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L’application de la CSRD en 2024 a marqué un tournant pour le CAC 40 avec les premiers rapports fondés sur la double matérialité, étape qui consacre l’intégration de la durabilité au cœur de la stratégie, délaissant les approches périphériques pour une gestion des risques étendue à l’ensemble de la chaîne de valeur.

Le benchmark effectué sur les dix groupes offre une photographie de leur maturité et des stratégies de transition, éclairant les défis sectoriels et les opportunités de transformation du nouveau cadre normatif. À noter qu’à l’exception de TotalEnergies, exclue pour son profil fossile, toutes figurent dans l’indice CAC 40 ESG.
Les premiers rapports de durabilité ont reçu une assurance limitée des Big 4, TotalEnergies se distinguant par une assurance raisonnable sur certains indicateurs. Sans émettre de réserves, les auditeurs pointent des marges de progrès sur l’exhaustivité des périmètres et la fiabilité des estimations. Ces documents qui constituent jusqu’au tiers du Document d’Enregistrement Universel, respectent la structure des ESRS (gouvernance, stratégie, risques, objectifs). Si certains acteurs comme Airbus ou Vinci ajoutent des annexes spécifiques, l’ensemble témoigne d’un effort d’adaptation majeur, tout en confirmant que la comparabilité des données reste perfectible dans cette phase initiale de la CSRD.
L’analyse de double matérialité, socle du reporting CSRD, permet d’identifier les impacts, les risques et les opportunités jugés matériels.
Les premiers résultats démontrent une appropriation de la démarche et une validation au plus haut niveau de gouvernance.
En moyenne, les entreprises retiennent 8,4 normes sur 10 comme matérielles. Le climat (E1), les effectifs (S1) et la conduite des affaires (G1) font l’unanimité. La granularité du reporting s’est densifiée avec la publication moyenne de 57 IRO par entreprise, dont 30 hors volet social.
Malgré ces avancées, des manques persistent : la hiérarchisation des enjeux est rarement effectuée et les seuils de matérialité retenus demeurent opaques.
Des stratégies explicites et différenciées sont imaginées. La durabilité s’incarne désormais dans des programmes dédiés qui servent de vecteurs transversaux aux activités. Vinci s’appuie sur un manifeste liant humanisme et infrastructures durables, tandis que Danone, avec son statut d’entreprise à mission, déploie sa stratégie « Renew » pour créer de la résilience au sein de son écosystème.
Le luxe et l’industrie suivent des logiques similaires. LVMH structure son action autour du programme LIFE 360 (climat, biodiversité, circularité), Renault fait de la durabilité une source de valeur via « Renaulution », et Sanofi l’intègre à son plan « Play to Win ». Dans l’énergie, si Engie se positionne clairement comme un accélérateur de la transition bas-carbone, la stratégie « multi-énergies » de TotalEnergies reste sujette à d’importants débats sur sa crédibilité.
La gouvernance se mobilise. La montée en compétence des conseils d’administration est manifeste, de même que les critères ESG représentent désormais en moyenne 20 % de la part variable à court terme des dirigeants. Les groupes du CAC 40 ont revu leurs cartographies des risques pour y inclure la durabilité. Des entreprises comme Sanofi, Renault ou Vinci ont ainsi élargi leurs systèmes de contrôle interne.
LVMH illustre cette tendance avec son dispositif ERICA, démarche globale visant à intégrer les risques majeurs de durabilité au pilotage financier et opérationnel. Si l’intégration stratégique est bien réelle, la consolidation des liens entre gouvernance, stratégie et performance ESG effective demeure l’enjeu des prochaines publications.
Les enjeux environnementaux, encadrés par les normes E1 à E5, révèlent de véritables progrès mais des approches inégales, notamment sur le scope 3, l’eau et la biodiversité. Les dix entreprises du panel affichent des plans de réduction globalement alignés sur les accords de Paris, sept d’entre elles bénéficiant de cibles validées par la SBTI pour un horizon de neutralité carbone en 2050.
Si le scope 3 représente souvent plus de 90 % des émissions, comme chez TotalEnergies ou Renault, les leviers de décarbonation sur ce périmètre restent perfectibles. Par ailleurs, bien que l’adaptation matérielle soit traitée, les impacts financiers demeurent peu publiés et l’analyse se concentre rarement sur la chaîne de valeur. En matière de taxonomie, l’alignement moyen s’établit à 7 %, avec des performances notables pour Vinci, Engie et Renault, bien que le détail des plans de financement associés fasse souvent défaut.
Concernant la pollution, la majorité des entreprises intègre des plans de réduction, à l’image de Vinci qui déploie des dispositifs précis pour les nuisances sonores, vibratoires et lumineuses sur ses chantiers. Cependant, la publication des indicateurs clés (KPI) attendus par la norme ESRS reste complexe. Ce standard s’avère l’un des plus difficiles à stabiliser pour les groupes, malgré l’antériorité de réglementations européennes strictes comme REACH ou ROHS.
Bien que la matérialité de l’eau soit supérieure à la moyenne dans cet échantillon, ce sujet aussi reste difficilement appréhendé en raison de la complexité de collecte des données. Renault innove avec son programme « Full Power Water » et son usine de Tanger en boucle fermée, visant la fin des prélèvements en ressources naturelles. Danone couvre 99,3 % de ses sites avec sa stratégie « 4R » (réduction, réutilisation, recyclage, restauration). LVMH s’engage également sur une réduction de 30 % de ses prélèvements d’ici 2030 sur l’ensemble de sa chaîne de valeur, tandis que des lacunes persistent dans le reporting de certains acteurs comme Sanofi ou la Société Générale.
Quant à la biodiversité, désormais reconnue comme un enjeu matériel par huit groupes sur dix. Si des dépendances systémiques aux sols, à l’eau et aux matières premières sont identifiées par la majorité, des acteurs comme Airbus, Vinci ou TotalEnergies déclarent des vulnérabilités limitées ou nulles. Bien que la plupart des groupes aient récemment formalisé des stratégies de protection, des retards de déploiement persistent, notamment chez Sanofi.
Sur le plan de la gouvernance, si l’enjeu est largement intégré au plus haut niveau, seuls trois groupes lient la rémunération de leur direction générale à des critères de biodiversité. Par ailleurs, le reporting se heurte aux difficultés liées à la complexité des méthodologies de mesure, au manque de données consolidées et à la traçabilité tortueuse du scope 3.
Mais des initiatives concrètes émergent. Renault réalise des diagnostics écologiques sur ses sites industriels et sécurise sa filière caoutchouc naturel pour lutter contre la déforestation. Danone s’appuie sur l’agriculture régénératrice pour 39 % de ses ingrédients et garantit un approvisionnement à 93 % sans conversion d’écosystèmes pour le soja et l’huile de palme.
De son côté, Vinci déploie la démarche ERC (éviter, réduire, compenser) avec un objectif de « zéro perte nette » de biodiversité et des solutions de génie écologique via sa filiale Equo Vivo. LVMH aligne sa stratégie LIFE 360 sur le cadre mondial de Kunming-Montréal, visant zéro déforestation d’ici fin 2025 et la certification de 100 % de ses matières stratégiques d’ici 2030. Le groupe de luxe affiche une ambition forte de régénérer ou restaurer 5 millions d’hectares d’habitats naturels d’ici la fin de la décennie.
Cette hétérogénéité de pratiques est confirmée par le baromètre NAT40 du WWF (février 2026), qui souligne un retard des grandes entreprises françaises dans la protection de la biodiversité. Le rapport est sans appel : avec une note moyenne de 32/100, l’indice NAT40 révèle un « décalage persistant entre les discours affichés et la profondeur des transformations engagées ».
Le tableau ci-dessous présente une mise en perspective des scores obtenus par les entreprises de notre échantillon, illustrant les disparités entre le reporting volontaire et l’évaluation du baromètre NAT40 :
| Rang | Entreprise | Score |
| 1 | Kering | 52 |
| 2 | LVMH | 49 |
| 3 | Carrefour | 48 |
| 4 | L’Oréal | 47 |
| 5 | Hermès | 45 |
| 6 | Michelin | 45 |
| 7 | Veolia Environnement | 43 |
| 8 | Danone | 40 |
| 9 | Pernod Ricard | 40 |
| 10 | Renault | 39 |
| 11 | Unibail-Rodamco-Westfield | 38 |
| 12 | ACCOR | 34 |
| 13 | Dassault Systèmes | 34 |
| 14 | Eiffage | 34 |
| 15 | Air Liquide | 33 |
| 16 | Bureau Veritas | 33 |
| 17 | EssilorLuxottica | 32 |
| 18 | Bouygues | 31 |
| 19 | Airbus | 31 |
| 20 | Capgemini | 31 |
| 21 | Vinci | 30 |
| 22 | Eurofins Scientific | 30 |
| 23 | Axa | 29 |
| 24 | TotalEnergies | 29 |
| 25 | Stellantis | 28 |
| 26 | Safran | 28 |
| 27 | Engie | 28 |
| 28 | Legrand | 28 |
| 29 | Schneider Electric | 27 |
| 30 | ArcelorMittal | 27 |
| 31 | Saint-Gobain | 27 |
| 32 | Sanofi | 26 |
| 33 | Euronext | 25 |
| 34 | STMicroelectronics | 24 |
| 35 | Publicis Groupe | 22 |
| 36 | BNP Paribas | 22 |
| 37 | Crédit Agricole | 22 |
| 38 | Société Générale | 21 |
| 39 | Thales | 19 |
| 40 | Orange | 18 |
Classement NAT 40 – La performance nature des entreprises du CAC 40 (scores /100). Source WWF.
La maturité sur ce thème progresse, portée par un historique réglementaire et sectoriel solide. Les entreprises du panel maîtrisent désormais mieux la gestion des flux sortants, comme le traitement et le recyclage des déchets, que celle des flux entrants liée au sourcing durable et à l’éco-conception.
Renault s’impose comme un leader à travers la création de sa business unit « The Future is Neutral » et la Refactory de Flins, première usine européenne dédiée à l’économie circulaire automobile. Sa stratégie s’articule autour de l’éco-conception pour l’usage des matières premières, de l’allongement de la durée de vie des véhicules par le reconditionnement et d’une gestion rigoureuse de la fin de vie via le recyclage des pièces et des matériaux.
Vinci développe massivement le recyclage des déchets de chantier, tels que le béton et l’acier, ainsi que la réutilisation des matériaux. Le groupe s’est fixé pour objectif de multiplier par deux sa production de matériaux recyclés entre 2019 et 2030, tout en visant un taux de valorisation des déchets de 90 % sur ses Grands Projets.
Danone et Renault misent sur l’éco-conception assistée par des outils numériques performants comme Danprint et HowGood pour évaluer l’empreinte de leurs produits dès la phase de conception. Engie applique une politique circulaire étendue à ses activités propres et à sa chaîne de valeur amont. Ses actions prioritaires portent sur le développement du biométhane, l’évaluation de la criticité des matériaux et le recyclage complexe des pales d’éoliennes.
LVMH déploie le pilier « circularité créative » de sa stratégie LIFE 360 avec l’ambition que 100 % de ses nouveaux produits soient issus d’une démarche d’éco-conception d’ici 2030. Le groupe prévoit d’atteindre zéro plastique vierge d’origine fossile dans ses emballages clients dès 2026 et s’engage à ce que la totalité de ces emballages soit recyclable, compostable ou réutilisable d’ici 2030. Pour accompagner ce changement, l’intégralité des collaborateurs sera formée aux enjeux durables via la LIFE Academy d’ici 2026.
Les constats sont les suivants : les politiques anti-corruption s’appuient sur des bases solides (Loi Sapin II) mais la transparence sur les pratiques de lobbying reste insuffisante. Le devoir de vigilance est désormais systématiquement traité, mais sa crédibilité est parfois entachée par des controverses, voire des contentieux.
Quid des plans de vigilance obligatoires, désormais sériés par des décisions de jurisprudence (La Poste, groupe Yves Rocher, etc.) ?On constate des mécanismes de validation divers : Sanofi assure un suivi trimestriel de son dispositif par le comité exécutif. Société Générale privilégie une coordination transversale via l’outil numérique « Know Your Supplier ».
TotalEnergies fait valider son plan par le conseil d’administration et déploie des mécanismes d’écoute directe des travailleurs. Renault s’appuie sur un comité dédié et la plateforme sécurisée WhistleB pour les signalements. Vinci combine ses audits sociaux à des objectifs environnementaux stricts de « biodiversité nette zéro ». LVMH a significativement renforcé son pilotage en 2024 avec une direction dédiée, réalisant 4 000 audits et centralisant plus de 800 signalements via sa plateforme confidentielle « Alert Line ».
La plupart des entreprises déploient des politiques d’achats durables, bien que la transparence sur les délais de paiement reste parcellaire et limitée au périmètre français. Danone encadre sa diligence via le programme RESPECT, imposant des audits SMETA et des plans correctifs aux fournisseurs de rang 1 pour garantir la conformité à sa politique d’achats durables. LVMH impose la signature d’un code de conduite strict à l’ensemble de ses partenaires et sous-traitants, matérialisant ses exigences sociales et environnementales tout au long de la chaîne.
Mais on peut s’interroger sur l’influence réelle des échanges avec les parties prenantes. Danone a formalisé en 2024 une politique de dialogue spécifique pour structurer ses interactions. LVMH a mené des entretiens ciblés avec huit acteurs externes pour affiner l’analyse de ses impacts, risques et opportunités (IRO).
Des procédures judiciaires basées sur le devoir de vigilance constituent désormais une technique usuelle (bien que coûteuse et longue) pour des ONG mais parfois aussi des fonds d’investissement n’ayant pas obtenu gain de cause quant à des engagements volontaires de grands groupes.
On ne pourra pas ne pas citer TotalEnergies qui fait l’objet de plusieurs procédures liées à son plan de vigilance et récemment condamné, même si l’entreprise a annoncé faire appel. BNP Paribas affronte également des litiges concernant ses financements aux énergies fossiles. Danone subit des critiques récurrentes sur sa gestion du plastique et ses trajectoires de réduction. LVMH a été confronté en 2024 à des enquêtes en Italie concernant les conditions de travail chez des sous-traitants de Dior, procédure close début 2025 mais révélatrice des défis du contrôle des chaînes de valeur.
L’exercice 2024 a constitué une phase d’apprentissage marquée par des limites communes : périmètres incomplets, prédominance de données qualitatives et recours massif aux estimations. L’audit en assurance limitée a porté sur les processus, mais pas sur l’ambition réelle des plans de transition.
Si la sincérité globale est au rendez-vous, on observe des pratiques de « green-hushing » ou « greenwishing » dues à la prudence des émetteurs. Le reporting sur la chaîne de valeur reste basé sur des données consolidées plutôt que granulaires, en raison des difficultés d’accès aux informations des fournisseurs et du secret des affaires. Des exclusions temporaires (acquisitions chez LVMH) ou des ajustements spécifiques (activités cédées chez Danone ou Sanofi) persistent, tandis que Vinci ou TotalEnergies complètent le périmètre CSRD par un reporting opérationnel volontaire.
La CSRD peut-elle devenir un moteur de mutation ? Pour les leaders du panel, la durabilité s’érige en axe de différenciation : Danone l’intègre à son statut d’entreprise à mission, tandis que LVMH (via LIFE 360) et Engie en font une feuille de route mobilisant R&D et capital humain pour garantir leur excellence future. Renault structure sa mutation autour de pôles innovants comme « The Future is Neutral », visant une décarbonation complète du cycle de vie des véhicules.
L’intégration gagne également les fonctions régaliennes et opérationnelles. La Société Générale place désormais l’ESG au cœur de ses risques prudentiels et processus de crédit, alors que Sanofi lie double matérialité et vigilance avec un suivi trimestriel de neuf risques prioritaires par son comité exécutif. Airbus utilise le reporting pour répondre aux agences de notation, bien que l’absence d’indicateurs DNSH (absence de préjudice important) limite encore la comparabilité de ses activités alignées.
Pour d’autres acteurs, le passage de la conformité à la stratégie reste en transition. Si TotalEnergies utilise l’ESG pour piloter sa mutation, la persistance de ses activités fossiles suscite des critiques sur sa cohérence globale. Vinci déploie des solutions techniques concrètes (béton bas carbone) et forme 200 auditeurs, mais l’absence de plan Capex aligné sur la taxonomie freine la portée de son reporting. Enfin, la BNP Paribas affiche une forte mobilisation interne sur la double matérialité, mais son manque de transparence volontaire l’expose à des risques réputationnels.
La CSRD agit ainsi comme un catalyseur différenciant. Pour une majorité de pionniers (Danone, Engie, Renault, Sanofi, Société Générale, Airbus, LVMH), elle structure la stratégie de long terme. Pour d’autres (TotalEnergies, Vinci, BNP Paribas), l’approche reste encore marquée par la conformité. Le prochain cycle de reporting déterminera si cette fracture entre leaders et suiveurs se réduit ou s’accentue.
*Co-autrices : Viviane de Baufort, Annie Belquin, Aline Pehau, Valerie Laine, Sophie Tayeb, Laurence Tortosa, Nardjisse Ben Mebarek, Gaelle Cattiew et Yelena Vodjevic.
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