des cris de joie dans les rangs de la salle Pierre-Massé, professeurs en première ligne.
Et pour cause : cela faisait des mois que huit collégiens de six établissements de l’Essonne et du Val de Marne préparaient cette finale du concours d’éloquence, aidés de juristes de l’association Justice et ville, et des avocats du barreau de l’Essonne et de l’association de défense des mineurs du Val de Marne. Un coaching au long tour qui trouve son aboutissement ce mercredi 10 juin à la cour d’appel de Paris.
Thème de ce dernier round : l’intime conviction. Revenons quelques heures en arrière : devant le jury (avocats, directrice de greffe, représentants des tribunaux et des deux CDAD, et membres de l’association Justice et ville) présidé par Guillaume Meunier, président du tribunal judiciaire d’Evry, chaque collégien déclame son texte : des plaidoiries inédites mais qui trouvent leurs racines dans de vrais procès historiques. Les arguments de l’époque reviennent, certains ont été actualisés, comme le groupe sanguin « A » de Christian Ranucci retrouvé sur la scène de crime, qui « selon le site ameli.fr, est le plus courant ».
« Oui c’était celui de l’accusé, mais c’était aussi celui de la victime. Excusez-moi, M. le président, quel est votre groupe sanguin ? Et vous ? Et vous ? », s’enquiert Aksil, en s’adressant aux membres du jury. Il endosse ce jour-là le « rôle difficile » d’avocat de la défense dans chacune des affaires. Deux prestations payantes : sa victoire est la plus acclamée.
Mais l’éloquence des six autres élèves finalistes et demi-finalistes ne passe certainement pas inaperçue : chaque passage, tantôt avocat général, tantôt avocat de la défense, est chaleureusement acclamé. Ils n’ont que quelques minutes, mais les arguments font mouche, et le décor grandiose de la cour d’appel aidant, on s’y croirait presque. « Christian Ranucci a tué, et la justice ne peut pardonner à celui qui tue », commence ainsi solennellement Romane, du collège Jean-Perrin de Vitry-sur-Seine.
Après avoir rappelé les faits (l’enlèvement puis le meurtre de la petite Marie-Dolorès Rambla, huit ans, d’une quinzaine de coups de couteau ; les aveux puis la rétractation du principal accusé, Christian Ranucci) elle insiste, et les autres concurrents jouant le rôle de magistrat feront de même : « Comment laisser en liberté un homme si dangereux ? »
Ilef, du collège Louise-Michel de Corbeil-Essonnes, joue, elle aussi, sur la corde de l’émotion : une famille a été brisée, et il faut « punir l’horreur infligée à Marie-Dolorès ». Les indices concordent, l’accusé a avoué : « Au nom de la société, je vous demande de prononcer la condamnation ! »
Pas de réquisitoire en faveur de la peine de mort pour ces collégiens : les peines demandées sont raccord avec notre époque. Les élèves requièrent la perpétuité. Le vrai Christian Ranucci, lui, a bien été exécuté, le 28 juillet 1976.
A mesure que les plaidoiries avancent, les voix prennent en assurance, les gestes se font un peu plus précis. « Je suis convaincu d’une chose : ce dossier ne permet pas de condamner », assène Johlan, le second corbeil-essonnois, à qui le rôle d’avocat de la défense permet d’enchaîner les questions rhétoriques : « Un aveu qui apparaît puis disparaît, est-ce une preuve solide ? L’élément clé, le pull-over rouge, à qui appartient-il ? »

Et d’alerter sur l’émotion, « qui peut devenir dangereuse » : « Vous n’êtes pas là pour répondre, mais pour juger. Et juger, c’est résister. » Ces phrases résonnent avec l’actualité et font réagir les professionnels du droit présents dans la salle. Ce mercredi 10 juin, la polémique autour du meurtre de l’affaire Lyhanna est encore dans toutes les têtes.
En défense, les élèves insistent sur les aveux soutirés par les forces de l’ordre, évoquent les effets psychologiques comme les biais de confirmation, ou le rapport à l’autorité si particulier qu’on les accusés aux enfances chaotiques. « M. le président, mesdames et messieurs les jurés, je vous demande de juger des actes, et non des personnalités. Le doute subsiste dans cette affaire. »
Lyna, du collège Pierre-Brossolette de Villeneuve-Saint-Georges, et Gabriella, du collège La Vallée d’Epinay-sous-Sénart, s’engagent aussi dans les anachronismes : « Le témoignage n’est pas une preuve parfaite, l’affaire Outreau nous le rappelle ». Les collégiennes alertent sur « le rôle de l’opinion publique ». « Le danger serait de condamner sous l’influence de l’émotion. »
L’heure des délibérations arrive. Après cet intermède, ils ne seront plus que quatre à décrocher une place en finale. Jeanah et Gabriella, respectivement avocate générale et avocate de la défense, toutes deux élèves à Epinay-sous-Sénart, font le bilan de cette première partie : « Je suis un peu déçue de ma prestation. Mais c’est déjà top d’être ici, à Paris, au palais de justice », débriefe Gabriella. La collégienne revient sur sa participation au concours, « qui m’a fait découvrir la justice ». « J’aime me mettre dans la peau du personnage. L’éloquence, c’est transmettre, et il y a aussi un aspect théâtral qui me plaît beaucoup. »
Jeanah est un peu plus « rodée » à l’exercice, et ce concours confirme ce qu’elle savait déjà : « Plus tard, je veux être avocate pénaliste. C’est vraiment ce que je veux faire. Mon père est avocat, et m’a aidée à préparer le concours. » Pour cette élève déjà passionnée par le droit, les concours d’éloquence sont importants et devraient être développés partout car « les collégiens, les lycéens, ne connaissent pas du tout ce milieu ».
Patricia Cohn, avocate et membre de l’association pour la défense des droits de l’enfant du Val de Marne – qui a accompagné les collégiens dans la préparation du concours et qui les a formés aux plaidoiries – confirme l’importance de ces initiatives d’accès au droit qui permettent « de mettre les enfants dans des situations positives » et « de les mettre en valeur ». Aux élèves, elle a avant tout conseillé de « se faire plaisir ». L’avocate estime aussi que ce dispositif montre aux jeunes « une autre facette de la vie d’adulte » : « Leur montrer que les adultes, ce n’est pas forcément ce qu’ils ont comme modèle, que les métiers du droit peuvent être passionnants et positifs. »
91 et 94 s’affrontent une dernière fois à la barre devant la cour. Thème de cette finale très attendue : le cas Patrick Dils, dont le sort est à nouveau mis entre les mains de la justice après 13 ans de détention. Les deux dernières « avocates générales » ont chacune une approche différente : alors que l’une (Jeanah) souhaite condamner de nouveau l’accusé et rappelle avec force les charges qui pèsent contre lui – elle insiste notamment sur « l’acharnement » subi par les deux jeunes garçons victimes, et sur ces deux familles, « détruites à jamais » -, la seconde (Destiny) plaide l’acquittement et reconnaît les erreurs de la justice : « En ma qualité d’avocate générale, je présente mes excuses à l’accusé. »
Du côté de la « défense », Aksil et Gabriella brossent le portrait d’un jeune homme fragile, livré à la vindicte populaire, interrogé pendant 30 heures (« 30 heures ! » répète Gabriella avec force) dans des conditions déshumanisantes. Qui était Patrick Dils ? « Un adolescent qui voulait simplement grandir comme les autres », assène Aksil. « Je vous demande de rendre à cet enfant les 13 années qui lui ont été volées. » Une fois encore, des applaudissements nourris se font entendre.
Avant les résultats finaux, le suspense est à son comble. Finalement, les collégiens sont rappelés par le tribunal. Le verdict se fait à peine entendre au milieu des cris de joie. « Vous avez tous été remarquables, salue Guillaume Meunier avant de laisser partir les élèves rejoindre leurs enseignants et leurs familles. Une chose est sûre, la relève est assurée. Je peux partir à la retraite sereinement ! »
« Nous sommes tous professionnels du droit, et peu d’entre nous auraient été capables de faire ce que vous avez fait à votre âge », souligne Sonia Elghozi, vice-présidente de Justice et ville. Un exploit d’autant plus remarquable que cette finale a lieu en plein milieu du mois de juin, le mois des examens. Le matin même, les candidats passaient le brevet.
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