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Face à la polycrise systémique, la durabilité devient le pivot de la résilience des entreprises, d’autant plus dans le contexte d’inflexion du Pacte vert de l’Union européenne, via la première directive « Omnibus ».

Si l’Union européenne a allégé les contraintes, risquant « un nivellement par le bas » et une perte de comparabilité des données d’une entreprise à l’autre, la pression des investisseurs ESG et la réalité des limites planétaires imposent le maintien des trajectoires de transition.
La durabilité doit être considérée non comme vecteur de bonne compliance, mais comme facteur clé de la pérennité économique d’une entreprise et d’un leadership responsable dans un milieu de plus en plus incertain. La durabilité n’est pas une option mais la condition de la résilience, de la compétitivité et de l’assurabilité des modèles d’affaires.
Les deux rapports 2024 et 2025 sur les risques d’AXA identifient clairement les menaces appelées à structurer l’environnement des prochaines années et l’interconnexion de ceux-ci qui décuple la vulnérabilité opérationnelle, financière et réputationnelle des entreprises.
La durabilité s’impose comme le prisme central pour orienter les investissements, l’innovation et la gouvernance : elle implique de gérer les enjeux ESG de manière responsable conformément au devoir de fiducie de la direction et des conseils d’administration ; devoir complété, en France, d’une part par l’extension de la notion d‘intérêt social élargi, d’autre part par le devoir de vigilance. Il a paru intéressant de tenter une analyse de qualité du reporting CSRD de quelques-unes des entreprises du CAC 40, à partir de l’étude des documents universels produits par lesdites entreprises, complétée par les réponses faites aux questions écrites, posées lors des Assemblées générales 2025, par le Forum pour l’Investissement Responsable.
Les dix entreprises observées appartiennent à divers secteurs :
Banque : BNP Paribas, Société Générale ;
Énergie : Engie, TotalEnergies ;
Automobile : Renault ;
Agroalimentaire : Danone ;
Luxe : LVMH ;
Pharmaceutique : Sanofi ;
Construction : Vinci
Aéronautique : Airbus.
Une analyse rapide de l’impact potentiel de l’assouplissement réglementaire induit par la directive Omnibus permet en complément d’identifier concrètement, dans un second temps, les stratégies et communications des dix groupes du CAC 40 participants.
Le Pacte vert a instauré un cadre structuré et ambitieux articulant la transparence, via la CSRD, la responsabilité par l’imposition du devoir de vigilance, la finance durable à travers la Taxonomie et la SFDR, etc. Cette architecture visait à harmoniser les données extra-financières pour aligner les flux financiers sur les objectifs climatiques.
Pour diverses raisons, officiellement liées à un retard de compétitivité de l’UE (interprétation entre autres du rapport Draghi), – plus officieusement à l’intervention d’un rétro-lobbying important des entreprises, par le biais de leurs fédérations professionnelles (Medef et CPME en France), mais souvent aussi du fait d’ingérences des US – la Commission européenne a engagé, depuis juin 2024, une révision de plusieurs textes dans un cadre unique, celui de la directive Omnibus. Les alertes émanant de la société civile, d’entreprises, d’investisseurs dont le Forum pour l’Investissement Responsable, d’institutions dont la BCE sur le risque de la perte de granularité des données nécessaire à l’évaluation des risques climatiques et à la résilience systémique des modèles d’affaires européens n’a pas fait le poids.
L’adoption de la directive Omnibus le 26 février 2025 est un « choc de simplification », elle vise une réduction de 25 % des charges administratives, pour un gain supposé de 6,3 milliards d’euros par an. L’EFRAG, chargée d’une révision à la baisse du contenu des normes précédentes de reporting de durabilité, a tenté de sauver l’essentiel. De fait, les exigences ont reculé tant en termes d’informations ESRS allégées de 68 %, de périmètre, réduit de 80 % (55 000 à 11 000 entreprises), et les standards sectoriels ont disparu.
En parallèle, il est à noter que l’organisme a proposé une norme volontaire simplifiée pour les ETI/ PME (entreprises non cotées de moins de 1 000 salariés) qui ne comporte plus d’exigence de double matérialité et réduit la charge administrative, tout en répondant aux demandes ESG les plus importantes. On peut espérer que celle-ci facilite l’accès aux financements durables et on peut compter sur les grands groupes, pour encourager son adoption dans leur chaîne de valeur afin de garantir traçabilité et fiabilité du reporting.
Par ailleurs, l’exigence d’une assurance raisonnable pour la vérification des informations est supprimée au profit d’une assurance limitée. Ainsi, le principe de double matérialité subsiste formellement, mais l’allègement massif soulève des inquiétudes quant à la crédibilité des données ESG.
Quant au devoir de vigilance (CSDDD) il est circonscrit aux partenaires commerciaux directs, et l’obligation de mise en œuvre de plans de transition s’efface derrière une simple obligation de reporting.
Enfin, la taxonomie européenne autorise désormais l’omission des activités représentant moins de 10 % du chiffre d’affaires ou des investissements, tandis que le périmètre du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) est réduit de 90 % en nombre d’entreprises. Ces évolutions cristallisent les tensions : si les défenseurs d’une durabilité ambitieuse dénoncent un recul historique.
Les plans d’action gouvernementaux tournent au ralenti. Depuis le Sommet de Rio en 1992, le multilatéralisme environnemental structure la gouvernance mondiale à travers les COP et l’expertise du GIEC. Cette dynamique a imposé aux États des objectifs communs (climat, biodiversité, océans), progressivement transposés en réglementations contraignantes pour le secteur privé. Toutefois, l’urgence climatique a été plus ou moins invisibilisée par les tensions géopolitiques, le désengagement des USA des accords internationaux et un lobbying intense des pays pétroliers et des grands groupes du secteur « fossile », favorisé par la crise énergétique liée à la Russie ; par les évènements dramatiques au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz.
Les entreprises et notamment les grands groupes se retrouvent face à des arbitrages décisifs, alors que les plans d’action gouvernementaux manquent d’ambition.
Des pressions internationales soutiennent la durabilité. Les accords internationaux dictent la trajectoire des entreprises. De l’Accord de Paris (COP21) à la COP28 de Dubaï en passant par celui de Kunming-Montréal (COP15 sur la biodiversité), ils définissent des standards de protection pour 30 % des terres et des mers d’ici 2030.
De son côté, la Cour internationale de Justice a reconnu en 2025, la responsabilité des États dans la prévention des dommages environnementaux. Puis, la COP30 de Belém a placé la protection des forêts et la justice climatique au cœur de l’agenda.
Les investisseurs ESG pèsent dans le débat. Ils poursuivent leur mobilisation avec des experts, des ONG et des entreprises pionnières pour conserver les acquis.
Ainsi, le FIR dans son rapport d’évaluation 2026 note sévèrement plusieurs groupes du CAC40 qui ont profité de l’effet d’aubaine d’un moins-disant réglementaire pour justifier l’absence d’analyses approfondies.
Parmi les dix sociétés étudiées on relève un éventail de postures diverses, de l’exploitation opportuniste de ces allègements, pour maintenir des modèles inchangés, à l’initiation de démarches de transformation profonde.
La directive Omnibus fait émerger une première tension liée au recul normatif, marqué par la réduction de 80 % du périmètre de la CSRD et la suppression des plans climat alignés sur 1,5°C, fragilisant une décennie d’avancées européennes.
Une seconde tension réside dans l’injustice compétitive créée par le relèvement du seuil pour les entreprises non européennes à 450 millions d’euros de chiffre d’affaires. Ce déséquilibre favorise le dumping au détriment des acteurs européens soumis à des standards plus stricts.
La cohérence de l’architecture de la finance durable constitue un troisième point de fragilité. Cette réforme introduit une insécurité réglementaire qui pénalise les entreprises pionnières ayant investi précocement. Elle risque d’encourager le nivellement par le bas et le court-termisme.
Une autre tension majeure concerne l’affaiblissement des objectifs de sobriété et d’autonomie stratégique, notamment via l’inclusion du gaz fossile dans la taxonomie, ce qui entretient la dépendance énergétique de l’Union.
Quant à la limitation du devoir de vigilance aux seuls partenaires directs, elle constitue une rupture dans l’approche de la chaîne de valeur, neutralisant la portée préventive du dispositif face aux risques situés en amont, comme le travail forcé ou la déforestation.
L’article suivant de cette série se focalise sur la façon dont les 10 groupes observés se sont adaptés aux attentes du public et aux obligations changeantes.
*Co-autrice : Viviane de Baufort, Annie Belquin, Aline Pehau, Valerie Laine, Sophie Tayeb, Laurence Tortosa, Nardjisse Ben Mebarek, Gaelle Cattiew et Yelena Vodjevic.
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