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Alors que le mouvement lycéen remet l’éducation au centre du débat, les résultats de la France au classement PISA soulignent les difficultés persistantes du système scolaire. Mais moins de connaissances aujourd’hui, moins de productivité demain ? Pour Guillaume Houzel, membre du Conseil d’analyse économique et spécialiste des questions d’éducation, le recul du niveau scolaire français et le sous-investissement dans l’éducation font peser un risque sur la croissance. Il défend cinq leviers pour redresser la situation.

JSS : Quel regard portez-vous sur le mouvement lycéen, notamment sur les revendications concernant les conditions d’enseignement et la fin de Parcoursup ?
G.H : D’abord, toute notre société connaît une forme de malaise existentiel, avec de multiples difficultés rencontrées. En plus, les jeunes, pas seulement les lycéens, ont de plus en plus de mal à se faire entendre dans une société où ils pèsent de moins en moins, notamment au niveau électoral. Il y a un mélange d’angoisse, de révolte, de nécessité d’expression en eux. Les mots d’ordres sont très variés. Ce n’est pas un mouvement corporatiste et organisé.
Ensuite, s’agissant des conditions d’accueil des lycéens, on peut relever un certain nombre de difficultés : l’inadaptation de la plupart des locaux d’enseignement au réchauffement climatique, un nombre inquiétant d’enseignants non remplacés pour des longues périodes… Une part minoritaire mais significative des lycéens rencontrent ce problème. Mais attention, toutes les situations ne sont pas équivalentes. On a des manifestations devant des lycées qui ont été récemment rénovés et où les conditions matérielles d’étude sont loin d’être catastrophiques. Le lycée Nelson Mandela à Nantes, dont le hall a brûlé, est un lycée moderne et plutôt confortable.

Enfin, concernant Parcoursup, l’angoisse des jeunes est une angoisse des parcours ; et pas seulement de la procédure d’affectation en tant que telle – qui n’est pas complètement ergonomique, mais qui n’est pas non plus sans une forme d’efficacité. En revanche, pour des raisons qui leur appartiennent, il y a une revendication qui est portée par les organisations structurées, souhaitant que le nombre de places offertes dans l’enseignement supérieur correspondent aux demandes des étudiants.
Ce n’est pas tellement la mécanique de Parcoursup que les organisations représentatives étudiantes et lycéennes demandent à fermer, c’est plutôt la mécanique qui fait qu’il y a plus de gens qui veulent s’inscrire en psycho ou en sport qu’il n’y a de places ouvertes. C’est un débat compliqué car cela exige des moyens, mais également des histoires de perspectives. Par exemple, on a 25 000 étudiants en première année de psycho, mais seulement 4 000 qui obtiennent le titre professionnel chaque année. Sur la variété des déséquilibres entre demande étudiante, offre de places et insertion professionnelle, ce n’est pas évident de savoir ce qu’il faut faire.
JSS : Début septembre, l’étude PISA de l’OCDE soulignait au niveau de la France un recul du niveau des élèves français en mathématiques et en lecture. Quels effets cela pourrait-il avoir sur l’économie française à moyen-long terme, notamment en termes de productivité, d’accès au travail ?
G.H : Un effet catastrophique. La France sous-investit dans l’éducation par rapport aux autres pays de l’OCDE, mais plus dans l’école primaire qu’aux lycées, qui manifestent aujourd’hui. C’est quelque chose de troublant, qui montre la profondeur du malaise.
« La France a un système scolaire qui est moins performant en moyenne et l’un des plus inégalitaires »
Guillaume Houzel, membre du Conseil d’analyse économique et spécialiste des questions d’éducation
Si on regarde dans le rétroviseur, les 3/4 des gains de productivité, moteur de la croissance, viennent de la hausse du niveau d’instruction. C’est par l’investissement dans l’éducation qu’on prépare la croissance de demain. On a un vrai risque, avec ce décrochage dans l’investissement, que la France, qui reste considérée comme un pays riche, devienne une économie moyenne, de moins en moins compétitive, avec des niveaux de vie moindres. Vous avez sans doute vu que sur ces deux dernières années, le pouvoir d’achat des classes moyennes a sensiblement décroché en France. À moyen terme, une baisse du niveau PISA, c’est une baisse de notre capacité de développement.
JSS : Quelles pistes préconisez-vous ?
G.H : La France a un système scolaire qui est moins performant en moyenne et l’un des plus inégalitaires. J’illustrerai ceci avec l’évaluation qui est faite en sixième, qui place de façon standard l’ensemble des élèves de France suivant leur niveau. Quatre ans plus tard, l’orientation vers les lycées professionnels est directement reliée à ces résultats de sixième ! Le passage en seconde générale ou en seconde professionnelle, ce n’est pas une histoire de vocation construite par la découverte des métiers. C’est la résultante d’un système qui subit et conforte des inégalités sociales traduites très tôt dans le primaire par des inégalités scolaires et qui conduisent à des inégalités de destin professionnel.
Il y a très peu de recherche dans l’éducation en France, comparativement à d’autres pays. Nous avons alors eu l’idée de regarder les pays qui ont progressé selon les évaluations internationales. L’Angleterre est 8e dans le classement PISA, là où la France est 27e. Il y a 20-30 ans, elle était devant eux. On a également regardé ce que fait le Portugal, ou bien le Maroc, ainsi que les points communs des progrès scolaires. On a croisé cela avec les résultats de la recherche sur l’éducation et on a retenu cinq leviers qui semblent intéressants pour essayer de rattraper le retard français.
Parmi ces leviers, il y a fixer des objectifs d’apprentissages précis, c’est-à-dire ne pas se focaliser sur le programme que l’on va délivrer, sur ce que l’enseignant aura dit dans l’année, mais à l’inverse, sur ce que les élèves auront acquis. Ce qui exige aussi de l’évaluer rigoureusement – c’est notre 2e levier. Ensuite, promouvoir les méthodes pédagogiques qui marchent mieux que d’autres. Par exemple, et ce n’est pas intuitif, pour apprendre à lire et écrire, il faut d’abord maîtriser les phonèmes ; ce qu’on appelle la méthode globale, où on essaie de faire comprendre tout de suite un sens au mot, est séduisant, mais cela marche moins bien.
Quatrièmement : il faut investir dans la formation continue des professeurs. À Singapour, tous les enseignants ont 100 heures de formation continue par an. En France, rien n’est vraiment prévu dans le secondaire. Dans le primaire, c’est théoriquement 18 heures plus ou moins faites. Nous proposons que les enseignants soient bénéficiaires de 80 heures de formation par an, avec leurs collègues, car ils se plaignent beaucoup de leur solitude. Pouvoir travailler sur la pédagogie, sur la manière de faire progresser les élèves, s’approprier les résultats de la recherche sur l’éducation, pouvoir exploiter ensemble les résultats des évaluations qui permettent de savoir où en sont les élèves dans leur apprentissage, est quelque chose de primordial.
Enfin, les élèves ne sont pas tous égaux dans leur capacité à s’adapter à l’école et à relever ses défis. Quand un élève est en difficulté, il faut qu’on soit à ses côtés, avec un tutorat individuel ou en tout petit groupe. La remédiation des grandes difficultés scolaires est bien plus efficace de cette façon.
Nous avons identifié d’autres leviers efficaces. Mais ces cinq points d’attention peuvent nous faire beaucoup progresser. Cela ne réglera pas tout : je n’ai pas parlé de tous les enjeux scolaires comme la prise en compte du handicap ou encore l’attractivité du métier d’enseignant via la rémunération.
JSS : Dans la continuité, faudrait-il développer la formation continue dans les entreprises et/ou du côté de France Travail ?
G.H : C’est en complément. Si les 3/4 de notre croissance potentielle résident dans l’investissement dans le capital humain, il faudrait mettre le paquet. La formation continue n’a pas vocation à amener les gens à améliorer le score PISA. Dans un monde bien fait, on aurait un système amenant, effectivement, tous les élèves à ce que la réglementation appelle le socle de connaissances et de compétences.
Mais la formation continue est également un instrument très puissant. On constate, ces derniers temps, un effondrement des efforts de l’État et des régions pour former les demandeurs d’emploi. Or, pour les bénéficiaires du RSA, par exemple, la différence entre avoir une formation longue et certifiante ou pas dans sa recherche d’emploi est de 15 points de différence dans l’accès à l’emploi. C’est extrêmement efficace de former les demandeurs d’emploi pour renforcer leur employabilité.
Et pour les salariés, à l’ère de l’IA générative et de l’IA agentique, avec des transformations très fortes de métiers, il est certain qu’on ne peut pas baisser la garde, aussi bien pour développer les compétences que pour assurer des reconversions. On a un sujet complémentaire, qui gagne à être saisi. C’est une histoire d’argent et de vision. La France a un nombre incroyable de dispositifs de formations professionnelles suivant les statuts, les compétences, les conditions, les financeurs, etc. La plupart d’entre eux sont largement méconnus des actifs. On a des difficultés sur l’efficacité du système de formation professionnelle. Mais c’est un enjeu crucial que de parier sur ça.
Une des sources de malaise des jeunes, c’est la pression qui est mise sur eux. Le modèle français est celui du TGV : on s’embarque dans sa formation initiale, on investit tout là-dedans en pensant que tout est joué à ce moment-là. On a un marché du travail qui fonctionne un peu comme ça, malheureusement. Si jamais on avait une place plus grande pour la formation continue, on aurait, d’un point de vue économique, un système plus efficace et d’un point de vue social, un système moins angoissant.
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